dimanche 13 janvier 2013

Le silence signifie-t-il toujours l'échec du langage ?



Dans nos sociétés où  la réussite matérielle est une valeur en soi, le langage, manifestation de la pensée abstraite, se doit d’être efficace.
Le silence s'y fait alors pesant et souligne  comme malgré lui cette grâce unique des mots qui vinrent à manquer. Pourtant, l’étude sommaire des expressions courantes de la langue française nous rappelle que le silence tient une place importante dans la symbolique de notre culture et dans les échanges entre les êtres. Son installation durable réveille en nous des inquiétudes diffuses. Quel sens ont-elles ? En interrompant toute communication avec autrui, nous renvoie-t-il à des peurs et une solitude primordiales ?     
    Une réflexion sur les relations qu’entretiennent le langage et le silence ne peut se faire qu’en nous obligeant à dépasser un paradoxe apparent: le silence  semble dépourvu de moyens objectifs de nous faire signe  et pourtant il nous parle.
    Face cachée, “ autre ” du langage qui nous confronterait de façon régulière et parfois douloureuse  à notre incapacité à tout dire avec des mots, il nous conduit à explorer d’autres espaces que ceux du vocabulaire ordinaire.
        Le silence se révèle souvent riche de significations. Le tenir pour une valeur entièrement négative,  le penser en termes d’échec, cela revient à accorder une valeur prééminente au seul langage articulé, et par conséquent  l’ hypothéquer  d’une puissance propre. Car, si le langage est  la fin du silence, est il pour autant début  de la parole et de la raison ?  Nos intuitions,  notre besoin  d’échange intime et authentique sont souvent mis en défaut par les limites mêmes du langage. Les mots du quotidien dans leur formalisme finissent par perdre tout sens  à tel point que le silence pourrait être considéré comme une pause thérapeutique dans des communications  pathologiques. D’un autre côté, le silence s’il ne nécessite aucun apprentissage,  peut tout comme le langage être ferment de violence et sa présence impromptue rend  indispensable un code de bon usage.
    Au fond, se demander si le silence signifie  toujours l’échec du langage revient  à élucider ses fonctions sur le plan psycho-affectif, linguistique, ou philosophique. Le silence  sollicite notre traduction,  peut-il   être l’objet d’une science de l’interprétation ? Notre constance acharnée à interroger le silence,  procède peut-être d’un souci  très profondément ancré en nous de questionner le sens et l’origine du monde. Le silence même a-t-il ou non du sens?

    Il semble définitivement établi que les hommes des débuts possédaient un langage. Celui-ci, très limité au départ  conditionna pourtant toute leur évolution future. Le développement des sens qui “ permettent une réception différée dans l’espace”  a autorisé un essor du signal sonore, beaucoup plus performant que les signaux visuels ou tactiles.  Pour reprendre les belles expressions de Leroi- Gourhan,  “ le corps s’affranchissant de l’eau, puis la tête par rapport au sol libérèrent la main et la voix ” ( Le geste et la parole, p. 40-41). Cet usage devenu habitude  a donc  “ rendu compte de la brillante carrière du sonore dans l’aventure humaine du langage ” (C. Hagège, L’homme de paroles, p.22). Fait de mimiques, de cris ou d’ébauches de mots, il alla de pair avec ce redressement du corps qui favorisera le langage articulé et la socialisation des hommes.  Aujourd’hui, alors que  le langage fait à tel point partie de notre vie que nous en imaginons mal les hésitations ou les conquêtes, on peut cependant constater la puissance presque sacrée dont nous l’investissons puisque, sitôt que le silence s’installe, ce défaut apparent de signaux devient inquiétude. La pesanteur du silence originel  dut donc susciter l’urgence d’une parole qui l’apaise et l’allège.  L’absence ponctuelle de cette dernière nous   renvoie malgré nous à nos peurs primitives. Celle de la nuit des temps, inscrite dans une mémoire archaïque de cette part sauvage de nous mêmes crispée sur des besoins vitaux, ou celle, plus proches de notre propre histoire mais, sur le fond, semblable, des nuits de l’enfant qui ne parvient pas à se faire entendre alors qu’il a faim ou besoin de chaleur. Le langage comme le bruit signalent la présence de la vie. Le silence traduit l’isolement d’une conscience, il rend palpable cette proximité et cette peur du néant qui nous conduisent à toujours plus avant chercher une intelligibilité et un sens aux choses.  La fonction  du langage devient alors évidente: il est déchirement du voile opaque qui recouvre la réalité mais aussi médiation entre  “je” et les autres. Se parler à soi-même, c’est  exercer la  pensée , c’est déjà parler à quelqu’un, c’est commencer à exorciser ses peurs. Ne parler qu’à soi-même,  c’est, en faisant silence sur l’autre,  entretenir ses peurs et replier, verrouiller la pensée sur elle-même, car la parole suppose toujours la présence de quelqu’un qui l’écoute ou l’entende, “ Elle est au niveau de son accomplissement parole-pour -autrui ” et “ en s’exilant par la parole, chacun fait l’expérience d’une division et d’une réconciliation de soi par et pour l’autre” (J.P. Resweber, la philosophie du langage, p 101).

      Il nous faut donc revenir à l’homme social. Il ne communique certes pas en permanence avec ses congénères. Langage et silence se nourrissent l’un de l’autre,  sont en  interaction constante, à tel point que l’on pourrait se demander s’ils ne seraient pas les deux modes d’une même substance.
C’est un truisme que de dire que l’homme est caractérisé par son appétit de langage. D’ailleurs, l’enfant se forme par et dans le langage qui le baigne, avant même de savoir articuler des mots: “ Le besoin de parler est antérieur au vouloir- dire. La chose est manifeste chez l’enfant qui est entendu de son entourage avant même qu’ils ne se comprennent ” ( B. Decossas, Le Sens,  p.11) .  Les autres espèces animales communiquent entre elles, mais c’est la nature éternelle qui s’exprime en eux à travers leurs codes et ceci d’une manière invariable. L’homme semble bien être le seul représentant du monde animal à élaborer des phrases à chaque fois inédites, à exploiter et explorer son code linguistique natal d’une manière très “novatrice, libre et adéquate aux situations”  et, qui plus est, comprise immédiatement du recepteur. “ La faculté spécifiquement humaine d’exprimer des pensées nouvelles et de comprendre des expressions de pensées nouvelles dans le cadre d’un langage institué”(CHOMSKY, P.  ) nous rappelle que l’homme, contrairement à l’animal, est, si les conditions s’y prêtent, libre de disposer comme il le souhaite de son langage. Les mots le renvoient à des idées, des images, un certain nombre de conventions admises de tous mais à chaque fois créatrices d’espaces nouveaux et dont l’interprétation suscite parfois des sitations conflictuelles:  on prête alors, consciemment ou non, aux termes employés une signification qui les dépasse. D’ailleurs, est il possible de faire autrement face à des pensées à chaque fois singulières ?  Seul celui qui profère une parole peut savoir quelle pensée cette parole   recouvre ou sous-entend. Toute réception de la parole de l’autre, aussi respectueuse soit- elle , est  transposition, traduction.   

On peut aussi,  faute  d’ élément solide sur lequel  fonder l’interprétation du message, céder à la tentation de donner du sens aux silences qui s’étaient immiscés dans le discours. Qui n’a jamais eu à se justifier de telle ou telle mimique, de tel silence entendu ou révélateur,  auquel l’interlocuteur prêta excessivement peut-être des  “intentions”  ?  Il reste que la durée du silence est socialement codifiée: un silence trop étendu dans le temps d’une simple conversation y creuse un espace difficilement réparable. Les procédés qui permettent aux interlocuteurs d’affronter le silence qui s’installe sans perdre la face et même en rendant à l’autre la possibilité de faire bonne figure ont été remarquablement analysés par E. Goffman en une grammaire des rites et gestes de la vie quotidienne. ( E. Goffman, les rites d’interaction). 
Pourquoi donc le silence est-il  parfois  vécu  comme un échec de la communication ou simplement des mots, alors que d’évidence il est aussi une  des respirations de la société et de son  langage ? Il est parfois nécessaire de prendre le temps pour laisser les mots venir à la conscience, pour en peser l’effet, pour énoncer un discours responsable. C’est une des fonctions du silence. Ralentissant et en même temps dynamisant de la pensée, il en rythme l’émergence.

     D’ailleurs n’y a -t-il-pas  quelque paradoxe à se demander si  le silence signifie  toujours un échec du langage ?
