vendredi 11 janvier 2013

Les perspectives de Sapience





En ces temps-là les animaux étaient devenus aussi bêtes que les hommes. Ils avaient même appris à construire des villes.
Bien sûr les formes de leurs cités n’étaient pas tout à fait identiques à celles des humains, mais elles avaient toutes l’ambition de ressembler à ces ruines qui des siècles auparavant avaient défiguré la Terre.


Oubliées les rivières étincelantes dont la hutte de branchages détourne le cours, sans lui oter de sa vigueur, Castor empilait désormais écorces et fagots sur les vestiges d’une banque.


Oubliées les peaux craquelées des grands arbres où s’adosse la termitière voyageuse, Termite édifiait désormais dans une vieille cour cassée des maisons verticales et sans fantaisie.


Oubliées les cimes au sommet desquelles Corneille tricotait un nid creux et tiède à son plumage. Désormais elle entassait des boites de conserves rutilantes, dont les vers avaient consciencieusement astiqué la surface. Son building était le plus brillant de tous.


Qu’on ne m’oublie pas,  murmurait l’ours

qu’on n’oublie pas que j’entasse des cavernes

arrachées aux montagnes

vois, je les décore des croûtes abandonnées par la civilisation des hommes.


Et tous étaient très fiers.


Seul Crapaud ne parvenait pas à imiter ses camarades.

Il avait bien essayé de superposer des mares et des marigots, mais toujours la Nature lui volait les quelques gouttes d’eau surprises dans leur sommeil et posées l’une sur l’autre. Cela durait quelques secondes et… aussi soudainement que le monde des Hommes avait été aplati, elles disparaissaient et rejoignaient leur origine.


Sapience ( c’était son nom) s’était fait une raison. Pour un animal aussi peu musclé que lui et aussi disposé à la méditation, les profondeurs des eaux où il entendait chanter les dieux de la pluie et les multiples vies du vent étaient lieu idéal.


Depuis quelques temps, dans ce monde qui se corrompait à son tour, ses amis les bêtes n’avaient plus qu’un mot à la bouche. Perspective.

Et " Je t’ouvre une perspective" et " Je te ferme une perspective " et  " Je te trace une perspective "… Tout leur vocabulaire se rangeait docile comme des arbres d’industrie le long des sonorités de ce mot jusque là inconnu.


Un jour, excédé,  Sapience sortit de son marigot.


- Les Amis ! Qu’est donc ce mot qui occupe toutes vos bouches au point que vous en oubliez de célébrer le soleil ou l’arbre creux empli de douces musiques ?

- Comment, Sapience, toi qui passe ton temps au fond de la vase à méditer sur ce monde, tu ne connais le sens de ce mot ? Mais regarde autour de nous. Ce que nous avons construit ce sont des perspectives. C’est notre avenir ! Celui de nos enfants !


Sapience leva la tête comme il le put étant donné son col très court et son grand âge.


- Mes pauvres amis, je ne vois que constructions bancales et vouées à s’écrouler sur les têtes de vos descendances !

Castor, nieras–tu que tes petits se sont cassés des centaines de fois la queue à tenter de grimper au second étage de ton immeuble ?
Et toi, Termite, combien d’entre-vous grillées par le soleil dans cette maison qui ne recèle plus le moindre havre de fraîcheur ?
Et toi, Corneille, ne te sens-tu pas ridicule certains soirs quand te retournant dans ton nid, tu fais s’écrouler ton ouvrage du jour et déclenches un tonnerre qui réveille toute la comté?
Et toi Ours, tiennent-elles longtemps les unes sur les autres tes grottes orgueilleuses ? Je les sens plutôt s’effriter pour tenter de retourner à leur rythme vers l’altitude native…
Je ne vois qu’horizon bouché, je n'entends plus le vent dont le fleuve charrie les histoires d’ailleurs. Vous vous trompez sur le sens de ce mot, " Perspective " .  Suivez- moi et je vais vous montrer ce qu’il signifie.


Castors, termites, corneilles et  ours se rangèrent en bon ordre de marche derrière Crapaud, suivis de tous les autres animaux de la création dont je ne peux parler ici car ce serait trop allongé. Crapaud les conduisit à la porte basse, celle qui donnait sur les brises d’aventures dont chacun avait si peur.



La voie était libre.


- Regardez, dit Sapience, cette immense route blanche qui fuit vers le soleil couchant, voilà une perspective, elle ne gâche pas le paysage, au contraire, elle lui sert d’appui. Mais vos constructions misérables qui montent vers le ciel, et que même vos petits resteront incapables de gravir… Pffff… quelle sottise !

Laissez tout cela derrière vous et suivez-moi, je vais vous en montrer de la perspective, moi !


Et voici Crapaud de prendre la route à son petit tempo qui était rond et vert. Devant lui assez loin cheminait Eléphant parti dès l’aube.


« Reviens Sapience ! Reviens !

Reviens ! La route va te manger, la route… tu vois bien que la route quand elle touche le soleil est toute petite et que ceux des nôtres qui l’ont empruntée ne sont jamais revenus. La perspective que tu nous montres dévorera nos enfants. Sapience ! regarde Éléphant, nous ne distinguons même plus les poils de ses oreilles, ô mânes de nos ancêtres, la route mange nos amis !!


Mais Sapience n’entendait plus.


Déjà il sentait se lever

l’hypothèse du cyprès

dans le bleu sec poreux du ciel après la pluie

les frontières mobiles des forêts oubliées

et les voix des ancêtres lui murmuraient tout doux que l’heure était venue

de descendre vers l’automne


Ils ne le suivraient pas


Il s’y attendait.


Il entendait encore leurs cris

et
les imaginait
la nuque basse, une tristesse immense au fond des yeux s’en retournant vers ce qui les avaient empêchés jusque-là de penser.


Lui savait qu’il fallait trouver un lieu où cacher son bon sens, pour qu’il ne devienne pas un lieu commun.
Il s’en alla très loin. Il paraît que depuis

il se consacre

Au dessin…



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