dimanche 13 janvier 2013

Le tact * 1 *


 

Comment dire... De la délicatesse du toucher à l'élégance de l'âme.

Parler du tact, c'est faire en apparence s'affronter deux contraires: ce qui est de l'ordre du corps et ce qui est de l'ordre de la parole et de l'intelligence.
C'est la délicatesse du toucher qui structure le rapport à autrui, l'habielle de respect, y compris dans la relation amoureuse où s'abolit toute distance. C'est elle aussi qui témoigne de l'habileté de l'artiste ou celle du praticien. C'est elle enfin qui par la médiation du langage symbolique devient contact élégant et mesuré entre les êtres, finesse et justesse dans l'écoute et le dire. Le mot comporte donc deux acceptions, l'une relative au contact physique, immédiat, avec les objets et sujets qui nous entourent. L'autre toute empreinte d' une dimension éthique à la relation que nous entretenons avec ces objets et sujets.

Comment passons nous du sens tactile au tact? Le tact est-il autre chose qu'un certain doigté dans les relations quotidiennes? Et entre le doigté et la manipulation... que de tentations possibles!

Cette différence évidente parce qu'éprouvée au quotidien entre tact et manque de tact repose-t-elle sur une éducation de l'âme, la culture de ce que Pascal appelait esprit de finesse et gracian Art de la prudence?

En lui opposant ce qu'elle n'est pas, nous tenterons de mieux définir cette valeur et la place qu'elle occupe dans nos moeurs, voire notre morale.

Si l'on s'en tient aux définitions du dictionnaire, dans son sens premier, le tact est ce sens impliqué dans la perception des stimulations extérieures. Stimulations qui restent d'intensité modérée. Au-delà d'un certain seuil s'installlent en effet pour celui qui use de son toucher une douleur alarmante, signifiante d'un danger.
Bien des professions vivent et même se sélectionnent sur le raffinement du sens tactile. Apprécier le velouté d'une soie, le fini d'un vernis, cela s'apprend.

Les musiciens le savent qui apprivoisent de longues heures leur instrument dans un processus d'analyse de leurs sensations digitales et du résultat sur la sonorité produite.  Le tact de l'ébéniste ou du pianiste a en effet pour finalité que le produit achevé soit, en lui-même, le plus proche possible de la perfection formelle, de l'équilibre, de la beauté mais aussi qu'il puisse offrir à celui qui reçoit l'oeuvre en partage du plaisir ou du bonheur. Il y a déjà dans cette inquiétude esthétique une attention à autrui, une exigence de soi pour autrui qui se dessine.

De toutes autres conséquences le tact du médecin ou du chirurgien. Il leur faut du bout des doigts entrer dans l'espace puis atteindre, voire explorer l'enveloppe corporelle de  l'autre. Comment toucher ce corps qui n'est pas le leur mais est demandeur de soins et d'attentions sans lui faire violence? Il peut être tentant de s'abriter derrière la fonction ou la blouse professionnelle pour entrer comme par effraction dans l'espace de cet autre confiant et désarmé.

Le code déontologique garantit ce respect dû à la personne. Le fait de devoir à sa demande examiner un patient n'autorise pas le médecin à le toucher sans précaution, sans annonce prudente et mesurée de ce qu'il entreprend.
Le tact est aussi ce qui permet au petit d'homme de se sentir des limites rassurantes: les caresses prodiguées durant la petite enfance sont irremplaçables pour édifier un être humain. L'aider à définir son propre corps et donc ne pas transgresser l'espace de celui des autres.
Tu me touches et me prouves que j'existe mais, dans la manière dont tu me touches, tu me dis si j'ai ou non une valeur, si j'occupe ou non une place dans la communauté des hommes. Combien de pathologies mentales ou sociales édifiées sur des violences subies par le corps par suites de touchers, voire d'attouchements dénués de tact.

Ce dernier s'apparente à une palette de nuances inventées au bout de nos doigts, un art impalpable d'aborder de corps de l'autre sans intention de l'envahir ou le blesser.

Tout un monde donc dans lequel le contact physique, si riche de questions et d'ambiguités, va perdre de sa violence potentielle pour prendre une dimension symbolique créatrice de civilité.


Si le danger de cette violence persiste, cela signifie que la seule loi n'est pas en mesure de l'amenuiser ou le faire disparaître. Qu'il nous faut selon les circonstances réinventer des usages, une courtoisie, une attention respectueuse de l'autre.

Ce sentiment de la mesure, des nuances, des convenances dans la relation à autrui, cette élégance qui nous permet de ne pas heurter d'autres sensibilités est du tact.

L'accompagnant qui partage jusqu'à la fin le chemin d'un mourant sait que chaque jour il sera confronté à des situations d'un inconfort parfois insupportable, dans le silence, le questionnement, l'échange de regards. Comment " Être " aux côtés de celui qui vit ce chemin si singulier qu'est le mourir, qui est demandeur de tendresse, de réponses sans tricheries, pour lequel le monde se dévoile dans son authenticité voire sa brutalité, qui fait le deuil de l'Agir et de l'Avoir pour entrer dans la spirale de l'Être et du Partage?

Faire face à ses requêtes,  sans mensonge, sans frivolité ni déni, sans éprouver la tentation de fuir devant la question rituelle " Pour combien de temps en ai-je ?" peut être de conséquences incalculables selon que la réponse sera formulée ou non avec tact. Cela réclame à chaque fois intuition de ce qui se cache derrière la question, un retour sur soi, un travail sur les mots, une analyse fine des moindres signes non verbaux qui étayent ou contredisent la parole du mourant.

Atteindre l'autre sans ménagement, sans aménagement de la pensée, c'est prendre le risque de le tuer prématurément ou à tout le moins susciter un effroi indescriptible. C'est la raison pour laquelle, aussi paradoxal que cela puisse paraître, on enseigne aux accompagnants dans les unités de soins palliatifs des techniques de communication qui leur permettent de mieux gérer leur empathie, se tenir à la bonne distance, évaluer les différents signes qui parlent chez la personne écoutée, mieux percevoir " l'ici et maintenant " à chaque fois singulier de ce qui se noue.

Mais on leur dit aussi que tout enseignement a ses limites et qu'en ultime recours, c'est le coeur et non la raison qui doit guider la réponse aux situations extrêmes, celles où les règles conformistes plient devant l'exigence immédiate.
Il est peu de dire que le coeur ne s'enseigne pas mais que l'on peut en raffiner les élans.
Exercer son esprit auto-critique. Analyser pour mieux le contrôler ce qui pourrait, appuyé sur le débordement des affects intimes, favoriser une parole inadéquate.

Le tact, cette élégance de l'âme, a donc besoin que l'on précise ses outils. Certes il ne se travaille pas à la façon dont l'ébéniste polissant sa marquetterie ou le violoniste sa nuance, mais se réinvente au gré des situations. Cette attention ouverte portée à l'autre est d'une genèse difficile car elle doit prendre en compte de multiples paramètres, neufs à chaque fois.


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