     Dans la mesure où, en apparence, le silence est absence de signe, il devrait lui être impossible de signifier. Or, l’étude sommaire des expressions courantes de notre langue nous renvoie sans cesse à la notion d’une signification cachée du silence: un silence éloquent, lourd de significations, qui parle, qui hurle, assourdissant , pesant, poisseux, recueilli, etc. Notre culture est imprégnée de toute une symbolique du silence: celui-ci est à sa manière très sonore, il est doué d’une  présence et même d’un poids ou d’une texture qui le rendent physiquement quantifiable et qualifiable quoique très ambigu, puisque on l’associe aussi bien à la non- vie   (un silence mortel ), qu’à une supra-vie ( les voix du silence).
Il est d’ailleurs remarquable que dans notre société occidentale  le silence comme la mort soient des sujets tabous que l’on se hâte dévacuer et dont la langue ne cesse de parler malgré elle dans les expressions usuelles ou les dictons, alors que des sociétés plus proches de la nature et qui savent encore vivre avec la mort tiennent le silence pour une valeur positive et n’en disent rien: dans ces sociétés, ce qui sort de la bouche est tenu pour impur.
    Notre langage nous ramène donc sans cesse et en dépit de nos résistances à ce qui fonde notre société et dont elle s’éloigne.   
    En outre le mot toujours fait peser sur le silence une hypothèque définitive qui n’est pas justifiée: le langage articulé reste notre moyen de communication privilégié et les défaillances du langage ne sont pas toujours le fait du silence. La culture personnelle, le milieu dans lequel on vit, les menaces  d’un pouvoir tyrannique condamnent au silence: Ce n’est pas le silence qui empêche de parler, c’est parce que d’une manière ou d’une autre on est interdit de parole que l’on fait silence.
     Enfin, interpréter le silence comme un échec du langage  revient, en accordant la prééminence aux signes sonores, à penser  la communication sur le plan de la performance formelle et non de la plénitude du contenu. L’étymologie même du mot “ échec” nous indique que le silence  quand il s’impose devient le roi du langage, celui qui le fait certes  plier et se soumettre mais aussi celui qui dit mieux que les mots la limite même des mots. Le silence peut alors se faire espace de communication authentique, y compris en actualisant la rupture de la communication. Encore faut-il l’accepter et en connaitre les risques.  L’expérience quotidienne que nous pouvons avoir les uns et les autres des échanges avec autrui nous permet de constater que les mots ne font souvent que meubler un silence qui sans eux deviendrait  plus explicite, adhérent davantage à une réalité qui nous dérange.         
    Les échanges de politesse, les bavardages conventionnels  sur “la pluie et le beau temps” nous donnent l’illusion d’une communication, ils nous garantissent que nous ne sommes effectivement pas seuls, mais cela reste de pure forme. Les termes vides de contenu ne se différencient guère du bruit  et ne servent qu’au constat de nos existences respectives. Nous nous payons alors d’un luxe de mots pour ne pas avoir à affronter  ou pour nous distraire de notre solitude  sans remède, mais aussi pour échapper à une relation plus transparente et que nous redoutons de voir se réaliser et que seul le silence initial permettrait de mettre en oeuvre.
     Les mots, pour être extinction du silence, n’en sont donc pas pour autant   amorce de la parole, ou du moins celle-ci a t-elle alors  une autre fonction que celle que pourraient laisser supposer les apparences. Le langage se fait dans ce cas barrière protectrice.
     Le silence peut être  par conséquent un lieu pleinement signifiant qu’il appartient à chacun de nous de ne pas évacuer trop prestement.  Accepter que s’installe le silence  à partir duquel une parole matricielle peut s’initier demande de la pudeur, de la tendresse pour l’autre et de l’humilité.    Nous savons tous d’expérience que la plénitude de certains silences  nous comblera mieux que  cette cacophonie bigarrée des conversations convenues. Ils sont comme une toile vierge où peindre notre imaginaire, ils peuvent nous faire communier plus intimement avec la nature des choses ou des êtres, ils peuvent même nous faire avancer et nous réaliser .       
    L’enfant puis l’adolescent dans leur développement traversent en effet des périodes spontanées de silence et d’isolement féconds qui leur permettent de digérer les notions apprises, de prendre une distance maturatrice par rapport à leur entourage: le silence boudeur de l’adolescent dit à sa manière très parlante son refus de cautionner une réalité qui ne correspond à rien pour lui.  D’ailleurs, l’apprentissage du langage chez l’enfant passe par diverses étapes non verbales et parfois silencieuses, qui sont autant de représentations différentes du langage et qui toutes y conduisent: gestes, attitudes, mimiques, larmes, cris, babil et autres gazouillis. L’enfant élabore son langage à partir d’un noyeau très mince de signes qui, validés par la mère , prennent petit à petit sens. Tous les enfants du monde agitent les mains  et leur font subir une rotation sur elles-mêmes dans des moments d’inquiétude diffuse:  les parents imitent alors en chantant “les petites marionnettes”( ou équivalent ! ) et l’expression de l’angoisse muette de mots devient jeu sonore, moteur, verbal qui réconforte, apaise et... enseigne malgré lui.
    Piaget ne nous dit-il pas que “ Nous pouvons admettre qu’il existe une fonction symbolique plus large que le langage et englobant, outre le système des signes verbaux, celui des symboles au sens strict ” (Piaget, Six études de psychologie  p. 104).
    Le silence,  s’il ne résulte d’aucun apprentissage délibéré et organisé est donc partie intégrante de nos modes d’expression si riches et divers et on peut le retrouver dans les différents niveaux et matériaux du langage.

   
     Comment  s’y manifeste t il ? Le geste premier serait de tenir le silence comme un négatif du langage, une épreuve en creux. Il est cependant légitime, puisque nous communiquons surtout avec des mots entrecoupés de silences de se demander si, en fonction du niveau de langage où il intervient, le silence fait partie du code, le nourrit ou le met en échec. De même qu’il y a différents niveaux et matériaux de langage, il doit y avoir en miroir différents niveaux et formes de silences.
    S’ il  est habituel de diviser le langage en unités de plus en plus petites (phrases, mots, phonèmes, son pur), on peut remarquer que silence n’y est intégré et accepté qu’en temps que ponctuation brève des phrases.  A ce dernier étage de la subdivision, il intervient comme constituant à part entière du langage.  Il participe d’une certaine rythmique de l’échange et de son sens . Il permet de ménager des délais  de réflexion , de chercher les mots qui rendront le mieux compte de la  précision de la pensée, d’acccorder à l’interlocuteur un temps d’adhésion et de recherche de ses propres mots.
    Le silence en tant qu’absence de bruit ou de son signifie-t-il  un échec du langage ? On peut sans prendre de risques répondre “non”. Le son fait partie de la nature et ne devient langage que dans l’organisation signifiante des unités de base que sont les phonèmes .
    Le silence en tant  qu’absence de mots signifie-t-il toujours un échec du langage ? La réponse doit être plus nuancée en particulier par l’apport décisif de la psychanalyse ou de la psychosomatique, nous y reviendrons. En effet le mot isolé ne veut rien dire, il ne prend sens que dans le contexte d’une proposition plus complexe et qui énonce un jugement. Le mot s’inscrit dans une histoire et ne vaut que par ses relations avec les mots qui précèdent ou le suivront. Mais un mot isolé, entouré d’un silence qui le révèle et jeté à la face de l’interlocuteur devient à lui tout seul message éloquent. “ Ce qui érige le mot comme mot et le dresse debout au-dessus des cris et des bruits, c’est la proposition cachée en lui...” c’est le fait de cesser d’être “ marque sonore des choses et des impressions..” (M. Foucault, Les mots et les choses, p 107)
    Ce même silence en tant qu’absence de communication de la pensée signifie t-il toujours l’échec du langage? La réponse n’est, qu’en apparence, plus aisée. Les échanges que permêt le langage se situent et s’éprouvent dans le flux du temps. Le silence ne signifie l’échec du langage que s’il ne peut être surmonté dans le temps et s’il aboutit à une impasse, voire une rupture  définitive de la communication. En d’autres termes, s’il persiste à montrer du doigt les contre-performances du langage ou de la pensée. Celle-ci ne devient performante et transmissible que lorsqu’elle a rejoint  l’enveloppe des mots. Le langage  donne extériorité à notre pensée .
 Pourtant,  les relations qu’entretiennent le langage et la pensée restent une énigme que ni la philosophie, ni les sciences ne paraissent près de résoudre.  Les thèses sont réparties en de nombreux courants qui tous posent plus ou moins explicitement cette question:
   
    Existe t il une pensée silencieuse qui précéderait le langage ?
    Existe-t-il un espace tel une grève sur laquelle viendraient échouer nos mots ? Peut-on imaginer ( autrement qu’avec des mots ? )  un univers cohérent dans lequel se diraient l’indicible, l’inexprimable, l’inéffable ?
    Si on se réfère à  Hegel,  nous “pensons dans les mots”, notre pensée sans ces derniers est à l’état de “fermentation”. Processus organique partant de l’informe et se dirigeant vers l’ abouti, la pensée silencieuse est un moment fragile  dans un processus de dégradation, de décomposition qui met la pensée en danger de disparaitre faute de mots adéquats où se loger. Le  langage fait accéder la pensée au niveau le plus élevé de la conscience. En lui donnant la forme qui lui convient et non pas une forme au hasard, il l’arrache aux épaisseurs obscures de notre mental, il en précise les contours comme ceux d’un objet, il la rend objective. “ Quand nous les différencions de notre intériorité et que nous les marquons d’une forme externe” (Hegel, La philosophie de l’esprit, p. 9/4), nous cessons de posséder nos pensées. Elles circulent de notre “avoir” à leur “être” propre, elles basculent du passif à l’actif. Ce don d’existence que le langage offre à la pensée est peut-être bien motivé par la peur de la perdre si on ne trouve un  lieu où la fixer :” Le vrai contenu de notre conscience est acquis s’il est mis sous la forme de pensée ou de notion (précis de l’Encyclopédie, p.31 par. 5 ). La pensée et le langage sont donc pour Hégel deux modes d’une même substance.  Le langage permet à la pensée de surmonter ses déchirements intérieurs de se réaliser. 
    Le silence dans cette perspective est donc bien un défaut, une défaillance, un échec momentané du langage  ainsi que de la pensée puisque celle ci ne devient opérante que dans  et à travers les mots.
 Au mieux, pourrait-il être un état prénatal de la pensée. Avec le risque inhérent à tout état gestationnel.
    Ce silence a -t- il toujours  une valeur négative?
    D’autres courants philosophiques répondent  de la valeur positive du silence et en particulier de l’intuition, phénomène qui ressort autant de l’intelligence que de l’affectivité ou de la sensation. Le langage montre, décrit au mieux, il ne peut jamais remplacer l’expérience directe, unique, parfois brutale. Il se situe toujours en dehors et après le fait, tel le critique littéraire qui commente un poème mais est absent de sa genèse qui est conjonction de durée, intensité, effort et souffrance. Bergson admettait l’évidence que le mot a permis à l’homme de prodigieusement s’élever au-dessus de sa condition initiale. La philosophie, même intuitive ne pouvait selon lui se passer des concepts. Mais le mot, serviteur d’une intelligence toute tournée vers l’action avait pour lui le défaut de trahir la réalité profonde des choses en ne collant sur elles que des étiquettes. Le mot en spatialisant la pensée répond à un besoin pratique et même biologique, il la quantifie d’une façon rassurante et opérante, mais manque au témoignage de ce qui fait la qualité même de la vie: sa surprenante et créative mouvance. Le mot ne saisit que des instantanés d’une vie qu’il pétrifie et dont il ne dit jamais le déploiement dans la durée. Seule  l’intuition peut rendre compte de la globalité du réel. Cette intuition qui était pour Hégel un moment fragile, devient chez Bergson un moteur puissant, une supra-conscience: “ Nous appelons intuition la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable ”  ( Bergson,La pensée et le mouvant, p. 119) Cette intuition silencieuse  qui “ commence par souffler à l’oreille du philosophe le mot impossible”(OP. cité,p 120) nous oblige à faire un effort contre nature, à oublier le connu, afin de “ brusquer les choses et par un acte de volonté pousser l’intelligence hors de chez elle ” (L’évolution créatrice p 195) . Puisque notre précieux langage bute à la fois sur la réalité changeante et sur ses propres limites, comment faire pour traduire ce que nous a murmuré l’intuition?  “ En chevauchant sur des franges d’images ” nous  dit Bergson (La pensée et le mouvant,  p 42).  La métaphore, en rapprochant les mots de façon inédite nous parlera de l’inéffable.    
    Pour Bergson, il existe donc bien un accès à une pensée silencieuse antérieure au langage. La tâche du philosophe est alors de prendre appui sur l’intuition qui fécondera ses recherches ultérieures afin d’approcher au plus près ce “point unique “ que nous désespérons d’atteindre et en lequel se trouve “ quelque chose de simple, d’infiniment simple, de si extraordinairement simple que le philosophe n’a jamais réussi à le dire. Et c’est pourquoi il a parlé toute sa vie.”( Jankélévitch, op.cité,p. 119)
     Dans cette perspective, c’est le langage qui  fait échec à la densité de  contenu du silence.  
  Il trace les limites de notre compréhension du réel.
 On peut  cependant estimer comme M.Foucault que  le langage ne s’oppose pas  aux autres signes et manifestations de la pensée créatrice,  mais qu’il y instaure un ordre après en avoir analysé les éléments.
 On peut aussi comme le dit si tranquillement V. Jankélévitch  suivre les leçons de Bergson et, en chevauchant sur les ailes du silence,  “ réapprendre à penser à l’endroit  ” pour “aller du sens au sens à travers le signe” .
( Jankelevitch, Bergson, p   )  .
  Puisque le silence est un des signes que nous donne le réel, il convient de faire ici l’inventaire de ses manifestations très diverses.     
     Souvenons - nous que le terme “langage” ne recouvre pas uniquement le langage articulé. Une voix peut rester silencieuse et laisser parler très puissamment le corps qui l’abrite. La psychanalyse freudienne se fonde sur une méthode  d’interprétation  des  langages du corps. Au décours de la cure analytique, le sujêt laissant venir à lui librement ses fantasmes mais aussi ses sensations  en découvre petit à petit la signification cachée, Freud dirait “refoulée”. Au total,  l’énergie sexuelle transcendée se transforme en élan créateur, véritable sublimation d’une souffrance enfin dépassée dans la parole ou l’oeuvre d’art. Cet authentique déchiffrement de soi ne se fait pas sans peine ni lenteur, car “ penser, c’est à dire se déplacer sans cesse d’une représentation sexuelle à une autre non sexuelle, fait mal. Sublimer pour l’analysant reste une activité douloureuse ” (J.D. Nasio, Enseignement de sept concepts cruciaux de la psychanalyse) . Cet “ aller de l’avant est en fait  un retour  non pas au passé, mais à ce qui est le plus initial et authentique en moi”  (J.D. Nasio, l’hystérie ou l’enfant magnifique de la psychanalyse)
    La médecine elle-même, qui d’ailleurs dès ses origines prenait garde de ne séparer le corps et l’esprit, a bénéficié de l’apport de la psychanalyse. Le corps exprime à sa manière les conflits du mental, toute pathologie est désormais évoquée aussi sous son abord psychosomatique. De la grimace douloureuse qui signale intentionnellement au soignant la souffrance physique jusqu’à l’ulcère qui saigne sans le savoir  les peines morales autant que les disfonctions digestives, tout est langage. Le mutisme prolongé, s’il ne ressort d’aucune pathologie organique, signale une souffrance, tend la main à un dialogue interrompu.  Le corps silencieux (et en même temps très éloquent) conduit donc, avec son vocabulaire propre, à l’expression par les mots: ceux de l’analysant qui ‘”liquide” son transfert, ceux du patient qui en laissant parler ses organes permet un diagnostic médical. Les mots-maux du corps ramènent toujours au langage articulé.
Mais le silence peut prendre bien d’autres formes dans la vie courante. Erving Goffman s’est attaché à décrypter les rites de communication gestuelle entre les êtres. S’appuyant sur l’observation animale puis humaine des rites d’évitement ou de déférence, il définit le vocabulaire très subtil de la communication non verbale : tenue, vêtement, posture de la tête, position du corps dans l’espace, tout concourt à lancer des messages tacites aux interlocuteurs  et finalement à maintenir un certain équilibre social. Car il s’agit ici d’être plus  rapidement efficace que le langage .
    Il semble enfin n’ y avoir aucune commune mesure entre la créativité de celui qui se réfugie dans la maladie et exprime à travers son corps silencieux tant et tant de messages, le génie du peintre  ou du poète qui dévoilent pour nous un coin de la réalité ou celui du musicien qui avec son code personnel nous fait vibrer y compris  à l’unisson  des silences  de  son oeuvre. Pourtant, quels mots peuvent prendre la place de cet échange de  regards qui noue à jamais  le patient en fin de vie et celui qui l’accompagne, quelles questions seront plus pressentes que celles que posent Vélasquez ou Gauguin en faisant de leurs toiles un monde qui nous observe, quelles réflexions pourront remplacer les silences si tendus des dernières mesures de la sonate  D. 960 de Schubert ? Quelles phrases diraient mieux que ces longues  pauses musicales l’angoisse diffuse d’un homme encore jeune et sentant la mort venir ?  Dans ces espaces de communication privilégiée, seul un point d’interrogation pourrait remplacer le silence. Car toutes ces manifestations du génie communicatif et créatif humain, qu’il soit morbide ou lumineux , nous disent chacune à leur manière que notre condition est à elle seule une lancinante question dont il nous reste à déchiffrer le sens: “ Toute réalité, texte, discours, geste, comportement, oeuvre d’art, se donne comme à décrypter, toute réalité se donne donc comme langage. ” (B Decosas, Le sens, P. 6).
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    Avant de dire qu’il signifie (parfois) l’échec du langage, nous sommes amenés à reconnaitre que le silence “signifie” tout simplement. Il nous faut donc nous demander s’il peut être l’objet d’une science de l’interprétation mais aussi quels sont les enjeux de cette interprétation.     
       Nous avons vu  que, dans certaines conditions,  il ramène par le biais de la psychanalyse ou de la  psychosomatique aux mots conscients , assumés et  libérateurs.
    Qu’il peut être un tremplin magnifique à la communication et à la créativité artistique et que seule son installation durable peut le rendre périlleux. Car être à l’écoute du silence suppose de l’avoir choisi, de se sentir maître des modalités de ce voyage  en son coeur. Le silence que nous laissons librement s’installer parce qu’il nous apaise ou est le théatre privilégié d’une relation dont nous sentons qu’elle sera plus riche parce que muette, est tout à fait différent de ce silence que nous imposent les différents pouvoirs auxquels nous sommes confrontés: silence de celui qui craint de perdre son travail, silence de la femme qui ne peut seule lutter contre des siècles d’obscurantisme, silence de l’opprimé de toutes les églises, qu’elles soient religieuses ou laïques. Ce sont souvent les verbes " j'ordonne" ou " j' explique "  qui imposent  silence, mais cette mise en ordre d’une parcelle du monde est le fait de quelques uns contre les aspirations élémentaires de la multitude.
    Le danger potentiel d’un silence non librement consenti suppose d’aménager un code de compréhension et de bon usage: c’est alors au politique, c’est à dire à chaque citoyen, de cultiver une attention soutenue à toutes les manifestations de souffrances silencieuses, de les analyser et de les résoudre, car le silence trop longtemps contenu  ne sait se réguler que par la révolte et la violence. 
    Mais il y a aussi du danger à oublier que le silence existe, à vouloir à n’importe quel prix  l’écarter de la vie intérieure ou de la relation à autrui en le comblant  avec des mots. L’exigence légitime de comprendre   ce que signifie le silence  ou ce qu’il initie doit se doubler d’une exigence encore plus grande qui est de choisir respectueusement et posément les mots qui en décrypteront le  sens, permettront de le dépasser mais aussi de revenir à lui si cela est nécéssaire.   
    Le silence comme le son se trouve dans la nature à l’état brut,  avec lui il compose les musiques nocturnes qui nourrissent nos peurs et nos rêves. Loin de faire échec au langage, il en sublime les fonctions. En faisant taire le silence avec les mots qui le traduisent le mieux, nous le rendons  plus ténébreux et  donnons un élan nouveau à notre quête de réponse, nous sommes irrésistiblement conduits à faire exploser le langage, à le faire aller encore plus loin et plus profond : “ Quand le silence fait alliance avec la nuit, on découvre que la pureté du silence se décompose en une multitude de craquements légers; ces craquements ne rompent pas le silence mais le rendent au contraire plus silencieux. (...)  Le silence , fuyant le  bruit jusque dans     les profondeurs abyssales, nous invite à creuser encore, à surprendre un mystère toujours plus mystérieux.” ( V. Jankélévitch, Quelque part dans l’inachevé, p 226).

    Le silence par son existence même nous ramène toujours à la parole.    Pourtant, le silence par lui même n’a rien de mystérieux.  S’il nous semble l’être, c’est parce que nous vivons dans un monde investi depuis longtemps par le langage et que ce dernier donne des vêtements précis et rassurants à la réalité qui nous entoure, mais également aux questions qu’elle nous    Öpose.  L’être humain, cet interprète peu banal des petites musiques du silence, en l’habillant de significations et de colorations inquiétantes ou apaisantes comme la nuit, transforme cet espace en aiguillon de la connaissance. C’est parce que les mots des hommes disent le mystère insondable du silence que le silence accepte de se faire  mystère et que les mots accèdent à la vie.  Car le sens du silence comme de toute chose ne nous est pas donné, mais énoncé par notre parole qui le déploie. Le langage en formulant  le silence, le convie en retour à  se laisser habiter  par toutes sortes de langages. Le silence, par sa simple existence, ne prononce ni la disparition du langage ni son échec mais sa genèse et sa délivrance.  Plus encore, et le risque est là, c’est le langage qui , en capitulant devant les questions que posent notre condition et nos impossibles connaissances de toutes les causes premières, en se crispant sur ses insuffisances comme nous le sommes sur les paradoxes de notre finitude,  peut se signifier à lui même son congé  en installant la pensée dans un scepticisme total ,  prélude à un silence insensé. La pensée ressasse de façon régulière la vanité de toute quête métaphysique.  Mais le fait que des questions ne trouvent jamais de réponses ou du moins que des réponses partielles, suffit-il à congédier le besoin de questionnement ? Il est évident que le langage ne sera mis en échec par le silence que le jour où  s’éteindra définitivement toute volonté de se représenter le monde à travers les mots mais aussi tout désir d’interroger le sens de notre présence. Le silence alors signifiera aussi l’échec de la pensée et son impuissance à se dépasser. Cette “extinction” de l’homme n’est d’ailleurs pas à prendre au sens immédiat de fin de l’espèce, mais d’extinction de ce qui fait l’humain, conscience qui  sonde inlassablement et met en mots ou en images les espaces infiniments grands et petits susceptibles d’apporter une réponse au caractère tragique et apparemment absurde de son existence.
    Le silence, loin d’être le revers du langage, sa face nocturne, son échec cycliquement annoncé en est peut-être bien l’élément originel et fondateur.A mi-chemin du sens,  les inquiétudes que suscite en nous sa présence doivent alors initier un cheminement,  non pour l’anéantir d’une façon toute artificielle  en le comblant de mots qui ne seront que de circonstance mais pour se laisser porter par ses ailes, le traverser,  le comprendre. Ce qui pouvait être tenu pour une  pause dérangeante voire inconfortable dans le langage des hommes se fait alors béance  riche de promesses dans la prose du monde: “ Le silence, s’il fait signe vers la parole, c’est pour désigner le “à quoi bon les mots”, mais c’est aussi parce qu’il restitue une arole qui est elle-même bordée de recueillement. Le logos grec est bien ce qui s’étale dans les mots. Parler, c’est accueillir le mot, c’est recueillir l’évènement de cet étrange apparaitre.” (Resweber, philosophie du langage,  p 105).
     
   
    Le réel se prête à une infinité d’interprétations. Face à une science qui, depuis Descartes et Newton est revenue aux ambitions plus modestes de n’énoncer que des vérités partielles, mais jongle sans cesse avec la spéculation et les modèles mathématiques,  le langage seul peut, en toute conscience de ses limites, continuer de répondre aux questions que se pose l’homme afin de formuler des définitions du monde et de les rendre accessibles à tous. Paradoxalement, toute connaissance arrête  la pensée en un lieu défini, et toute connaissance est aussi dépassement permanent de ce qui est déjà connu, brisure permanente du définitif.  Est-ce une insatisfaction de l’immobilité qui porte l’homme à traquer sans cesse  ces recoins d’ombre qui  échappent à ses mises en mots et à  se réfugier dans d’autres traductions de la réalité en attendant la terre promise de l’absolu  ? Ne serait ce pas plutôt le besoin de donner un sens à son existence qui le fait vagabonder d’un signe à l’autre et tenter d’en fixer les apparences ? Le bavardage le sort de l’isolement,  l’oeuvre d’art, la maladie comme expression symbolique silencieuse, la spéculation philosophique ou scientifique quand il ne s’agit pas de l’extase mystique le tranquillisent temporairement  sur sa condition et lui permettent de la transcender.  Le silence, composante inévitable de la parole  peut parfois, avec violence ou piteusement, mettre en échec le langage. Son ambiguïté tient à ce qu’il peut sembler tout autant dire quelque chose que ne rien dire. Nous oublions souvent que les bruissements cachés du silence ne résonnent que des significations  à chaque fois singulières que nous leur donnons, et que toute tentation de les traduire systématiquement   nous ferait peut-être passer à côté de mille langages, mille musiques et tableaux...et aussi de notre liberté, un peu.  Le silence, qu’il soit en-deçà ou au-delà de la pensée et du langage, en une pulsation alternée et continue avec celui-ci, nous dit que “ Qu’il soit mythique ou intelligible, il y a un lieu où tout ce qui est et sera,  se prépare en même temps à être dit” (Merleau-Ponty, La Prose du monde, p. 10).   
                              

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