mardi 22 janvier 2013

Entre la pierre et l'orchidée, l'Espagne du Nord * 4 * Le monastère de Leyre

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fica loanayesa


Serions-nous bénis des dieux Romains ? Quittant Sanguesa nous empruntons une route délicieuse bordée de champs de blé en herbe. Le ciel est pur, intense et doux à la fois. Sur notre droite une colline bordée de cyprès contre laquelle se niche une belle église toute simple nous donne des idées de Toscane...


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Serions-nous tout autant bénis des dieux Celtes?  Un magnifique chêne vert ( et l'on sait à quel point nos ancêtres révéraient cet arbre) s'accoude paisiblement sur l'étayage qui l'empêche de sombrer dans la fosse cachée par les herbes et les arbres:

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Oui, nous sommes bénis de tous les dieux ce jour-là car les jardins qui entourent notre prochaine halte, le Monastère de Leyre, sont semés de pruniers en fruits bien agréable par cette chaleur.
Mais la faim et la soif ne nous empêchent pas de jouir du calme impressionnant qui règne sur le lieu. Et nous nous disons que seuls les clercs savent choisir leur résidence: dans de beaux murs, de beaux paysages et loin des bruits inutiles de ce monde.

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Situé au coeur de la Navarre, le monument culmine à plus de 700 mètres sur la sierra d'Errando et non loin du lac de Yesa que longe en se perdant dans les fleurs ou les pierres le chemin de Compostelle.

Nous sommes d'emblée frappés par la beauté de la pierre, mélange d'ocres, de blond, de rouge sang. L'édifice est à la fois massif et d'une grande élégance.

Construit dès le IXème siècle sur le site d'un ancien ermitage, d'une statuaire influencée par l'art de Compostelle et celui de Jaca, il accueillit des chrétiens qui refusaient d'embrasser la religion musulmane et furent décapités pour oser clamer leur liberté confessionnelle...


L'abbaye ( elle ne deviendra monastère qu'en 1954 ) recélait une bibliothèque aussi riche que le sera plus tard celle de Montserrat. Cela n'a rien d'étonnant si l'on songe que jusqu'au XI ème siècle, elle accueillait non seulement les pélerins de l'Europe entière en marche vers Compostelle mais également la cour du royaume de Gascogne.

Elle va pourtant perdre de son rayonnement culturel et politique peu après qu'y ait été introduite la  règle de Cluny.



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On devine sur le cliché ci-dessus la hauteur de la tour, sans doute défensive, qui surplombe l'église, massive et pure dans ses lignes générales. En faisant le tour de l'édifice nous croiserons des modillons en assez mauvais état de conservation parmi lesquels tout de même se distingue celui-ci, un entrelacs qui ressemble fort aux entrelacs celtes:



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Cherchant la billeterie et de la documentation, nous nous trompons de porte mon amie et moi et sommes accueillies par une escadrille de moines rentrant sans doute d'un concert ( l'abbaye vit des concerts de chants grégoriens).
L'un d'eux, rond et aussi jovial qu'un héros
de Rabelais comprend vite que nous sommes françaises... Et il s'exprime dans un français parfait.
- Vous venez de France! Ah la France, la Normandie! J'ai vécu dix ans au Mont Saint-Michel et ensuite Saint-Wandrille...
Et le bon moine de nous vanter le bon vin, la bonne chère, et qui devant ses frères se met à chanter " Dansons la capucine " et danser en tenant sa robe.

Nous conversons un moment de la beauté de l'endroit, puis après avoir entonné la Marseillaise et dit plusieurs fois " Vive la France, vive le Mont Saint-Michel ! "  il nous quitte sur une bise chaleureuse accompagnée d'un " Adios guapas, adios Majas " ( Adieu, beautés )  qui nous fait chaud au coeur... Des moines comme celui-là, j'en redemande!

Nous rejoignons nos maris déjà en train de photographier le portail de l'église. Il est d'une richesse prodigieuse, au point que l'on nomme cette porte " la Porte précieuse ".  L'entrée proprement dite est divisée en deux parties par un trumeau.

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Le tympan représente comme souvent le jugement dernier.
Mais le plus beau de ce portail réside dans la profusion de détails tous plus vivants les uns que les autres et ciselés dans une pierre lumineuse et douce au toucher.

Vous reconnaissez les délicates archivoltes en billettes, en tresses, ou en simple boudins nus qui encadrent, servent de fond à tout un petit peuple de pierre:


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Ici un monstre aux dents acérées semble garder un serpent tout emberlificoté:



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Un délicieux petit personnage distribue la soupe à quelques animaux:

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Un monstre ( ou peut-être la Mort ?) dont les pieds sont enchaînés et qui porte de grandes cornes s'apprête à prendre une femme. La coiffe de celle-ci indique qu'elle est mariée: 




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Ci-dessous une représentation assez rare, il n'y en a qu'une seule en France, celle d'un joueur de flute dont la flute est percée de trous:



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Tout le porche est d'une telle qualité. On y sent la jubilation du ciseau qui présida à la naissance des figures, animaux, personnages.

Mais la crypte nous attend... Nous y sommes accueillis par un tout autre style de chapiteaux. Massifs, aux dessins simples mais décidés, à l'entablement assez proche des entablements wisigothiques. Nous avons bien du mal à le rattacher à quelque école que ce soit et il est une énigme pour les moines. Voici ce chapiteau en forme de cylindre non évasé, à peine décoré, et pourtant on devine qu'il y a là recherche de sens et pas seulement de beauté ou de soutainement. Le motif en dents de scie est typiquement roman du nord de l'Europe.




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D'ailleurs dans cette crypte tout est énigme... Les chapiteaux se trouvent à hauteur de visage  et les colonnes semblent plonger profondément dans le sol. Celui-ci aurait-il été relevé et l'espace entre l'assise des colonnes et leur hauteur actuelle comblé pour renforcer la solidité totale de l'édifice?


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Les autres chapiteaux reprennent des motifs très stylisés qui ne sont pas sans rappeler ceux de l'église wisigothique de  l'église Saint-Pierre-le-puellier à Tours, église édifiée vers l'an 520 à la demande de Clotide, seconde épouse de Clovis.

Sur nos chapiteaux de Leyre, on pourrait voir diverses ébauches de feuilles d'acanthes.
Et l'influence de la culture wisigothe galicienne ( magnifique chapiteau de l'église San Juan de los banos, édifiée en 661 de notre ère ) ou asturiennee ( voir l'église de San Salvador de Priesca . A rapprocher aussi des beaux chapiteaux carolingiens de Flavigny en Bourgogne
.


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Un autre dont l'entablement est surmonté d'un beau motif symétrique et très souligné qui fait écho au dessin du chapiteau. Une stylisation de l'arbre de vie?


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Nous quittons conquis ce lieu rempli d'énigmes, quoiqu'il raconte dans la pierre les voyages féconds des hommes.
Demain sera rempli de fleurs...


sangueza 12





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