vendredi 11 janvier 2013

Critique des vertueux




Autour de l'un des sujets du baccalauréat 2011, un texte de Nietzsche.


Ô vertueux!
Mes agneaux sacrifiés à la norme indigeste
pauvres bougres broyés pendant qu’eux
répandent sur nos têtes la peste
indigne
de leurs lois.
Regardez-les qui se signent
et touchent du bois !
Durez ! se disent-ils, durez et travaillez
au bien de tous et si votre nuque courbée
cache à notre regard votre rage rentrée
ce n’en sera que mieux ! Durez et travaillez !
 
Ô vertueux mes loques
vos poings se serrent autour de la vie
rageuse et qui se moque
des attributs donnés à la haine ou l’envie.
Votre corps parle un langage si clair
vous ne sentez donc pas que sous le blanc silice
de la vertu offerte au bien commun se glisse
une douleur infuse et un si sombre amer ?
 
 
Nous n’avons qu’une vie, est-il bien raisonnable
de la flétrir pour rien à l’adhésion publique ?
Ce gueux qui sous vos yeux se fait plus misérable
ce gueux vous tuera bien d’ amour plus authentique
 
Ô vertueux, mes vains
Vous vous dépossédez de tout ce qui pourrait
dans vos mains allumer la musique et la danse
le beau dans sa puissance
Et la chair et le vin !
Mes couards, mes anonymes, mes ouvriers perdus
qui oeuvrez à mourir pour le profit des autres
vous méritez d’être pendus
au mât de charité par vos habits d’apôtres !

Tant qu’il est temps, venez et renversez les tables !
Dieu ne tardera pas à crever dans le ciel
préférez vous rester en vertu misérables
Ou déguster enfin des surhommes le Miel ?

....

Les paradoxes de la morale ont questionné Vladimir Jankélévitch toute son existence. Celu
i qui se dit vertueux tombe aussitôt dans le cabotinage et perd les ailes d’anges de sa vertu, mais celui qui réalise dans l'après coup qu’il était tombé dans le cabotinage en contemplant sa vertu retrouve dans cette autocritique un peu de sa virginité perdue.
Dans le fond, nous dit Jankélévitch, seul le fou ou l’idiot peuvent être réellement vertueux, car eux du moins n’en ont aucune idée.
Cette préoccupation des fondements de la Vertu mais aussi de sa mise en pratique individuelle et collective est vieille comme la philosophie. Nietzsche dans «  Ainsi parlait Zarathoustra » faisait dire à son héros : «  Nul ne sait encore ce que sont le Bien et le Mal ».

Dans ce texte, le philosophe nous demande de réfléchir à la définition de la vertu et à ses ressorts secrets. Il y voit clairement une menace pour la vie et son énergie créatrice. Sur le mode de l’ironie virulente et critique, il commence par opposer l’intérêt que représente la vertu pour celui qui la met en pratique et pour la société qui en perçoit le bénéfice. L’homme vertueux serait à la fois la victime de ces « instincts » altruistes qui ne laissent aucune place aux désirs plus profonds mais moins combatifs et d’un consensus social tout occupé à assurer sa cohésion aux dépens de la réalisation individuelle.

Puis il critique l’hypocrisie de la société. Celle-ci trouve un lieu de réjouissance dans la vision d’un homme dont les potentialités vitales se perdent à obéir, faire la charité, répandre la justice et s’enfermer dans la chasteté. Il y aurait là comme une sorte de vengeance du collectif déguisée en admiration.

Allant plus loin, Nietzsche nous dépeint une société qui, n’appliquant pas à elle même la vertu de l’Amour ou du désintéressement déplore avec cynisme la mort de son esclave, non pour lui-même mais parce qu’il devient un  manque à gagner économique et social à qui ne reste plus que l’éloge compassé et funèbre de «  Brave homme ».


Ce renversement des valeurs est une véritable obsession chez Nietzsche et elle en fait un philosophe à la fois sympathique car en constant mouvement, comme doit l’être la philosophie, mais aussi un philosophe dérangeant, aux propos parfois d’une dureté intolérable, et qui pose des questions sans forcément leur trouver de réponses ou alors exigeant du lecteur ou disciple un basculement radical. On pourrait discuter ce texte sur plusieurs niveaux.

