mercredi 9 janvier 2013

Gaspard Friedrich, peintre romantique allemand






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La neige. Quelques sapins. Un village dans le proche lointain qu'éclaire une lumière tamisée et presque chaleureuse. Ambiance d'enfance. Mais d'enfance meurtrie par la peur ou la mort et rachetée par la foi.
Voyez ces discrètes béquilles comme abandonnées de quelque fuyard surpris dans la neige par l'horreur silencieuse. Le paysage n'aurait plus rien de festif...  si l'on ne devinait calé contre un gros rocher un homme en prière. Guéri par le Christ en croix.

La Nature est Toute maternelle et l'homme naît boiteux.

Ainsi pourrait-on simplement définir ce que fut l'enfance du plus grand peintre romantique allemand.
Né en 1774, l'enfance de Caspar David  Friedrich est marquée par l'omniprésence de la disparition. Dès l'âge de six ans il perd successivement sa mère, puis ses deux soeurs, son frère  enfin qui se noie en faisant du patinage sur la Baltique.
Il en conservera cet attrait permanent dans toutes ses toiles pour la mort et pour la Nature toute puissante et éternelle.



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De fait le jeune peintre est amateur de promenades.  Les randonnées sans fin dans les montagnes proches de Dresde font naître chez lui une connivence profonde avec la Nature.

Et comment ne pas voir dans la toile ci-dessus, dans ces monts aux silhouettes presqu'humaines,  une représentation sculptée à même la  pierre de ces figures familiales disparues mais qui veillent encore, doucement penchées sur les deux enfants assis dont la couleur des vêtements et la chevelure rousse se fondent  avec les nuances dont se pare la montagne?

La toile est construite sur la juxtaposition de  plans verticaux ( les montagnes) horizontaux ( l'ombre terrestre et la lumière du ciel et du chemin) séparés par la barrière de l'arbre couché.

Ce dernier rappelle qu'ici-bas, tout se brise. Tout naît pour se casser. Pourtant, à qui sait accepter de cheminer en bas, peut-être même de plonger, la lumière de l'espérance attend les pas du promeneur.

Friedrich est animé d'une foi profonde. Et il vit ce siècle romantique comme celui qui peut donner une dimension spirituelle aux choses représentées. Il ne va pas se priver de cette quête...

 

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Ici encore plans verticaux ( la fenêtre des rochers donnant sur la mer) horizontaux ( la ligne d'horizon ) et la barrière de l'arbre. Cette structure est assez systématique chez Friedrich.
Vous ne verrez un visage sur ses toiles  mais toujours des hommes de dos, plus rarement des femmes, et en contemplation de vastes paysages.
L'homme n'est rien. L'homme est voué à se tenir immobile devant des gouffres  qui pour être esthétiques n'en appellent pas moins à sa chute.

Friedrich, s'il ne théorise pas sur les signes comme ses contemporains, ne peint certes pas au hasard. Ses toiles sont composées avec rigueur. Nous venons de voir comment elles juxtaposent deux ou trois plans horizontaux, deux ou trois plans verticaux, un objet séparateur des mondes. D'autres toiles s'articulent autour de l'emmurement, la fenêtre. Chacun des éléments de ses tableaux a un sens précis. Profond. Et le choix d'archétypes simples n'en exclut pas la complexité interprétative selon leur agencement. Chaque toile est en quelque sorte un rébus.
Les montagnes sont des allégories de la foi.
La mer inaccessible toujours représente cette mère disparue.
Les rayons du soleil couchant, les lumières assourdies symbolisent la fin du monde pré-chrétien et les lueurs rosées des horizons lointains le lointain Paradis.
Les arbres disent l'espoir ( qu'il soit réalisé ou déçu).
La palette elle-même, souvent dans des tonalités assez froides, narre la profonde mélancolie, le sentiment de solitude et d'impuissance.
 


