dimanche 13 janvier 2013

La culture peut-elle dénaturer l'homme ?




Toi l'Animal
arraché à sa niche
tu ne sais pas ce que veut dire le mot dénaturé
mais derrière tes barreaux tu balances ta peau
et dans tes yeux
un quelque chose de la nostalgie
qui envahit les hommes
d'un monde sans travail
sans effort ni monnaie.

              Autrefois je vivais dans le jardin d'Eden
     j'allais nu.

        Puis chassé je connus
           le vêtement serré et l'envie et la haine.
    Je ne possédais rien je me contentais d'être
      mais la pauvre fenêtre le toit de mon voisin
     ont fait germer en moi des envies de peut-être...

Nature. Contre Culture.
Antériorité de l'une sur l'autre. Ou pas? Deux territoires différents. Etroitement imbriqués. Guerres incessantes et triples. Terre vierge/travail de la terre. Mémoire vierge/accumulation de savoirs et pratiques. Espace vierge/ville ou civilisation.

         Qui es-tu, toi l'homme naturel?

Ce qui est naturel chez l'humain, c'est d'abord sa nudité. Sa fragilité. Semblable à celle de l'oisillon. Le mammifère qui vient au monde sait au bout de quelques heures courir derrière le troupeau pour échapper aux prédateurs. Il faut des années de soins dispensés par sa communauté de vie pour que le petit d'homme puisse aller de son propre pas autonome et libre.
Il n'est donc pas question pour lui de dénoncer, comme le fit H.G.Thoreau,  ce monde où la première entrave serait la transmission culturelle. Pour l'ermite américain, la véritable humanité ne pouvait se concevoir que hors de ce qui la tenant à l'écart des rythmes de la nature la promettait sans joie ni espérance aux contraintes sociales, au travail aliénant, aux compromissions et promiscuités.
Choix d'homme devenu homme et qui disposait du langage pour formuler ses choix.

Car ce qui est naturel chez l'humain c'est aussi le langage articulé, qui l'éloigne du cri.


D'ailleurs, ce qui caractérise l'homme, c'est tout à la fois cette nostalgie d'une nature primordiale perdue et son éloignement progressif de cette mère Nature. D'où la tentation tenace de la critique de la culture en ce qu'elle aliènerait le naturel chez l'homme ( ce naturel qui n'est jamais de bon aloi quand il revient au galop selon le proverbe...) et le rêve un peu fou de lendemains édeniques qui viendraient contredire les peurs, conforter le besoin de sécurité, permettre le vrai bonheur, ce mythe.

           Je vivais dans un abri et c'est au chant du coq
                  des oiseaux ou de la rivière
     que je me réveillais.
           Puis vinrent les stridences, les mécanismes d'horloge.
                Je me serrais contre les arbres
      il n'y a plus de forêts
                une main invisible les a décapitées.

Qui es tu, toi l'homme, face à l'animal?


Comparons le monde animal et le monde humain à travers quelques caractéristiques.
L'homme nait nu mais il sait recouvrir son corps de peaux puis de vêtements de plus en plus élaborés. L'animal ignore cela. Mieux, l'humain peint à même sa peau et la recouvre ainsi, de mille manières et dessins, de culture. Marcel Mauss avait répertorié ces techniques de recouvrement du corps qui sont totalement et définitivement étrangères au monde animal et signent la singularité humaine très précoce quoique variée dans les formes et dans son histoire universelle.

L'homme est habité d'instincts mais il les police, les détourne, tranforme, transcende car il est apte à se projeter dans le futur et être envahi du passé et de ses remords.   L'animal, qui comme le disait Spinoza est éternel et vit dans le seul instant, se contente d' obéir à ses pulsions.

L'homme transmet à ses petits à travers le langage des règles de survie élémentaires, des gestes et conventions qui permettent l'apaisement des tensions et bien au-delà, le superflu de la beauté, du questionnement, de l'étonnement. L'animal nourrit son petit, veille quelque temps à sa survie puis le chasse de son territoire ou le lui laisse pour aller ailleurs.


     Alors?
       D'où te vient ce regret d'une constitution première
   de ces arrachements à la belle frontière
                    que tu voudrais franchir encore en sens inverse?
Ce n'est pas un hasard si sous toutes les latitudes et par tous les temps, des formes culturelles ont émergé avec leurs lois propres, leurs langues, leurs traditions transmises de génération en génération et leurs savoirs et pratiques lentement constitués. Ainsi seulement furent éloignés du groupe les dangers inhérents à la sauvagerie, à l'inéluctable, à l'inné. Si la culture et les pratiques qui en découlent peuvent clairement mettre en danger l'homme et la nature, cela tient davantage à un manque de conscience prospective ou de sens des responsabilités de ceux qui gouvernent le monde et s'emploient à vivre des faiblesses communes qu'à la culture elle-même. Mais l'homme a besoin de rêver. De reposer son corps et son esprit sollicités par la lutte pour vivre,  aussi présente chez le citadin que chez le paysan. Et son rêve le conduit vers les personnages rassurants et séculaires que sont les arbres, les forêts giboyeuses, les rivières fraîches coulant d' une montagne apaisante, le mythe d'une vie sans complications ni obligations... apparentes.

Imaginons que l'homme retourne à un état de nature appelé de ses voeux. Le paradis perdu, les roucoulements heureux sous les fleurs en bouquets, les fruits tombant du ciel pourraient bien se révéler appartenir plutôt à une jungle et les premiers gestes commis par d'autres hommes inspirés davantage par la faim ou la peur que par l'amour de l'autre.
En quittant cet espace et ce temps que créait autour de lui la Culture, cette dynamique inscrite dans le passé et le futur que l'on appelle histoire, l'homme retrouvant l'immédiateté naturelle y ferait connaissance avec la violence des désirs, des besoins, des instincts. Il découvrirait que loin du mythe Rousseauiste de l'homme bon par nature, l'homme est un loup pour l'homme. Cette mère nature si souriante dans les rêves s'avérerait une marâtre impitoyable pour ses naïvetés. Au contact de son nouveau milieu, l'homme déculturé re-découvrirait alors tous les bienfaits de sa culture et les regretterait sans doute.

         Homme
   par nature
          tu es culturel.

Il est vrai aujourd'hui que le temps s'accélère. Que ces organismes vivants que sont les cultures ou les civilisations ou simplement les sociétés  se voient imposer des évolutions qu'ils n'avaient pas choisies, venues de groupes d'influence comme autant de virus.
Fatigué de ce tempo qui n'est plus humain, malheureux de constater que son égoïsme, sa frénésie de consommation et de gaspillage détériorent chaque fois plus rapidement la planète, sous l'influence de groupes de pensée dits écologistes, l'homme aspire plus que jamais sous nos latitudes industrielles et industrieuses à un retour à la nature. Mais si l'on demandait aux peuples déshérités de choisir entre davantage de confort ( ce qu'apporte tout de même la culture) et les aléas quotidiens de la vie au grand air... nul doute qu'ils choisiraient le confort.

Peut-être est-il simplement temps, plutôt que de ressasser des questions anciennes et irrésolues telle que celle qui nous est posée. D'accepter que  la nature de l'homme est la culture comme unique solution à sa précarité native. Que cette culture se nourrit de l'environnement  dans lequel chacun de nous est venu au monde ( et la multiplicité des formes culturelles nous le confirme).

Homme
peut-être est-il simplement temps
de réveiller ton rêve d'une matrice originelle

cesse de renier tes valeurs  culturelles
Toi, le voleur de feu qui contemple le ciel
tu as reçu en partage une langue
il te faut maintenant apprendre à la parler.

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