vendredi 11 janvier 2013

La terre des Mots



Le conte mis en voix par la " griotte "



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Il y a très longtemps
aussi vrai que je vous le dis il y a très longtemps

au pays de Kek-Par
les êtres ne parlaient pas avec leur bouche et leur voix mais avec leurs offrandes.

Et qu’offraient-ils me direz-vous ? Des mots.
La belle affaire me direz-vous !
Hé oui, des mots mais attention
pas n’importe lesquels
car en ces temps- là les mots poussaient dans la terre comme les galets poussent dans l’eau ou l’écume sur la mer ou le baobab dans la misère du sable ou…
Peu importe
les mots poussaient.

Qui voulait conquérir une belle n’avait pas besoin de se perdre en des palais de phrases.
Il lui suffisait de cueillir des mots de toutes les couleurs et la belle était heureuse.
La belle affaire me direz-vous, ces mots c’était des fleurs !
Bien sûr mais ce n’est pas parce que vous devinez mon conte que
vous êtes obligés de le hurler.




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Qui voulait raconter une légende s’asseyait sous l’arbre à contes et arrosait le sol de l’ombre de ses mains parlant comme parlent et se comprennent toutes les mains du monde
quand elles se satisfont de parler leur langage de paix
Et bientôt les personnages sortaient de terre, les maisons, les montagnes ou les fleuves et tout cela, qui prenait à force beaucoup de place, était lavé par le soleil levant comme un feu qu’on éteint au petit matin.



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La belle aff… ah vous ne dites plus rien ?

Qui voulait du mal à son voisin  imaginait un objet à la fois dur, coupant, incassable et immédiatement sortaient de terre des pierres. Les pierres qui en certains endroits font de si jolies maisons...


C’est vraiment ici que commence mon histoire. Le reste c’était pour vous laisser le temps de vous asseoir.
Hélas pour le méchant
L’avaricieux
Le violent
Le jaloux
Le raciste
L’humain
dans ces temps-là, les pierres étaient très conscientes. Et rien ne leur échappait des intentions cachées de celui qui les arrachait au chemin.

La seule pensée qu’elles puissent brutaliser un nez

écorcher une peau
griffer un tronc d’arbre
ou rider la surface paisible d’un étang
leur était très inconfortable, aussi inconfortable que celle de devoir rencontrer en plein vol le mot-pierre ami lancé par l’adversaire pour la défense de son honneur.


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Aussi, quand elles entendaient pousser  chez un  humain la graine de vengeance  ou de rancune ou de haine, elles se réunissaient dans le plus grand secret…

Au petit matin
à l’heure où le feu éteint les histoires
elles avaient réuni leurs bataillons et couvert la campagne de murs et de maisons, appelé les tuiles et les ardoises à la rescousse,  fait surgir de leurs propres cauchemars des bêtes aux pattes rondes comme des soleils noirs qui tranchaient les grands prés, séparaient les montagnes, écrasaient les fossés et parfois même déchiraient le ciel.


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Plus la colère d’un seul se prolongeait, plus le temps et l’espace s’emplissait de ces mots aux parfums malveillants.  Il y en avaient même qui naissaient tout emplis de barreaux et enfermaient les autres.

Les hommes de ce temps- là comprirent très vite que se fâcher avec qui nous ressemble encombrait beaucoup le paysage et se laissèrent guider par la seule sagesse en ce monde : offrir des fleurs et des éventails aux belles.

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Il régnait le plus grand silence et la plus grande ferveur dans ce pays- là.

Mais un jour, alors que tout semblait calme, et vous remarquerez que c’est toujours quand tout semble calme que se prépare quelque chose...
Un jour un habitant d’une autre contrée , nommons le «  Je suis celui qui vient de l’autre côté de la mer » s’installa au pays de Kek-Par. Il fut accueilli avec un mélange de curiosité et d’amitié par le plus grand nombre, de méfiance par quelques uns .

Tous  sentiments qui sont aussi métisses que l’être humain
en tout temps et tous lieux
peut l'être face à celui qui lui ressemble
quoique un peu différent.

Il se fit sa place, avec ses propres rêves, et tout allait au mieux dans ce monde, d'autant qu'il savait lui aussi faire surgir de terre de belles histoires.
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Pourtant, un jour, il fut pris d’une fièvre incompréhensible.

