jeudi 10 janvier 2013

Le puits



20 heures.
Bègles, dont les façades lépreuses s’assoupissaient une à une, sursaute au passage du Vintimille-Milan de retour au bercail. Au poste 11, un cheminot appuie sur sa télécommande, donnant vie à toute une chorégraphie d’entrechats d’acier rouillé et une joaillerie de sémaphores.

20 heures 01.
Le port de la Lune étire son croissant doré à point le long de l’estuaire girond. On n’imagine pas la beauté hautaine de la place de la Bourse le soir, le grain parfait de cette pierre fauve sur laquelle n’osent plus se poser les embruns de la ville et du fleuve.

20heures 02
Sur le parvis du Grand- Théâtre, la volaille bourgeoise se presse, sortant pour la dernière fois écharpes de vison ou de soie. Le poil, ça a besoin jusqu’au bout de se montrer et d’un peu de fraîcheur. Et ce soir, le printemps souffle des orvets venteux et glacés comme seule cette ville sait en fabriquer. Témoin d’un temps où les beaux voiliers partaient vers l’Afrique se remplir de honteux butins dont les palais particuliers amnésiques se contentent d’étaler le sang tranfiguré en colonnades empire et mascarons par milliers..

Mais eux, ils s’en foutent.
Eux, au 7ème sous–sol, ils ne pensent qu’à une chose. C’est le printemps et le retour des anguilles. La diva, une Maria quelque-chose-Ovna, a beau faire dégouliner sur le grand escalier central ses « OUI-I-I-O-O-OUI » sur tous les tons , tous les modes et toutes les marches, ce n’est pas leur problème. Eux, ils sont machinistes. Et ce soir, pendant qu’un des leurs comme chaque soir de ce début de saison se débrouillera pour actionner tout seul l’ouverture du rideau, eux, ils vont à la pêche. Evidemment, ce serait une représentation avec mise en scène, il leur faudrait être là. Mais ce soir, c’est un récital avec piano, service minimum…

20heures 15.
Au 7ème sous-sol, ils s’avancent vers ce puits laissé ouvert tout au creux du théâtre, au fond duquel passe la Devise, bras de rivière divorcée du fleuve et dont l’origine du nom divise aux sens propre et figuré la ville depuis sa
naissance. Et ce puits…Putain, qu’ils se disent, c’est un réservoir à alevins d’anguilles, on ne va pas tomber dans l’excès de zèle et en rater la saison tout de même !!

20 heures 30.
Maria explose dans sa robe trop ceintrée, pendant que le pianiste, la bouche un peu sèche et les doigts prêts au meurtre, tire et retire sur son frac. Démiurge anonyme, le machiniste appuie sur la télécommande d’ouverture du rideau bleu nuit dans cette salle coquillage d’or et d’aigue marine. Il sait bien qu’il va provoquer ces applaudissements pincés aussi accueillants que le froissement d’une nuit d’orage. Le public bordelais est craint pour son amour du bel canto et ses exigences sans limites. Il faudrait le chauffer un peu mais on ne peut pas ouvrir le rideau, s’amuser de la pâleur des artistes qui arrivent sur scène comme on va à l’échafaud et ruminer la fête des copains en bas qui voient arriver, à la lueur de leurs lampes frontales, les bancs de bestioles.

20 heures 35.
Première note de Maria qui chante « Printemps qui commence » de Saint-Saens. Mais lui, il s'en fout. Télécommande posée sur la table, rompant ses résistances comme les bateaux larguaient sans remords leurs amarres, il se rue au 7 ème sous- sol. Il en a environ pour 45 minutes avant le dernier air de la première partie, et ce soir, il va s‘offrir un bonheur minuscule, l’arrivée en convoi d'obsidienne du premier train d’anguilles dans Bordeaux.



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