mercredi 9 janvier 2013

Indignation à heure fixes et autres TOC révolutionnaires






Et si la plus grande ruse de nos sociétés de consommation avait été de permettre à cette classe moyenne occidentale - du moins une partie d'entre elle - à chaque fois plus pressée, méprisée, oubliée des médias, de se défouler sur un objet transitionnel qui concentre sur lui les rages et  désarrois?
Selon le journal du net, 9 millions de blogs en 2006 en France,
dont la moitié actifs ( ayant nourri le blog depuis moins de trois mois), les chiffres ont dû augmenter depuis.

La séance du yoga du matin partagée depuis quelques semaines avec mon coach familier,  notre grande  Sarah, me fait prendre conscience de ce que le rapport assidu à l'internet pourrait empêcher de " retomber dans son corps " ( pour utiliser une expression du Yoga en fin de posture ).

Lors de
mes déambulations sur la toile hors des sentiers référencés sur cet espace qui se nomme Entrevoixnues, je suis à chaque fois étonnée et inquiète. Un vent de fronde se lève un peu partout, ce qui est signe réconfortant d'une parole encore libre. ( Mais l'est-elle vraiment?)
Un vent de colère soufflé  à juste escient par ceux qui sont conscients que les droits se restreignent comme peau de chagrin un peu partout dans le monde.

Pourtant, analysant le calendrier des billets et des réponses aux commentaires qui leur sont faits, leurs auteurs seraient pour nombre d'entre eux collés devant leur écran toute la sainte journée... Postant le matin à huit heures trente et d'heure en heure, répondant aux commentaires qui tombent jusques au soir ! Chienne de vie!

Car s'il est des blogs qui, tenaces, s'attachent à une idée et la courtisent sans désemparer, chacun selon leur rythme propre
je pense à Jean-Pierre et à la mémetique ou les neurosciences
à Luc qui traque les dangers de la robotique et les dérives anti-démocratiques en France
à Philippe dont l' art de vivre n'élude pas les questions sociétales
à Agnès Maillard qui avec entêtement et brio enfonce le clou des droits bafoués
à Urbanus Fientus et ses pigeons qui nous ressemblent
liste non exhaustive

s'il est des blogs donc qui empoignent une problématique et la mènent à bon port de réflexion,
nombre d'acteurs de cette blogosphère dite " engagée " et qui tend à se substituer aux médias officiels-officieux, au bout du bout, répercute quotidiennement les mêmes informations, les mêmes rages, les mêmes cris d'orfraie plus ou moins sélectifs, comme l'analyse fort bien ce site anarchiste, dans une unanimité et un mimétisme effrayants en vérité qui m'évoquent  une armée de clones hurlant son désarroi d'un point à l'autre de la planète.


Morcellement d'une juste colère diluée dans l'océan d'indignations similaires,  ces prises de consciences  singulières et répétitives, marquées quoiqu'elles n'en veulent du sceau de la productivité et de la surenchère, ne font qu'entraîner dans leur sillage un sentiment de saturation comme le faisait très justement remarquer un journaliste de Arrêt sur images  à propos des images choc.

Mécanique de la mise en mots du courroux et des réactions qu'ils déclenchent.
Obédience inconsciente à une vitesse que souvent ces bloggueurs dénoncent à longueur de billet mais dont ils sont devenus les esclaves routiniers.
Ecartèlement entre la philosophie qu'ils voudraient défendre et la rentabilité obligée sans laquelle se perd le lectorat, donc un peu... beaucoup de leur existence.
Bien-pensance convenue à des millions d'exemplaires.
Bien-pensance holographique*  qui pourrait bien, à terme,  noyer sous le poids de son conformisme la légèreté vivante et inventive de la rebellion, sa jeunesse, sa naïveté.


Internet est devenu la caisse de résonance d'un malaise global qui se complait dans la contemplation de son malaise.

Craignons le protocole compassionnel couplé au voyeurisme et leurs écrasantes roues.

