mardi 22 janvier 2013

Entre la pierre et l'orchidée, l'Espagne du Nord * 3 * Santa Maria la real de Sanguesa






asphodèles



" La terre se couvre d'un blanc manteau d'églises. "   Raoul Glaber

En une période redevenue prospère, où la population allait croissant, chaque ville ou village voulait son église, solide de préférence c'est à dire non combustible, ses reliques achetées voire dépecées en d'autres lieux et qui matérialiseraient les forces invisibles, ses moines et processions ferventes.
Ce mouvement parcourut toute l'Europe enthousiasmée par les pélerinages à Saint Compostelle ou au Mont Saint-Michel et mobilisée par les croisades.


sangueza-1.jpg


Sanguesa se trouvait sur le chemin de Saint-Jacques. Elle n'échappa pas à cette fièvre bâtisseuse dont l'église Santa Maria la Real est le fruit.  A mi-chemin entre le style roman et le gothique, son édification commence au début du XII ème siècle (en 1130) et se poursuivra jusqu'au milieu du XV ème.

Ses architectes en furent multiples et de multiples influences: Chartres, la Normandie, Moissac. Comme tous les architectes de leur si créative époque, ils appuyaient statues et sculptures sur tous les points de liaison architecturale de l'édifice ( chapiteaux, arcs, corniches, linteau, colonnes etc) dont elles soulignaient la puissance et la solidité avec une légèreté de dentelle.

Deux grands maîtres par ailleurs de renommée européenne se partagèrent la décoration volubile de l'édifice. Celui qui nous intéresse ici est Leodegarius, architecte bourguignon de la fin du XIIème siècle, dont on retrouve  la signature sur les cathédrales de Chartres, Autun, le Vézelay... et cette église de Navarre. C'est lui qui a réalisé la quasi totalité du portail sud de cette église:

sangueza-2.jpg


L'influence des ateliers de Chartres que connaissait bien Leodegarius se retrouve dans les statues colonnes de ces trois personnages féminins à gauche du portail, Marie-Madeleine, Marie mère du Seigneur et Marie Salomé mère de Jacques et de Jean. Les plis tuyautés des vêtements portent en effet la marque de fabrique du premier gothique français et de l'école bourguignonne:


sangueza-4.jpg


Au dessus des statues colonnes, les voussures très travaillées dessinent un arc brisé. Une multitude de petites sculptures leur donnent vie.
De gauche à droite : Soldats se protégeant de leur bouclier, métiers et personnages de la vie quotidienne, apôtres,


sangueza-8.jpg


De l'autre côté, ce sont des saintes femmes ou mendiants, musiciens ou petits animaux.


sangueza-9.jpg


Sur le porche d'une église, pauvres et riches, anonymes et célébrités, tous étaient mis au même niveau devant Dieu.

Le décor des archivoltes n'est pas en reste lui non plus, comme si le tailleur de pierre avait voulu signifier que Dieu ici occupe tout l'espace.
On y distingue des figures géométriques ( billettes, frises et entrelacs ) qui sont plutôt de tradition normande et des feuillages qui évoquent, eux, la sculpture plus méridionale. C'est d'ailleurs ce mélange savant et très équilibré de saveurs stylistiques qui ( confirmé par la découverte de la signature de Leodegarius) avait fait supposer la présence d'un maître d'oeuvre rompu aux écoles françaises de son temps.


Ci-dessous on emprunte au bestiaire fantastique et à la mythologie tout autant qu'aux textes chrétiens: dragons ailés, griffons, chimères, oiseaux couverts d'écailles et de plumes ( on disait aussi Basilic) symbolisent notre nature terrienne, ses contradictions à l'infini,  les redoutables démons qui nous habitent et  que nous devons vaincre.
Le eprso


sangueza-3.jpg


Le personnage tenant un maillet avec un chaudron aux pieds ( dans l'angle inférieur au-dessus des chiens et volatiles  ) est un symbole Celte ou Viking. Il rappelait, à travers le poids de la massue, le pouvoir divin de donner vie ou d'écraser. Le chaudron quant à lui ( semblable au Graal ) évoquait la résurrection.


personnage-au-maillet-sanguesa.jpg

On voit mieux sur la photo ci-dessous qu'il est accompagné d'un musicien ( harpe ou flute de Pan?)  assis dans son dos, ce qui confirme l'inspiration celtique ou nordique de cette partie du portail.

Mais d'éminents spécialistes voient également dans cet ensemble très étonnant une représentation de la légende de Sigurd, légende scandinave dont les personnages sont un forgeron ( ce ne serait plus un chaudron mais une forge) ses fils, des dragons, des chevaux et chiens. Tous ces éléments étant en effet mis en scène sur la pierre...




sangueza-6.jpg


Un lion se régale d'un pauvre humain. Au-dessus de lui, une femme à queue poisson esquisse un sourire. Cette forme de sculpture évoquait la maîtrise de la sexualité....
...

sangueza-11.jpg


L
e tympan représente le jugement dernier. Un Christ en majesté y lève le bras, entouré de quatre anges musiciens.  A sa droite ( à gauche sur la photo)  les heureux élus sagement  debout. A sa gauche, un personnage tient une balance pour la pesée des âmes, réminiscence de pratiques égyptiennes. Les personnages nus sont destinés au supplice que représentent sur le côté inférieur gauche les masques grimaçants.


sangueza-5.jpg




A hauteur de regard, l'un des chapiteaux déploie sa dentelle de pierre au soleil.
Difficile de définir ce qui est représenté là. Des cages ou des prisons dont semblent surgir sans vraiment y échapper de grands oiseaux. Mais le bel entrelacs de feuillage, plumages etc, l'architecture même du chapiteau n'est pas sans évoquer la finesse et la luxuriance de Moissac.



sangueza-7.jpg


Sur le dernier cliché choisi pour vous ( il y en avait une soixantaine... dur de choisir!) voici une femme qui fait téter ses seins par deux crapauds.

Les batraciens lorsqu'ils étaient isolés illustraient les métamorphoses par lesquelles devait en passer le fidèle. Nos contes de fées aux princes et princesses changés en crapaud ou grenouille ou surgissant de cette apparence ne font que reprendre une vieille tradition...  Mais associés à une femme nue, ils représentent tout simplement la luxure, dont il fallait se garder...

Là encore le décor des archivoltes fait de billettes et bâtons rompus ( entre le premier et deuxième personnage en partant de la gauche ) trahissent un maître d'ouvrage connaissant aussi bien l'école Normande, très attachée aux rigoureux motifs géométriques,  que les écoles méridionales dont les
rinceaux de feuilles et fleurs très ouvragés portent la signature.


sangueza-10.jpg


D'autres fleurs nous attendent, qu'elles soient de pierre ou de chlorophylle...


sangueza-12.jpg


Il fait beau et pour nous accompagner, nous écouterons en route notre ami Jordi Savall dans une belle pièce de Guillaume de Tudela , contemporain de l'édification de l'église, pièce extraite d'un cycle racontant la croisade contre les Cathares, Le Barnatges de Frantsa dont voici la traduction .

Bonne lecture et écoute!






Aucun commentaire: