mercredi 9 janvier 2013

Le rêve * 1 *




A la manière de La Fontaine

" Donc nous ne pesons rien et à notre bonheur
Tu ne voudras œuvrer?
Sur cet île perdue il nous faudra crever ? "
Disaient les Loinde Touh au piroguier dont l’heure
Etait à s’assoupir et non aux radotages…

Il s’étendait au loin quelques brumeux mirages
Et les vents alizés en portaient les parfums.
Comme il ferait bon vivre ailleurs qu’en ces matins
Où la mer s’échouait sur leur petite plage…

Mais Yaka s’endormait toujours au même endroit.

Quand un frère une sœur lui lançait maladroit
"Tu ne nous aimes point !
Nous ne pesons donc rien ? "
Il ne répondait pas… Et chacun maugréant
Se creusait dans le sable un lit pour quelques heures,
Enfermait sous ses yeux les rêves de fraîcheur
En traitant le marin de noms très mécontents.

Un jour vint où l’un d’eux resta les yeux ouverts
Et vit sortir du nez du piroguier son frère
Un bateau si brillant aux voiles déployées,
A la coque charnue de grands désirs noyée,
Qu’il mit sur pied d’un coup la tribu endormie.
"Voilà fortune enfin ! Partons ! Partons amis !"
Et chacun de choisir sous la hutte de palme
Un peu de son chez lui à emporter là-bas.
Las le vieux piroguier ne dormait qu’au grand calme
Et il fut réveillé par tous ces falbalas.

"  Surtout ne montez pas!  Ce bateau est chimère
Oh non … ne montez pas ! "

"Tu ne nous aimes pas"
"Tu n’es plus notre frère"
"A tes yeux de farceur nos rêves sont légers ?
C’est ton amour pour nous que l’on devrait peser…
Nous t’avons préparé de quoi payer ton rêve
Car nous te l’achetons. Il y a sur la grève
Un petit tas de cendre
A l’image du cœur que tu voudrais prétendre.
Ce bateau nous allons pour te prouver sa foi
Le remplir de bagages. Et merci de ces noix
De coco pour la soif que ton rêve avait mis.
Nous en avons cueilli et rempli à débord
Pour affronter confiants la course vers le nord.
Bonne vie
Sur l’îlot...
Allez hissez haut !

Et les voilà partis et Yaka de pleurer
Les larmes de son corps et de mouiller le sable.
Il fallut moins de temps aux pauvres misérables
Pour manquer se noyer
Qu’il n’en faut pour le dire
Et regarder dans l’eau s’effondrer le navire.

Chacun heureusement appuyé sur les noix
Revint vers le rivage…

" Hommes de peu de foi!
Ces fruits,  vous leur devez d’être encore un visage
Et non un os perdu que la mer va brûlant
D’un atoll à une île. Et mon amour pourtant
A pesé tout son poids.
Vous saurez désormais qu’on ne peut s’envoler
Sur les rêves d’un autre. Et où seriez-vous donc
Si au lieu des fruits creux qui garnissaient le fond
De ce rêve volé
Ces fruits qui savent mieux nager que vos épaules
J’avais rêvé pour vous somptueuse nécropole… "

Chacun s'en retourna
sans faire de façons.
c'est parfois le silence qui dit la leçon
et comme on l'a comprise on la retiendra.

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