Craignons-le d'autant plus que cette fougue journalistique dont s'est emparé une classe moyenne giflée par la crise et le mépris que lui jettent au visage une élite de plus en plus indécente et  aveugle aux réalités et les médias qui la servent
cette fougue journalistique, ces indignations à heures fixes, semblent trouver dans le seul fait de pouvoir s'exprimer un apaisement individuel ou communautaire  temporaire, une com-pensation dont je me demande s'ils sont porteurs de vrais changements.

Le partage public quoique virtuel des révoltes individuelles crée une addiction qui détourne de la vraie vie, engonce chacun devant son écran et son clavier, l'empêche de s'échapper dans la rue au soleil et marcher droit devant ceux qu'ils faudrait renverser, fait de lui un animal double:
investi en pensée, désinvesti en actes.
Citoyen adulte dans sa démarche contre-informative, adolescent immature dans sa posture rivée au seul commerce virtuel.
Pour le dire simplement:
Le temps consacré à dénoncer virtuellement les myriades d'injustices en ce monde et répondre aux compliments qui vous sont faits d'en être témoin aussi solidaire n'est-il pas du temps volé aux réalisations positives et porteuses de changements, voire de révolutions, sur la triviale réalité du terrain?
Pendant que d'aucuns déplorent le monde en choeur, d'autres moins bavards mais mieux organisés en extraient jusqu'à la moindre larme.
Soyons honnêtes. Ce serait trop simple de ne voir que la paille dans le regard du voisin. Je succombe moi aussi à cette addiction, relativement aux échanges épistolaires avec les amis (sourire)2.

Pour revenir au sujet...
D'expérience, je sais qu'on ne peut agir sur le monde que modestement, d'actes minuscules portés années durant sans s'essouffler et dans le cadre de projets restreints à faire un peu bouger les lignes. Rien de vraiment révolutionnaire et pourtant...

Ivan Illich, dans un bel article intitulé " La perte des sens "   mettait en garde nos sociétés sur le risque qu'il y a pour des regards ayant accédé lentement mais sûrement au tout technologique à n'être plus que  "des points entre des interfaces informationnelles ".

En ces temps où les droits des inernautes se restreignent, il est plus que jamais urgent de renoncer au miroir aux alouettes. Entre la défense de l'environnement, celle des droits humains, la dénonciation des arnaques en tous genres ou le relais des idées positives, les sujets de réflexion ne tarissent pas.
Cependant manque à ces révoltés de la Toile, dont certains ont belle plume, de s'organiser en communautés de projets, chacun en son sein s'appropriant tel ou tel pan de l'actualité ( au lieu de se disperser à donner avis sur tout ce qui la compose  ) le travaillant, le nourrissant d'informations fouillées, vérifiées.

Se spécialiser sans devenir des experts, avec fraîcheur et sensibilité, curiosité et sérieux.
Cesser d'être des touche-à-tout qui sautent sur les dépêches  à peine sont-elles sorties de leur membrane et les offrent au regard dans une sorte de régurgitation confinant à la boulimie et au trouble obsessionnel compulsif.
Car ce zapping d'un jour à l'autre sur une actualité brûlante, propulsée sans aucun recul ( ah... le doute méthodique ) , où  les faits évoqués sont rapidement évincés par l'invocation faite à l'auteur de continuer de distribuer sa manne, dans le show restreint mis habilement en scène par les plateformes de blogs,  fait perdre tout impact générateur de réflexion à toute l'information en général.

Surtout il coupe les uns et les autres de cette nécessaire " retombée dans le corps ", il délègue à demain l'urgence de la mise en acte aujourd'hui même, autour de soi et sans tergiverser, de la pensée militante.


* Un hologramme est une photo qui montre un objet en trois dimensions. Cette représentation fait illusion optique telle qu'on penserait pouvoir saisir l'objet . Si on coupe en confettis cette photo, chaque confetti  permet de voir encore... l'image entière, avec des variations infimes d'angles de vision.




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