jeudi 10 janvier 2013

Le point de vue de la tête arrachée




Sur une contrainte d'un ancien Atelier dont voici quelques uns des textes que m'avait inspirés cette consigne: Utiliser les mots
Maria, le printemps, le train, la télécommande


Rien, depuis la disparition de Maria au printemps passé, rien ni personne n'aurait pu me distraire des contorsions délicieuses de l'esprit auxquelles dispose la rencontre  d'un hêtre pourpre ou d'un cèdre bleuté.

L'arboretum s'étendait, mal entretenu mais qu'importe, à flanc de colline. J'aimais ce lieu qui n'était plus tout à fait la nature et pas encore un musée.

Empruntant des chemins à peine déflorés par la course d'une bête, je réfléchissais à ce mot: " Chemins" .
Un mot qui m'a toujours fasciné,
un mot où se chantournent nos impossibles buts,
un mot qui va sans bruit vers de pauvres questions oubliées des réponses,
un mot que blesse à peine le dessin d'une  empreinte,
un mot dont la terre nous souvient
un mot qui nous parcourt fait de non qui nous cherchent,
un mot puits de refus têtus comme une perche,
un mot vertical et rude.

Je méditais alors sur l'étêtage systématique des géants de ce monde par une humanité prise de folie lors de la mise sous ampoule scellée de la dernière goutte de pétrole, quand elle m'apparut.

Elle était là, brillante. Le corps se tortillait encore. Pour qui sait du regard captiver les variations infinitésimales de la lumière sur une carapace,  les mouvements furieux de leur déroute, ce corps bougeait.

La curée des fourmis et autres animalcules que les miasmes avaient attirés là me donna un haut-le-coeur. Sans doute étaient-ils depuis quelques heures en bon ordre de marche, alignés sur le bas-côté, leurs machoires prêtes à arracher à ce train  de chitine noire les sucs et nerfs encore tièdes? Sans doute avaient-ils déjà eu vent, par des canaux d'eux seuls connus - et en la matière plus rien ne m'étonnerait - qu'une manne inespérée allait reposer là, entre deux racines. Sans doute leur forme d'intelligence collective leur avait-elle laissé pressentir qu'un coup de pied maladroit obligerait la tête pensante d'un des leurs ou si proches à aller réfléchir ailleurs le soleil couchant? Je les voyais rentrer ou sortir du cylindre maintenant immobile et replié en spirale dans un ballet affolant et pourtant précisément ordonné qui me glaça l'échine.

Quelques unes des bestioles vinrent planter leur venin entre mes orteils. Epingles ...
Je touchai la tête du scolopendre.  Elle fuit mon doigt, de ce mouvement d'échappée très lente et pourtant calculant au plus juste dont étaient doués les chats.  La distance installée était comme une invite.
J'avançais alors plus calmement la main, réfrénant mes ardeurs de gosse attiré par les billes.
Avec précaution je la saisis entre le pouce et l'index et la collai à mon oreille, comme je le faisais gamin dans le golfe du Morbihan des coquillages épanouis qui me contaient la mer.

Ce qu'elle me dit me laissa pantois et en même temps rassuré. J'en sentais presque mon corps flotter à distance de mon entendement. Mes intuitions récentes étaient enfin confirmées par les faits.

Elle serait bientôt une pièce rarissime. Je devais de toute urgence en alerter les autorités compétentes.
Cela je l'appréhendais ... On a des antennes ou pas.

J'ai pris mon piedsl'eau et me suis laissé emporter par le courant de la plus proche rivière. Il m'était au plus haut point désagréable de participer de l' holocauste en prenant le train. Mais je ne pus échapper à la vision terrible, passant devant la gare, de cette chenille de fer rutilante et noire séparée de sa locomotive encore frémissante,  ses wagons  d'où s'échappaient des myriades de mes semblables tirés à quatre épingles et dont je devinais, sous certains cols déboutonnés, le brillant du cou, le métal de la peau et - mais ce fut sans doute une illusion - comme un jour qui passait entre les chairs.

Ainsi...  les grands ordonnateurs des choses d'ici bas jouaient sur leurs ordinateurs à reformater leurs créatures? Mais avec quel logiciel, diable?!

La pléthore de trains, tramways, quatre quatre et autres drones  qui avaient en quelques mois envahi nos villes trouvait là son explication.  Que faire contre un Dieu et ses sous-fifres que les nouvelles technologies ont toujours davantage intéressés que la pérennité de la création, que faire? Devions-nous en détruisant une à une les mutations monstrueuses des petites bêtes des mousses et des fleurs prendre le risque d'anéantir leurs âmes?

J'étais ainsi partagé, lorsque je remarquais un attroupement étrange devant un magasin de vêtements. Quand je dis attroupement, c'est bien exagéré de ma part, les villes se vidant de leur population à proportion de la croissance des wagons censés les transporter.  Il y avait là une dizaine de personnes tout au plus. La tête sous le bras, elles contemplaient avec effarement des mannequins apparemment de cire, nus, piquetés d'épingles de couturiers. Il semblait en arriver des milliers depuis la réserve du magasin qui donnait elle même directement sur le quai d'une des multiples gares. Certains arboraient de belles antennes, d'autres déjà décapités rampaient, cela faisait une chorégraphie inquiétante et pourtant je ne me sentais plus inquiet. Ailleurs, quelqu'un tenait bien fort une télécommande et savait s'en servir.
Dans la rue les demains tombaient à la pelle, chantant comme sait le faire toute armée d'espérance qui s'en va fleur au fusil vers sa mort certaine.


On entendait rebondir d'un mur à l'autre un petit bruit étrange
cela aurait pu être le cri ténu d’une pupille
faisant la mise au point
l’iris s’ouvrant soudain sur un grand malheur d’eau
un rien noir et relaxe
puis une trompe
et nous
engloutis pour de vrai entre front et synapse
de fait certains badauds avalaient littéralement du regard leurs voisins et l'espace lui-même.
 
Le monde se retirait-il enfin dans la coque  où il se trouvait avant que les dieux ne le recrachent, épouvantés de son amertume?

Chorégraphie étonnante et pourtant je n'étais plus inquiet.
Ma tête sur le trottoir regardait mon corps se tortiller un peu avant de se replier en spirale entre deux reflets déjà pâles d'antiques immondices.

Aucun commentaire: