vendredi 11 janvier 2013

Le village de Kek-Par








Le village de Kek-Par dormait encore lorsque Wonji Ouolof se mit en route avec son plus jeune frère Kalak en quête de cette eau si rare dont la savane était de plus en plus souvent assoiffée.
- Où vas-tu trouver de l’eau en cette saison, aucune bête ne peut nous renseigner, elles sont toutes parties au sud, nous devrons suivre leurs traces et cela nous mènera si loin que nous ne pourrons revenir avant demain soir au village » dit Kalak.

- Le vieil éléphant sait où trouver de l’eau lui répondit Ouolof. Est-ce que par hasard tu serais déjà fatigué avant même d’être parti ?

- Je ne comprends pas pourquoi tu as besoin de mon aide si tu es si fort.. !

- Pour porter, jeune benêt!
 Il n’est pas forcément nécessaire de s’éloigner du village pour trouver de l’eau. Peut-être est-elle même sous nos pas …

- Si c’est vrai, ce doit être bien profond et dans ce cas, je me demande pourquoi tu n’as besoin que de ma seule aide..

- Pour creuser, jeune fat.

- Nous n’avons pas d’outil, devrons- nous creuser avec nos mains ?

- Non avec nos dents, et les tiennes étant fort longues ces derniers temps, ce sont elles qui oeuvreront.

-…

-Nous trouverons sur place les outils et les calebasses que j’y ai porté ces derniers jours à la fraîche pour que nous ne soyons pas encombrés aujourd’hui. Nous n’aurons plus qu’à creuser, remplir et revenir avec l’eau.

-J’avais remarqué que tu t’absentais souvent. Ah Ah! Ouolof, voilà comment s’explique ton air fatigué et la lassitude de ta femme... Elle n’a pas dû être souvent honorée ces derniers temps !

- Que celui qui n'a pas traversé ne se moque pas de celui qui s'est noyé.

**


Après deux bonnes heures de marche en plein soleil, les arbres en cette saison étaient complètement asséchés et l’ombre aussi rare que le bruit  de l’aile légère de l’oiseau dans le désert,  ils arrivèrent au bord des restes d’un ruisseau. Quelques rares lauriers roses y poussaient ainsi que des figues Barbaresques, témoins de la présence d’une eau infiltrée profondément sous la Terre.

- La Terre est dure comme un caillou, je ne vois pas comment nous pourrons la creuser, il va nous falloir des jours et des jours avant de l’entamer.

- Arme bien ton bras et ais un geste lent et respectueux avant de planter l’outil, tu verras la Terre s’écarter sous ton geste comme le corps d’une femme sous tes caresses.

Effectivement, les gestes mesurés étaient plus efficaces que la brutalité et au bout de trois heures de travail acharné, ils parvinrent à une  nappe d’eau claire comme le ciel dont elle buvait avec avidité le reflet.
Ils se désaltérèrent avec cette lenteur que seules vous enseignent les régions désertiques, puis se reposèrent un moment en silence.

- Je vais pouvoir en raconter des choses à mon épouse, dit Kalak. Elle qui me trouve très paresseux, je vais pouvoir lui dire que j’ai creusé tout seul et forcer ainsi son admiration.

- Le mensonge donne des fleurs mais pas de fruits.    Si tu me permets un conseil fraternel, ne lui raconte que ce que tu as réellement fait. Elle ne t’en portera que davantage d’estime.

- Tu as raison..

- C’est bien, tu commences à raboter tes dents. Elles ne te gêneront peut-être plus pour embrasser ta femme, car je lui ai trouvé un air las ces derniers jours...

 - Ne sois pas dur avec moi, je comprends la leçon.
 
- Elle n’est pas terminée, frère…

***

  Les calebasses attendaient, leur bouche assoiffée elle aussi de rencontrer le liquide précieux.
Ils remplirent et remplirent, puis organisèrent les récipients de chaque côté d’un long manche qu’ils porteraient sur leurs épaules sans que l’eau puisse se renverser.
La nuit était presque tombée et les animaux commençaient à affluer vers ce point d’eau miraculeux creusé par les hommes et dont ils avaient du lointain senti la naissance.

- Comment allons nous rentrer chez nous, l’horizon se bouche de bêtes toutes plus sauvages les  unes que  les autres, aucune ne nous laissera passer !

- N’aies crainte, je l’ai déjà fait plusieurs fois, les animaux assoiffés sont sans force et ne nous attaqueront pas. Ils respectent la nôtre et ont compris mieux que les hommes qu’il faut partager les fruits de la terre

- Admettons, mais il fait nuit, nous avons emprunté des chemins qui se perdent dans l’ombre.

- N’as- tu donc aucun instinct de ce que cache l’ombre ? Ouvre tes yeux et laisse les lueurs diffuses entrer, elles t’indiqueront la voie à suivre.

- Je ne vois rien .

- Tu n’avais pas remarqué ce vieux baobab racorni sur ta droite ?

- Oui mais maintenant il est sur ma gauche..

- C’est normal puisque nous rebroussons chemin. Tu n’avais pas remarqué ces cailloux blancs qui s’étalent à perte de vue ?

- Si,  donc nous sommes sur le bon chemin.

- S’ils s’étalent à perte de vue, ils ne peuvent être un indice fiable.

- Je comprends ta leçon, il faut observer finement les choses, plus que je ne le fais, mais je suis si sot et orgueilleux, je le sais maintenant.
 
- C’est bien frère. Tu deviens humble. Retiens ceci :
Lorsque tu ne sais pas où tu vas, regarde d'où tu viens.

**** 

  Ils marchèrent ainsi de longues heures hésitantes entre les buissons où dormaient quelques chèvres, se prenant les pieds dans les cailloux que la route faisait resurgir dans l’obscurité. Le chemin fut si rude que Kalak le termina à genoux.

Tout le village les attendait, serein car ce n’était pas la première fois que Ouolof partait ainsi chercher de l’eau avec un novice. Sa sagesse et sa connaissance du paysage et de ses mouvements subtils était pour eux tous l’assurance que si quelqu’un était parti le matin enfant, il reviendrait homme le soir.

Leurs deux épouses étaient sur le seuil de leurs cases respectives.
Celle de Kalak se mit en colère.

- N’as tu pas honte de te montrer ainsi, dans cette posture humiliante ? Tu ne me diras pas que toi, le fils cadet de la maison est moins apte à porter ce poids d’eau que ton frère bien plus âgé.

- Femme, ne médis pas de lui. Il a appris beaucoup en une seule journée : parler à la Terre, trouver de l’Eau, reconnaître les signes qu’envoie la nature pour retrouver son chemin, admettre humblement que l’on n’est rien en face de la nuit sauf si on s’ouvre à la pénombre, respecter les animaux sauvages et ne point présumer de ce qu’ils pensent, ravaler ses paroles quand elles étaient inutiles.. Oui, il est devenu un homme et tu seras certainement lasse les jours qui viennent mais.. pour d’autres raisons que le mépris que tu lui portes.

Veux tu qu’à ton tour je t’emmènes chercher de l’eau ? Tu apprendrais ainsi qu’au bout de la patience, il y a le ciel… 

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