La confusion entre instinct et vertus mérite que l’on s’y arrête. L’instinct est ce qui meut l’homme dans l’intérêt de sa seule et égoïste survie ou celle de son groupe restreint. La vertu est une invention humaine destinée à être utilisée et utile au plus grand nombre, dans un souci de cohésion et de pacification qui certes, porte tort aux pulsions les plus primaires mais permet la pérennisation de l’espèce. En d’autres termes, elle humanise ce qui serait resté pure animalité.
D’ailleurs la Vertu est-elle vraiment une invention humaine, concourrant comme le pensait Platon à maîtriser le destin en maîtrisant ses passions ? Est-elle ce dépouillement du soi librement consenti afin de faire émerger l’ordre du monde ? Est-elle ce contrat intérieur assorti de l’exigence de ne point trop montrer ce que l’on fait, de ne pas en rechercher les bénéfices ici et maintenant mais plutôt dans un autre monde, ainsi que la prônent les Eglises ? Ou fait-elle partie des aspirations de chacun un son for intérieur et donc d’une nature de l’homme ?

On peut se demander aussi ce que deviendrait une société où chacun écouterait d’abord ses pulsions, fussent-elles généreuses mais sans mesure ? Les dégâts y seraient moindres sans doute qu’une société où l’individu donnerait libre cours à des pulsions purement égoïstes. La société telle que la souhaite Nietzsche pré-suppose des hommes accomplis, vertueux par nature et non par obligation, conscients et intelligents de l'autre sans quelque effort.
Ce n'est pas malheureusement la réalité humaine observable en tous temps et lieux.
Pour contrebalancer les instincts égoïstes, la vertu et ses règles ont eu et ont encore une fonction: elles policent la société. On peut reprocher aux églises et communautés d’humains qui en font l’apologie de se présenter en censeurs publics et de n’avoir aucune mesure dans sa mise en pratique, voire une certaine forme d’hypocrisie ou de duplicité : qu’est en effet l’homme qui fait le bien, non à la seule fin d’aider l’autre mais  pour gagner son paradis ? Qu’est-il sinon un menteur et un hypocrite ?

Enfin, on peut replacer l’interrogation de Nietzsche dans sa psychologie propre, toute torturée par le devenir d’une société imprégnée de religion chrétienne. Lui qui signait ses derniers textes du mot «  le Crucifié «  dénonce ici les dérives des clercs qui firent la loi si longtemps.  Il appelle tout autant de ses vœux le renversement des valeurs ( et à travers elles du langage et de ses fourberies ) que celui des idoles, afin que l’homme devienne à lui-même, ici et maintenant, son propre Dieu, doué de vertus qui ne seraient pas simples obligations mais choix libres, créatifs, inspirés par la Vie.  Voeu pieux, s'il en est, mais voeu généreux.

Par Viviane Lamarlère - Publié dans : Mes Philosophes
Voir les 3 commentaires - Communauté : Partager - Qu'en pensez-vous?
Retour à l'accueil

Commentaires

Mais quel rythme dans ce poème ! Bravo !

Et puis aussi des questions autour du texte incriminé. Nietzsche ne serait - il pas le ferment de l'individualisme qui détruit nos sociétés ?

Amitiés,

Joubert
Commentaire n°1 posté par Joubert le 22/06/2011 à 18h43
 
Nietzsche est si souvent mis en cause de mille manières, entre autres on dit qu'il aurait inspiré Hitler ce qui est faux, car les textes incriminés furent réunis et un peu trafiqués par sa propre soeur qui était national-socialiste. Lui même détestait la culture allemande et avait créé la première association pro-sémite d'Allemagne... Mais oui, sans doute a t il senti que notre culture allait vers l'individualisme et a t il voulu aussi, dénoncer cet égoïsme là... il était traversé de tant de presciences... Merci Joubert!
Réponse de Russalka le 23/06/2011 à 08h30

Viviane ce texte expose l'éternel conflit entre nos intérêts et ceux d'autrui.
Dans le genre je préfère les Fables de La Fontaine.
Les élèves n'ont pas dû être très nombreux à " s'éclater " même si le sujet porte,
bien sûr, à de multiples interrogations et commentaires comme tu le fais si bien.
Heureusement voici les vacances.
Amitiés.
Commentaire n°2 posté par renaud le 22/06/2011 à 22h33
 
Nietzsche est fort difficile à lire, il est vrai, il peut même rebuter, moi j'aime beaucoup pour le côté poétique et flamboyant de l'écriture, pour les visions qui parsèment l'oeuvre. Mais en effet, ce n'était pas facile de traiter un texte pareil sans tomber dans la paraphrase. Des problématiques pas si simples que cela à extraire, car Nietzsche s'y répète entre plusieurs paragraphes... Moi aussi j'adore La Fontaine, grand poète trop peu aimé... Merci Renaud!
Réponse de Russalka le 23/06/2011 à 08h37


