dimanche 13 janvier 2013

J comme Jankélévitch



Vladimir Jankélévitch reste de ces philosophes dont l'écriture et la pensée foisonnante et pleine de poésie me questionne et m' apaise en même temps.
Cet homme d’une infinie modestie détestait les parades médiatiques, quoiqu’il ait consacré une grande partie de sa vie à animer une émission de musicologie sur les ondes de France musique. Remarquable pianiste, son
œuvre de philosophe se partage entre des études musicologiques très pointues et des réflexions inclassables.

A une époque où ils n’étaient plus trop à la mode, il fit redécouvrir à des centaines d’étudiants complètement sous le charme de sa voix
*  et de son beau regard timide, que les mots penser, morale, aimer, fraternité, engagement, avaient encore un sens. Et quand les mots manquaient à ce virtuose du verbe, il s’asseyait au piano qui avait été mis à sa disposition dans l’amphi de Morale en Sorbonne et jouait… Les cadences somptueuses de Liszt ou les sonates de Scriabine n’avaient aucun secret pour lui, elles traduisaient au mieux le trouble, l’hésitation, la joie, le rêve, ce qui fait trébucher et se relever un homme.
Car ce penseur poète et musicien qui ne voulait surtout pas  être un maître pour autrui ne s'en connaissait qu'un  : le mystère de l’impensable, le mystère que seule sans doute peut dire la musique dans toute sa grâce.


Ce grand étourdi ne nous laisse aucun système, aucune attache à quelque école si ce n’est celle d’aimer son proche. Cet athée qui citait Saint François de Sales,  Pascal ou Baltazar Gracian ne croyait ni au bien ni au mal, ni au paradis ni à l’enfer, mais à ce qui advient, qui se prépare, qui est à naître et entre nos seules mains.


Le refus, la tentation, le charme, le pardon, l’occasion, l’humilité, le malentendu, la mort et le mourir, la pureté intentionnelle, le tact, l’ironie, la nostalgie, le devenir.

Voilà ce à quoi il consacrait son temps, voilà ce qu' il traquait de sa plume brillante.
Il les observera toute sa vie durant, avec discrétion et acuité, dans l’ombre, innocente, tangente, avide de saisir mais aussi de voir s'échapper  ce qui se situe dans l'avant, le pendant, le «  c’est fini ! « de toute chose et surtout, surtout cette occasion qui fait de vous un instant et un seul,  un homme.

Ce qui dans notre expérience intérieure peut aussi bien nous mener sur des plages rêvées qu’aux plus somptueux naufrages.


Ce qui, pour peu que nous y réfléchissions, nous désigne qu’il y a en ce monde un à-faire. Pas ce " faire" frivole qui se parle et se montre et se vend, pas ce " faire"  activiste qui fait pour faire.


Au contraire, un faire qui dit " Non! ",  sans cesse, à ce qui lui est enjoint par l’ambition, le goût du paraître, la facilité ou simplement l’air du temps. Un faire qui va vite se cacher, conscient que même se cachant il a déja perdu son innocence.


Son œuvre entière est parcourue de cette idée que seul ce qui nous échappe peut être nôtre. Nous ne sommes généreux qu'à condition de ne même pas le savoir, nous ne serons vertueux qu'à condition de ne pas le hurler.


Je voudrais vous conseiller quelques-uns des ouvrages de ce magnifique écrivain, qui refusait aussi ce titre, préférant que l'on se souvienne de lui comme un homme de parole vive. Sa langue somptueuse est parfois un peu difficile car il écrivait couramment le latin et le grec et son œuvre est autant parsemée d’extraits de partitions que de citations de Plotin ou Aristote, dans le texte et sans traduction (sourire).