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Nous retouvons ici plutôt les plans horizontaux. L'ombre terrestre au premier plan, avec ses écueils déchiquetés. La lumineuse absence du lointain horizon au second plan, que délimite d'ailleurs une ligne de fuite irradiant du torse du personnage.
C'est l'humain qui se fait fenêtre vers l'infini.
Que peut connaître un homme face aux éléments qui se déchaînent à ses pieds? Rien, ou si peu... Quelques arêtes dangereuses qui surgissent de la brume dans un fracas assourdissant. L'homme en noir, l'homme en deuil ne peut aller loin que s'il affronte ce chaos et tourne le dos au monde.

Peint en illustration du poème de Lamartine, l'Isolement, ce tableau reflète la présomption de l'homme qui se croit tout puissant du haut de son rocher mais dont la béquille révèle la fragile condition. Et là encore les douces couleurs de l'horizon symbolisent la paix, la lumière d'un paradis qui n'est pas de ce monde. 

 
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Cette toile est plus que jamais romantique. Ce n'est pas seulement l'homme qui est mortel, ce sont ses constructions - qu'elles soient de pensée ou de pierres - qui sont vouées à la ruine. Et nous retrouvons ici les thématiques chères au courant romantique allemand: apologie de l'indécision, refus du progrès, nostalgie d'un monde définitivement guéri de la présence humaine, recherche d'un Tout qui unirait les contraires...

Construction là encore conforme aux règles choisies: juxtaposition de deux plans horizontaux à la frontière très nette, de plans verticaux tourmentés et d'une porte qui délimite ces deux mondes d'ombre et de lumière:


Friedrich en peindra plusieurs exemplaires dont le climat plein d'horreur, de sentiment d'abandon et de solitude, les couleurs et ambiance quasi fantomatiques illustrent pafaitement les préoccupations des intellectuels et artistes de ce temps là.  Les arbres décharnés dont les bras se tendent vers le ciel disent que l'espoir lui-même ne trouve plus de quoi se régénérer. Et pourtant... il reste cette arche, porte entre deux mondes. L'un mort, l'autre vivant et baigné de lumière.


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La toile ci-dessus est très intéressante. On y voit ( et c'est assez rare pour mériter d'être souligné) deux personnes  en contemplation, le dos tourné naturellement, mais dans une pose qui dit l'intimité et la chaleur humaine.
L'arbre mort à droite est un chêne. Il représente la toute puissante Germanie.

Le sapin à gauche, bien vert et vivant,  symbolise  la foi chrétienne.

Entre les deux, un chemin éclairé par la Lune,  l'astre du Christ. Et des écueils divers à l'image de la vie. On comprend donc que les deux personnages méditent sur les choix qui incombent à chacun : celui de la vie mondaine ou celui de la spiritualité. Tous deux sont encombrés d'embuches, mais l'un semble voué à la sécheresse de la mort, l'autre reste vivant au-dessus des précipices tendus.






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Ce tableau illustre les âges de la vie, que Friedrich représentait souvent sous forme de voiliers s'éloignant de plus en plus du rivage.
Ici la palette très réduite à trois couleurs ( le vert, le bleu, le blanc ) le paysage divisé en trois plans horizontaux, l'équilibre apporté par les sentinelles  verticales des deux voiliers les plus proches qui font office d'arche concourent à signifier avec des moyens très simples que la vie elle même est simple.

Naissance. Une barque que l'on abandonne pour grandir puis s'en aller rejoindre un horizon ténu, presque invisible et écrasé entre les écueils terrestres  et un ciel orageux. Le chemin qui mène à la lumière est torturé comme l'étaient les âmes en cette époque là et ce n'est que dans la profondeur de la nuit que peut se révéler la réalité.

Contrairement à ses contemporains qui puisaient dans un imaginaire empli d'elfes, d'angelots et de fleurs, l'inspiration de Friedrich emprunte à une piété austère et à une lecture visionnaire de la nature.

Il n'y cherche pas de signes. Il les rencontre et les peint avec une sorte de naïveté que rien n'ébranle.