Il sortit de son sac qui semblait tout doux tant il était rond et riche des beautés amassées des deux côtés de la mer
lui
l'étrange de la mer

fit surgir de son sac
les tranches de l’amer

des mots aiguisés à découper l’indécoupable
en hain'
en dés
en coups
en pas
en bleus

Ces maux-zà-hic très éclectriques blessèrent beaucoup des personnes qui auparavant aimaient « Je suis celui qui vient de l’autre côté de la mer » et à leur tour elles le blessèrent et chacun blessa son propre coeur à blesser celui du voisin.


Et tous les habitants de cette terre de se répandre soit en cholère, soit en questionnements. Chacun de prendre parti pour un camp ou pour l’autre.
Ceux qui n'avaient jamais aimé « Je suis celui qui vient de l’autre côté de la mer " - et il y en avait forcément même s'ils restèrent muets -  ceux-là furent bien heureux de l'occasion qu'ils leur donnait de le détester davantage.

Ceux qui l'avaient aimé et voulaient se donner la chance de continuer de vivre en sa compagnie exprimèrent la surprise ou la grande grande colère.
Le chef du village de Kek-Par étaient embarrassé comme jamais sans doute...


Tous en oubliaient de rêver qui est la chose la plus importante


Alors la Terre à mots, dépitée, se retira, se durcit, se ferma à tout ce qui aurait encore pu germer de beau et de tendre. Qui aurait bien sûr été balayé au petit matin comme un feu qu’on éteint sous le soleil levant pour laisser place à d'autres rêves.
Ne  restèrent que les pierres
les maisons très dures et très hautes
les prisons de plus en plus dentues
les animaux aux quatre pattes rondes
parcourant inlassables des paysages défigurés
le papier avec lequel chacun tentait d’acheter le silence de l’autre
témoin gênant de cette affaire.
Le soleil levant lui-même ne voulait pas rincer cette affaire-là.


Et puis
vint un poète. Au visage un peu triste.


Il dit
et chacun se crut revenu au bon temps de l’arbre à palabre et des rêves qui sortaient des dunes ou des chemins
Il dit
assis sous ces arbres de fer qu’avaient forgés les hommes depuis que les graines ne voulaient plus germer leurs couleurs merveilleuses dans la terre

Il dit


Je veux croire en un monde où cholère
plante verte qui pousse entre foi et placide
ne laissera plus courir dans les cœurs et le ventre
ses remontées acides 
brûlant à chaque fois les lèvres et le visage
de celui qui s’en vide
et celui qui reçoit

Je veux croire en un monde où l’habile
idiot
sera muet de ces mots qui déchirent

un imbécile vaste aux idées en vagabe
écorchant pas les heures de ses pas sans bagages
ses mots
dits
gestes
ses mots  je les attends
lui qui ne connaît pas
un traître mot des mots
mais sait les couleurs de la prairie qui tremble
et l'herbe qui s'écoule car ne sait que couler


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par l’ ile dira
par le jeu tais  cou te té d’où
té doux té fou té bassan té wa té zo
té wazo téwazo
je veux croire en tes mains
ou vertes en nwazo
je veux croire en un monde
aux quarante et quelques siècles de paix descendant doucement vers la mer


Ils se perdirent tous dans leurs pensées. Quel étrange langage et quels douloureux échos…
Oui, que faisait-on de ces ruines en feuilletage dont la crème séchée avait perdu toute saveur ?
On lisait à leur sujet des livres blancs
des jaunes ou des noirs
mais qui les relierait ?
Qui ?

Qui les aiderait sinon eux-mêmes à faire en sorte que la parole entre les hommes rende le monde un peu moins triste un peu plus rose?

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Alors chacun regarda en silence le visage de son voisin immédiat ou lointain et y vit,
à peine cachées sous les peaux auxquelles, selon l’inclinaison de ses rayons
le soleil donnait une couleur
pâle comme la neige,

    dorée comme le brun du bon pain,
        noire comme le rouge du fond des yeux,
            jaune comme la chanson de la mésange
les mêmes inquiétudes, les mêmes regrets les mêmes rêves. La même aptitude aussi à dire des vilains mots.

Les uns et les autres comprirent que pour que renaissent les mots Terre, il fallait parfois certains mots taire.


Au silence qui s'installa et aux mains jointes
la terre entendit que l’heure était enfin venue pour elle d’accorder elle aussi son pardon.

Elle entrouvrit ses chairs
et des maux enfermés
laissa surgir l'aime haut




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Et le griot s’en fut

les brins de cholères arrachés au fond de sa besace
pour aller les jeter dans les abers au loin
on ne sait pas s'il reviendra
mais

depuis
les huîtres sont plus vertes

et rapides
bien habile celui qui les attrape dans son filet de citron…



  

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