Pour débuter et faire connaissance

un ouvrage très agréable à lire, d'une poésie infinie, d'une douceur incomparables, écrit à quatre mains, son testament en quelque sorte,


" Quelque part dans l’inachevé…"

Ce lieu de communion avec Béatrice Berlowitz où il dira, d'emblée, «  A côté de quels mondes suis-je en train de passer ? » est un des plus beaux livres que j'aie rencontrés, nourri des réflexions de toute une existence sur l’engagement politique, l’amour, la mort, la trahison, la nécessaire imperfection humaine qui seule permet l'espérance puis la chute puis à nouveau l'espoir, la nuance, la musique, la nuit, le silence… Juste un extrait:

" Dans l'état grégaire où s'exerce aujourd'hui la fonction philosophique, celui qui n'a pas choisi son public et son troupeau est condamné à la solitude. Il n'a pas sa pancarte dans le dos, il n'est pas repérable, il n'a pas de famille , donc il n'existe pas. Tout classement correspond à des critères simplistes et reflète des correspondances arbitraires (...) Ainsi il se trouve, pour des raisons sociologiques et par ailleurs toutes conjoncturelles, que les défenseurs des humanités se sont trouvés rangés parmi les réactionnaires. Mais la défense du progressisme technique et la soi-disant ouverture de l'université au monde moderne ne caractérisent-elles pas aujourd'hui en France la politique du patronat? N'est-ce pas toute la philosophie des princes du béton et de l'immobilier? "


Et puis

" L’irréversible et la nostalgie ", merveilleux hommage à son ami Bergson, mais aussi merveilleuse leçon de consentement joyeux à notre finitude, à notre inscription dans un temps qui ne se cherche pas d’excuses ou de dieux et encore moins d’éternité à conquérir, ici bas ou ailleurs.

Un  autre extrait, si vrai:

" C'est la nostalgie elle-même, et c'est la fidélité paradoxale du Nordique aux brumes du Nord malgré les enchantements du midi qui embellissent par cristallisation l'humble petit village. Et de même, si la mère voue à son enfant un amour passionné, ce n'est pas parce que cet enfant est le plus beau du monde: il le sera parce qu'elle l'aime passionnément et le transfigure à force de l'aimer"


" Le Pur et l’Impur" , et si on a le temps car ils sont quasiment indissociables, " le Sérieux de l’intention ". Qui se regarde être bon a déjà basculé, qui se regarde basculer et en tire gloriole bascule encore davantage, qui essaie de sauver son âme dans une charité médiatisée l’a déjà perdue. Il est si doux de donner sans le dire, et c’est une telle morsure que de se contempler ayant donné.

Un tel abîme nous est ici montré qui sépare la fatuité et le simple d'esprit au sens où l’entendait Dostoïevsky, abîme entre la mémoire complaisante et l’amnésie salvatrice. Seuls les naïfs ou les fous peuvent toucher la pureté intentionnelle et encore, à condition de continuer d'ignorer le sens de ces mots.

Seul est pur l'Idiot.


Un autre extrait encore:

" Fragile comme le pur amour et aussi impalpable que le mouvement de charité, l'intention est à la fois très riche et très pauvre. Elle est à la fois Poros et Penia. L'intention est, par rapport à l'acte, le possible ambigu, incomplet et instable, l'impatience d'exister et le propos de s'exprimer. Elle représente, en sa féconde intelligence, la vacuité infinie, l'élan passionné et la volonté d'agir. Mais elle est après coup, déçue de se sentir trahie par l'exécution et toujours au-delà de l'acte accompli, défigurée par ses propres oeuvres ."


" La Mort" , enfin, puissante méditation d’un homme dont le père médecin, traducteur de Hegel, accompagnait ses patients jusqu’au bout, le livre à lire pour se rassurer si on craint la mort, mais aussi pour comprendre ce qu’elle représente pour l’humanité ici ou là, le livre après lequel plus rien ne pourra plus jamais être écrit sur la mort …


Et puis bien sur pour les mélomanes, ses indispensables études de l’œuvre de Fauré, Debussy, Satie, Ravel, sans compter ses escapades dans la musique espagnole, catalane, ou russe.



Son site personnel tenu par le Père Luc-Thomas Somme 
La page remarquable qui lui est consacrée sur Wikipédia


Une émission à son sujet à lire et/ou écouter sur Radio Prague


Ecouter directement cette émission



Jankélévitch a cessé de jouer de la musique allemande après avoir perdu quelqu'un de cher dans un camp de concentration.

Etant animiste, je ne ferai pas offense à sa mémoire en vous donnant à écouter du Bach, mais plutôt un des compositeurs qu'il préférait dans une oeuvre aimée, et dont la cadence finale, si longue et si différée lui a permis d'écrire de magnifique pages sur le temps...

Rêve d'amour n° 3 de Frantz Liszt

par Claudio Colombo

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