ET

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La brume est un personnage important dans l'oeuvre de Friedrich. Loin d'être un accessoire, un simple voile posé que les rais du soleil pourraient bientôt défaire, elle est au contraire l'élément essentiel qui dévore la substance du paysage. C'est, disait le peintre, que " L'oeil et l'imagination sont plutôt attirés par le lointain vaporeux que par ce qui s'offre aux yeux clairement et de près."

La brume a pour fonction d'effacer les aspérités du monde et favoriser l'imaginaire à travers un renoncement aux dispersions des sensations du corps . C'est ce renoncement quasi mystique qui  permettra la Vision.
Un arbre mort  tient dans cette toile la place de " fenêtre ou sentinelle vers l'invisible " .  Ces fenêtres sont la frontière entre l'oeil intérieur du peintre ( ce qui est peint au premier plan, souvent comme une cavité sombre) et  le monde invisible auquel il aspire  qui se trouve en arrière- plan.


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Il arrivera à Friedrich de peindre des sujets plus paisibles, tels ces Cygnes amoureux, mais rien n'étant fortuit, il convient de se rapprocher de la symbolique de ce bel oiseau pour entendre la réflexion à laquelle nous invite le peintre sur le cheminement des âmes.



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Cette peinture très étonnante d'un bateau échoué dans la banquise évoque bien sûr la mort du frère englouti sous la glace de la Baltique.

Les pointes agressives, qui semblent vouloir sortir de leur support pictural,  le chaos des plans  sur un fond d'une douceur sans nuages peignent ici le désordre de ce monde, mais aussi celui qui s'installa pour toujours dans le coeur de l'enfant perdant chacun de ses proches.

Peut-être faut-il y voir aussi comme un manifeste, en ces temps où la froideur industrieuse des cultures du Nord était opposée à l'humanité un peu paresseuse et bucolique d'un Sud rêvé ( à défaut d'être compris... ) On a pu dire de cette toile qu'elle découvrait " La tragédie du paysage ".





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La dernière toile évoquée, Le moine au bord de la mer, rompt avec tout ce qui était connu, annonçant l'époque moderne. Goethe, que rien ne disposait à apprécier le romantisme reconnaît le génie de cette toile. Lui , le peintre des paysages sereins et vibrants de la lumière de la Raison, lui  qui disait ; " L'homme n'est pas fait pour résoudre les énigmes de l'univers mais demeurer dans les limites de ce qu'il peut comprendre ",  lui le poète des Lumières,
se prend d'amitié pour ces contrées si sombres dont le tourment s'absente.

La toile elle même, sublime, représente une apothéose lumineuse. Ou un paysage  travaillant à sa propre disparition.

Il n'y a plus aucune dimension dans ce monde là. Plus de profondeur de champ, plus de lointain ou de proche.  Toute distance, toute épaisseur, toute incarnation et toute perspective y sont comme abolies. Tout s'y fond dans une totalité. Nous y retrouvons les trois plans horizontaux si habituels, mais ici et c'est rare dans l'oeuvre du peintre, la terre est moins accidentée. Lumineuse. Apaisante. La mer se réduit à une bande noire. Le ciel est orageux et en même temps on y devine une trouée accueillante et lumineuse.

Le cadrage laisse le paysage ouvert sur les côtés, suggérant l'infini. Cette notion est accentuée par la petitesse de la taille du moine.

Le propos n'est pas ici de décrire un paysage réel ou rêvé mais de réveiller l'âme. Les formes presque géométriques,  leur contraction  dans la simplicité sont paradoxalement le seul moyen de donner à voir l'infini. Cette toile peut-être considérée comme une charnière entre l'art romantique et l'art moderne non figuratif, qu'elle annonce de toute sa force...

Friedrich mourra dans la misère et l'oubli et ne sera véritablement redécouvert qu'à la fin du XXème siècle.



Pour finir cette balade, ci dessous:
Intégrale des Oeuvres de Friedrich
En accompagnement musical,
un extrait du  Freischutz de C-M von Weber dans la version inégalée d'Eugen Jochum

Attention... Chef-d'oeuvre  !

Dans l'antre de Samiel ( ou Samaël ) se complote la Mort...






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