mercredi 9 janvier 2013

Léon Spilliaert ou la lumière d'Ostende



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Peintre peu connu, peu exposé, s'exposant peu, ne travaillant qu’au crayon de couleur, à l’aquarelle ou à l’encre, jamais à l’huile, il est de ces artistes dont on n’oublie pas la rencontre et qui nous renvoient malgré nous à nos zones d’ombres. J'aime chez lui sa palette de gris et de violines, la pureté des lignes allant vers l'abstraction, le climat très onirique et dépouillé qui laisse toute liberté à la lecture. Peintre du silence.


Evoquer rapidement ses amitiés, qui peignent l’homme: Maeterlinck et Verhaeren. Ses influences aussi, Edward Munch et Lautréamont. Nous avons là déjà quelques pistes pour éclairer la lumière d’Ostende où il est né à la fin du XIX ème siècle.

La mélancolie, un certain  goût pour le tragique et la circularité, le retour du même, le rapprochent bien sûr du philosophe et l’on va retrouver d’une façon quasi obsessionnelle dans ses toiles cette influence de Nietzsche.
Discret jusqu'à l'effacement dans cette société d'Ostende où il promenait sa nonchalante et apparente indifférence, un extrait d'une lettre le dit peut-être mieux que tout:
"De mon enfance, je garde un souvenir ébloui, jusqu'au jour où l'on me mit à l'école. Depuis lors, on m'a volé mon âme et plus jamais je ne l'ai retrouvée. Cette douloureuse recherche est toute l'histoire de ma peinture."


Envie de vous faire partager quelques unes des toiles que j’aime, qui me laissent rêveuse, non pas d’une rêverie grise et qui enfonce l’âme en des abîmes où elle se risque à perdre sa vitalité. Non, une rêverie qui cherche dans les gris, le lisse, les cavités en apparence sans parois, des réponses à l’angoisse, une espérance… malgré tout.

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Plage au clair de Lune
De gris somptueusement déclinés, aux transparences subtiles, cette première toile m'est davantage qu’une plage : une chair. La chair du monde dans sa native nudité et peut-être bien sa réalité de blessure aux chéloïdes nacrées. Rien qui distrait le regard, rien qui permette d’échapper à la question «  Qui suis-je ? » . Il y a ce chemin d’écume sur la gauche, si fin qu’il ressemble à un fil mais le promeneur qui l’emprunte ne pourra qu’en tomber puis disparaître, sans jamais rejoindre la nuée lumineuse dont le regard devine les immenses spirales.
Des brise-lames sombres qui s'avancent vers la mer. Le sable. Et c'est tout. Pourtant l'oeil s'habituant découvre mille teintes et rugosités dans ce tableau d'un climat plutôt que d'un lieu. Il me parle intensément notre misère face à la nature, le temps, la lumière ou la nuit. Spilliaert, grand marcheur de grèves nocturnes savait que les phares de l'autre côté de la mer ne sont que minces illusions et pas toujours des repères.

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Le Vertige.
L’angoisse de ce qui tourne sans fin, sur lequel impuissants nous sommes posés: une tour immense, Babel inhabitée que les mots des vivants et les souvenirs des morts ont désertée. Tour dont les lignes fuyant vers l'infini  surplombent un monde tournant dans l’autre sens.
Sauter ou ne pas sauter ? Le vent est là, silencieuse puissance, qui tire sur la chevelure d’une silhouette en creux et presque sans visage. Des marches trop hautes pour la morphologie. Oui. Non. Sauter. Ou pas. La spirale du temps se moque de la peur et du vent. Le pinceau du peintre nous dessine notre hésitation, nous sommes ici en face de nos lachetés.
Humbles.
Combat singulier de la chair éphémère et qui n'ose
et de l'éternelle géométrie.


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Portrait en contre-jour


Un dossier de chaise sculpté de nuances presque chaudes et dont on perçoit la texture, qui disent l'aurore toute proche dans un monde de mélancolie, le fer forgé du balcon, la lumière qui voudrait traverser le voilage. Cet homme en contre-jour regarde-t-il la rue ou nous montre-t-il ce que nous sommes? Anonymes solitaires. Absents à toute identité, et c'est ce qui nous rapproche et nous ressemble et nous rassemble.

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Les Dressés

Cette quatrième toile est moins angoissante que les précédentes. L'apparition de la couleur y est pour beaucoup, mais aussi l'humour de la situation qui semble droit sortie d'un rêve. Quelle est cette femme vert d'algue aux cheveux en torche, posée sur un caillou aigu et qui s'appuie, presque négligemment, sur une pierre très... phallique? Ici, l'art de remplir l'espace n'est pas sans rappeler la gravure japonaise. Trois élans verticaux et la moire d'une mer rythmée par des barres d'écume. A moins - car le doute s'insinue plus je regarde le tableau - que ce que je prends pour des reliefs ne soient en vérité que l'ombre du personnage et une digue aux pierres dématérialisées?


Femme au bord de l'eau


Très intéressante dernière oeuvre pour cette courte promenade
On y retrouve réunies les obsessions du peintre que son mariage heureux a conduit vers davantage de couleur. Lignes pures, non descriptives, personnages anonymes, solitude, silence, le bord de l'eau, les tracasseries de ses ondoiements à l'instar des mouvements si contradictoires de l'âme inquiète...
L'équilibre est ici parfait entre la géométrie des marches, d'un bleu turquoise éclatant et dont la pierre est mouchetée de vert-gris, l'or de l'eau serpentée de nuit dont les anses noires, par un effet de morphing très moderne, se ramassent au centre de la toile pour donner naissance à la chair d'un personnage féminin, voûté d'une saine fatigue. Le mouvement de ce dos qui n'attend que caresse est superbe, ainsi que l'érotisme discret de l'ombre sous l'aisselle. Enfin ce chien qui regarde ailleurs, comme inachevé, presque un dessin d'enfant mais du coup... si vivant!

Pour illustrer en musique ce peintre très en demi teintes, très répétitif aussi et pourtant si nuancé, j'ai hésité entre plusieurs oeuvres et vous les offre...
Phil Glass concerto pour violon
Adagio pour cordes de Barber

Que l'on peut écouter ici aussi
pour ceux qui ne peuvent rentrer sur El poder de la palabra





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