mardi 15 janvier 2013

Cameroun

 


L’Afrique la nuit vous chante mélopées
Boubous senteurs manioc
pili-pili pointes de cris,
oiseaux junglant et singe hurleurs
l’
Afrique la nuit, un train qui siffle
une fois, trois fois
entre les dents,
rails déchaussés
et accident.

Douala.
Un seul quai. Pour un seul train. Un seul voyage.
Les eaux du port, écume du coucher de soleil sur fondu- enchainé de latérite et de boue, fument leurs derniers instants avant le départ des chalutiers. Contre les hangars à l’agonie, toute une ruche remballe prestement les restes du marché ambulant venu s’installer là au petit matin. Parfum âcre de morue pourrissante mêlé à la verdeur légèrement punaisée de la coriandre . Les femmes sont belles, croupes douces et flottantes, et au sommet de leurs oscillations, une de ces bassines chargées jusqu’à la gueule qui contient tout leur barda du jour. Il faut rejoindre un autre quai. Une autre « Cohue des "au revoir". Celle du train.

Un parcours du combattant d’atteindre notre wagon au milieu de cette foule résolue qui va jusqu’à la dernière minute essayer de vendre son maigre étal avant de repartir, à pied le plus souvent, vers le village ou les « déjà banlieues », comme ils disent ,de carton et tôle ondulée.
Il est étonnant ce peuple bamiléké. La peau d’un noir presque bleu et les yeux vert lagon. Souvenir phosphorescent des eaux quand la mer n’appartenait encore qu’aux gousses effrontées des pirogues et que les vikings venaient explorer ce pays de volcans, crevettes et diamant.

« Et j’entends siffler le train..
« Que c’est triste un train qui siffle… »
Il est étonnant ce train. Une vieille Micheline à chaque extrémité, auxquelles sont ficelés des wagons à bestiaux et des copies presque conformes de l’Orient express.

20 heures. Nous serons à Yaoundé dans très précisément 22 heures.. si tout va bien.

Le plus dur aura été la journée, chaleur décourageante, d’une épaisseur que l’on n’imagine pas en Europe. L’air aquatique qui s’insinue partout jusqu’à faire souhaiter la noyade ne laisse aucun répit. Mais il y a surtout la présence lisse du canyon de verdure dans lequel se faufilent les rails, gigantesques foulards tendus de part et d’autre de la voie et escamotant au regard la plus petite idée du ciel.

Peindre le silence
De ce mur d'émeraude
Primitif et immense

Peindre la foret muette
Et les grands yeux qui guettent
L'homme avide qui rode

Peindre la prudence
De la jungle blessée
Lorsque l'homme apparait

Peindre les cris
De l'ivoire sculpté
De la chair dépouillée
Du pelage sans vie

Peindre les muscles verts
Des arbres
cannibales
Qui enserrent l'or pale
De l'humaine chair

Et l'absolue jouissance
Point d'orgue du silence
Chlorophylle. Englouti!
Le prédateur maudit.
Des chants
D'oiseaux
Jaillissent
Subits.

Le plus étonnant, c’est la nuit. On roule à 10 à l’heure environ. La touffeur est telle que vitres ouvertes, nous n’avons d’autre loisir qu’attendre que cela se passe et ne sommes pas déçus.
Toute la nuit vont se succéder le long de la voie ferrée des caravanes de marchands ambulants profitant de la lenteur très slow du convoi pour venir vanter leur camelote. Toute la nuit des gens vont monter, descendre, comme d’un omnibus. Ici on s’arrête pour laisser passer un berger et son troupeau de zébus, là on a le temps d’entrevoir dans les futaies les mille yeux silencieux suspendus en guirlandes aux branches. Là encore, le train stoppe pour laisser passer un « s’en –fout- la -mort » enveloppé de sa nébuleuse de cuivre, qui arrive d’une transversale taillé au coupe-coupe, roulant en moyenne sur deux roues au lieu de quatre, prêt à exploser dans la nature ses cages de volatiles et la troupe de jeunes femmes qui reviennent du marché , trop heureuses d’aller plus vite que la modernité.
Pendant ce temps, des enfants viennent faire la manche, s’agrippent à la fenêtre ouverte pour explorer notre cabine, puis « nous quittent sans un adieu » avec une écharpe qu’ils négocieront aux passagers en transit vers l’Europe, laissant en souvenir de ce troc improvisé quelques noix de cola pour tenir la nuit et un peu de leur regard accroché aux fausses boiseries
-Ton train, c’est taxi –brousse ..

22 heures le lendemain.
Le train a sifflé toute la nuit. D’une voix aussi lasse que celle de Richard Anthony.
Il s’arrête à environ 200 mètres de la gare. Depuis des années, les rails y sont défoncés, il n’y a personne pour réparer. A force de voir dérailler la loco tous les deux jours au même endroit, les autorités compétentes ont décidé qu’il terminerait son voyage un peu plus tôt..si on peut dire.
Un train slow slow…
Ce n’est pas triste un train qui siffle dans la nuit !
J'entendrai siffler ce train toute ma vie…

1 commentaire:

Viviane Lamarlère a dit…


Ah ! Ces souvenirs d'Afrique ... J'adore, car j'en ai en moi un écho, c'est nortre voyage en train d'Abidjan à Ferkessédougou. Tout un poème ! Que tu esquisses d'ailleurs si bien...
Commentaire n°1 posté par Valentine le 19/02/2008 à 23h12
L'Afrique, c'était l'épopée au quotidien
et je me souviens bien d eton voyage, j'avais adoré
d'ailleurs si tu as d'autres voyages en tête
n'hésite pas à les poster
j'adore tes reportages!
Réponse de Russalka le 20/02/2008 à 08h28