C'est excellent Viviane ! J'aurais mis à ce commentaire une très belle note car ça soigne du mal nietzschéen. Mais le texte est absolument expliqué au-delà de son simple contenu sémantique.
Définir la vertu s'imposait bien sûr car là encore, la polysémie s'en mêle : courage, force d'âme, vaillance ou tendance à se mobiliser dans un combat pour le Bien, avec le sens du Devoir, en respectant un idéal généreux ? Ou encore chasteté, fidélité d'une personne moralement irréprochable, pour tout dire angélique... ;o))
Je crois qu'il aurait été judicieux de faire d'abord une approche générale relative au "Gai savoir" : de quel livre cet extrait est-il sorti ?
Je crois que Nietzsche se moque un peu de la morale ( c'est plus que de l'ironie) mais je ne crois pas un seul instant que la vertu soit une passion ravageuse : c'est le vice au contraire qui conduit l'homme vers les pires impasses. La vertu est apaisante pour peu qu'elle soit posée, équilibrée et fondée sur l'empathie envers les semblables humains et le monde vivant qui est notre cadre naturel.
Ton lecteur Renaud a raison : La Fontaine est moins sinistre que Fred et je vois très bien à la place un commentaire de la fable "Le vieillard et les trois jeunes hommes". (Mais il est vrai que c'est réservé à l'épreuve de français des 1ères !) Là, c'est du côté du vieil homme qu'il faudra rechercher la vertu, très sérieusement. Je prends le texte proposé par mon ami JMB :
J'adore cette fable et, tu as bien raison, sans une immense culture relative à la morale et à l'ensemble du "Gai savoir", cet extrait de Nietzsche est impossible à commenter car en fait Nietzsche joue avec lui-même, d'un article à un autre, et ces 2 paragraphes ne sont pas les seuls à traiter de la vertu qui semble tant lui poser problème.
Le commentaire de texte est l'exercice le plus difficile; il faut y être rompu et ne choisir cette option que si l'on a une très grande connaissance de l'auteur et de l'oeuvre d'où vient le passage.
Je ne sais pas si un seul candidat l'a tenté en... poésie, mais en tout cas ton essai est transformé. Les paradoxes de la morale méritaient bien ça. Ton commentaire est très juste lui aussi et parfaitement ressenti.
Nietzsche évoque souvent l'épicurisme dans "Le gai savoir". Je m'orienterais plutôt, avec Michel Onfray, vers un hédonisme naturel :
"L'avenir de chacun réside dans son vouloir et sa résistance à l'endroit de ce qu'on veut qu'il soit socialement, à l'exclusion de tout autre dessein. [...]
La vie de tous les jours, l'emploi de son corps et de son temps, l'usage des plaisirs et les techniques de soi, voilà le fond de toute quête philosophique".

La vertu, c'est l'exercice de ces choses-là.

Commentaire n°3 posté par Merlin le 23/06/2011 à 21h10
 
Jean-Pierre,  tu me fais  rosir de confusion et de contentement aussi, ne jouons pas les fausses modestes, quand on reçoit un compliment pareil, il faut le déguster!!!
J'aime beaucoup Nietzsche mais ce type était habité par un véritable mal-être qui a sans doute conditionné sa réflexion. Tu as raison, j'aurais dû situer l'extrait de cet ouvrage. C'est le n° 21 du premier livre, tout entier consacré à dénoncer l'absence de désintéressement de la société, son hypocrisie foncière.
En fait, je suis troublée par la confusion entre instinct et vertu. Un peu de Rousseauisme dans cette lecture de l'humain ? L'homme n'est pas forcément bon d'emblée, il serait peut-être même profondément égoïste si, comme tu le soulignes très judicieusement, son aptitude à l'empathie mais aussi son éducation ne le conduisaient peu à peu à adopter des comportements apaisants et apaisés, construits et cependants sincères et respectueux de soi et des autres, envers ses semblables.
D'une manière générale, j'ai trouvé très difficiles ces sujets du bac, un peu comme si les profs avaient voulu se faire plaisir avant de penser à vérifier les acquis méthodologiques et culturels de leurs élèves. Je suis en train de terminer de traiter du sujet sur la preuve de l'hypothèse scientifique, pas simple...
Signer des deux mains l'extrait que tu me livres de Michel Onfray ( c'est extrait de "l'Art du jouir"? un livre que j'avais lu il y a si longtemps...) il rejoint la tradition épicurienne, faite d'acceptation joyeuse de ce que l'on possède, si loin de la jouissance débridée, mais au contraire toute en simplicité et  modestie. Pas une modestie de façade, mais un sentiment profond et appuyé sur la conscience de notre finitude et de nos devoirs sur cette terre, mais aussi la conviction que pour rendre les autres heureux, il faut l'être ... un peu soi même! Oui, Onfray a raison,  ce n'est pas égoïsme que de résister aux pressions sociales. C'est la condition première de la sincérité sans laquelle les autres vertus ne sont que jeux et postures. Mille merci Merlin de ton très beau et riche commentaire et de la fable en plus comme cerise sur le gâteau ( tu sais que j'adore le grand Jean de la Fontaine ;o)))

Aucun commentaire: