mardi 29 janvier 2013

Lettres que vous ne lirez jamais * 5 *








Mon Ami

 



    J’ai souvenir du bocage Normand où, il y a quelques temps déjà, en compagnie de ma petite famille je rendais visite à un Ami commun qui nous est cher à Vous et moi.
    Vous décrire la beauté de ces lieux, la continuité de l’espace tout de discontinuité apparente serait trop long. Pourtant je ressentais devant ces ondulations, ces reliefs, ces ruptures, cette douceur, la subtile harmonie qui m'émeut chez Bach ou Van Gogh lorsque, découvrant certaines de leurs oeuvres jusqu'alors méconnues, je sais d'emblée qu'il s'agit d'eux.

Vous en dire deux mots?


Il faudrait que je vous parle

du vent que le talus ralentit dans sa course

pour que respire la campagne d’un rythme qui ne l’étrangle pas.


Il faudrait que je vous conte

le chant des oiseaux heureux

dans les haies triomphantes où vient un peu la mer.


Il faudrait que je vous dessine

les maisons de pierre sombre ou grise posées sur la verdure

ces polders d'herbe grasse qui semblent s’engendrer eux-mêmes

dans une joyeuse fantaisie,

les collines nomades,

les tertres casaniers puis soudain disparus.


Il faudrait que je vous peigne

le labyrinthe des
chemins où la pensée s’agace
puis s‘apaise de se perdre,

ne sachant jamais combien de temps durera l’exil 

dans une de ces multiples îles que cernent les sentiers.


Discontinuité inventive d’une Nature et des Hommes qui l'ont sculptée avec si grand respect, en des temps plus aimants de la terre et des hommes, et dont nous finissions par comprendre que c’est sa division en parcelles d’apparence chaotique qui en préserve encore la faune, la flore, l’unité.


J
e  vis dans une région de monoculture du maïs et si vous en saviez les dégats…

Un de vos derniers écrits m'a émue .


Je vous y ai lu oscillant entre le lisse ou le chaos, le linéaire et l’improvisation. Peut-être sont-ce eux qui, de concert nous poussant dans le dos, impriment à notre envie de sieste sur la balançoire ces bercements plus ou moins amples qui nous font peur ou  rire? Mais si vous avez opté dans la gaieté pour le chaos, il me serait bien difficile de choisir entre ces deux espaces qui me sont heure du jour et couleur du ciel.


Quand les nuages depuis plusieurs semaines répandent leur ombre et leur eau sur mon jardin qui ne parvient même plus à la résorber,  je n’aspire qu’à un ciel bleu sans accident. Et quand ce dernier brille enfin au-dessus de mon toit, s’installe la lassitude du toujours semblable, l’envie de rupture dans ce lisse infini.

   
L'
esthétique de l’espace est condition de mon équilibre.

Au même titre que son dérangement.


ll en va de même de mes lectures. Les lenteurs d’un roman de Dhotel m’apaisent, sans doute parce que je sens sous l’histoire l'unité de pensée et de sensibilité d’un être, son travail cent fois remis sur le métier, l’artisanat humble et doux d’un amoureux de la nature. Je peux dès la première page m’y absorber toute jusqu’au dernier point posé.


Puis, combien de plaisir à caboter sans tracas d’un ouvrage à l’autre qui de manière indirecte me parle encore du voyage au long cours qui me propulsait sans y paraître en mille dimensions.


Ecrire au jour le jour me fait souvent me poser les mêmes questions que vous. Cet apparent désordre offert à mes lecteurs me convainc certains soirs où tout est gris que je ne terminerai jamais rien et j’en suis fort marrie. Je me morfonds alors de n'avoir aucun souffle qui me permette de trotter sur la durée, m'attriste de n'être capable que de galops d'essais, de bribes, de copeaux. De n'offrir qu'une écume quand d'autres bâtissent l'océan sans sortir de leur chambre.


Pourtant… relisant avec le recul du temps, je découvre une unité toute modeste mais une unité tout de même entre des poèmes ou des contes à
l'aventure éparpillée.Et me persuade que si les auteurs de pavés vendent à leurs contemporains une image lissée d'artisans du long terme, nous ne savons rien des chaos qui les agitent ( sauf à ce qu'ils soient le sujet même de leur oeuvre) et que nous mêmes offrons sans souci de demain.


Cette apparente incohérence de votre être qui vous questionne, et même que vous revendiquez, surtout, n'en ayez jamais peine. Elle me signale que vous êtes encore en vie.

D’ailleurs vous me l’avez si souvent dit: « Je ne serai cohérent qu'une fois mort ».



Je prenais cette réponse alors pour de la rhétorique, et cela me fâchait contre vous dont j' imaginais avec un vrai désarroi le silence définitif, l'absence de mouvement, la fin de nos disputes et réconciliations, la lente métamorphose en pierre ou la ressemblance au bois qui vous entourerait.  Mais je me rends bien compte avec le temps que, n’étant pas toujours très cohérente moi non plus, votre définition fine -  lapidaire - est d'une profonde justesse et je voudrais lui rendre ici justice.

Comme d’autres qui vous lisent, j’entends au décourcis (sourire) de vos écrits et au-delà des dissonances, votre humaine harmonie dans la complexité,


ce qui en apparence séparé donne cependant en partage


ce qui articulant l’étendue,

la divisant parfois, lui appartient pourtant et lui donne son sens


ce qui d'un patchwork coloré tisse une toile souple et vive, où même les accrocs et les trous participent de la beauté de l'ouvrage.

 
Nous voulons souvent obtenir du même coup le début et la fin. Tenir au creux des mains toutes les généalogies, le champ et son muret, les oiseaux et leurs nids, le fossé et la pluie qui l’irrigue puis se sauve vers la mer.


Mais cela, mon Ami, c’est l’éternité qui nous le soufflera à l’oreille car, vous le savez bien, les contraires meurent ensemble. Ce sont les survivants à votre aimable personne qui reprenant le fil, de ses débuts jusqu’à son terme, le poseront sur un fuseau et diront:  « C’était tout lui ».

Je vous préfère vivant encore un peu que vous imaginer enroulé comme une bande autour de sa momie. Donc n’ayez de regrets de rien.


Vivez, vivez car cela seul compte. Sans cesse nous migrons  à l’intérieur de nous-mêmes, comme les belles collines normandes et les prés
voyageurs dont le regard croit avoir tout compris mais il suffit qu’un nuage passe ou le soleil et l’on est dans un autre monde.

Demandez-le à notre Ami, il vous en parlerait des heures et tellement mieux que moi.


Ce fil qui traîne entre nos mains, sur lequel nous tirons, dont nous voudrions bien parfois, au moins dans le regard des autres, qu’il soit un peu plus homogène, un peu moins effiloché de partout, coupé un peu plus net où l’aiguillée le prend, il est pour notre bonheur ou notre peine, comme les talus Normands, piqué souvent de guêpes, d’herbes folles ou de pies qui en mangent la substance… mais l’ensemencent aussi.


Mais tout ce que je dis là n’est pas pour vous convaincre car vous l’êtes déjà, juste pour vous dire

mon Ami, que vous le vouliez ou non,

à vous tout seul vous me faites souvent penser à la belle diversité du bocage
et ce n'est pas un mince compliment...





5 commentaires:

Viviane Lamarlère a dit…


J'espère que lorsque tu reviendras en Normandie, tu me feras signe .La Normandie est une très belle région malgré que je peste contre son climat qui est très pluvieux ... malheureusement
Commentaire n°4 posté par aimela le 08/06/2008 à 10h22
Ah oui, alors!, pas de soucis, je te ferai signe. Pour ce qui est de la pluie, cela ne peut pas être pire que chez nous (rires) il pleut depuis des siècles et surtout le dimanche...:o(
Bisous Madame de Caen
Réponse de Russalka le 08/06/2008 à 12h32
Quel plaisir de lire ces merveilleuses lettres poétiques !
Commentaire n°5 posté par florence le 08/06/2008 à 12h54
Et quel plaisir que vous les ayez aimées...
Mille merci Florence
Réponse de Russalka le 08/06/2008 à 15h59

Viviane Lamarlère a dit…

'adore ce génie de l'évocation que tu as, sans avoir l'air d'y toucher : "il faudrait que je vous dise..." Et cette mélancolie tout hugolienne qui perce de ces paysages normands. "Que vous ne lirez jamais" ? D'autres les liront, ces lettres, je crois...!
Commentaire n°6 posté par Valentine le 08/06/2008 à 14h10
Ahhh... Voilà qui me fait plaisir! Bien sûr, ces lettres sont faites pour être lues par tous et si en plus... elles leur parlent (sourire), si chacun peut s'y reconnaître un peu c'est tout cadeau.
ces paysages sont imprégnés d une certaine nostalgie d'un paradis perdu, c'est du moins ainsi que je l'ai reçu. Et c'est beau... beau. Bisous ma belle.
Réponse de Russalka le 08/06/2008 à 15h56
Quelle belle image
l'être vivant serait tel un bocage normand
car bien sur, si l'un de nous l'est
nous le sommes tous
et toi la première, puisque cette image était au fond de toi en même temps que sur une rétine recouverte par une autre plus actuelle (comme l'une des peaux de l'arbre) et que l'on nomme mémoire
et même, qu'autour de toi, devenue présence qui n'a plus besoin de la présence pour l'être.

Oui, Jean-Pierre est l'un de ses sages auquels notre époque préfère stupidement "l'amour de la sagesse" qui permet d'ignorer l'être et de cristaliser l'idée.

Merci pour cette page
à plusieurs titres
dont au moins un est cause
d'un rose qui tire sur le carmin (sourire)²
Commentaire n°7 posté par le bateleur le 08/06/2008 à 19h28
C'est une telle joie, Luc, que tu aies aimé cette lettre
j'avais peur de cette comparaison avec la nature et puis
relisant le carnet de voyage en pays de verre

Dimanche

je me suis dit que... l'identification à un paysage ne dérangerait pas le destinataire de cette lettre (sourire)
et du coup c'est moi qui rougis (sourire)
oui, nous sommes tous des paysages
et c'est bien agréable que la tendresse que tu portes à Jean-Pierre se trouve ici embarquée dans le voyage
en tous mots et couleurs.
Merci.
Réponse de Russalka le 09/06/2008 à 09h58

Viviane Lamarlère a dit…


Oui, je pense comme Françoise que cette lettre est remarquable à bien des égards :
- La poésie qui s'en dégage au détour de chaque chemin ou décourci
- Le souffle et le rythme que nous imposent ces mots agencés comme par magie
- Le sens profond de ce message
- L'allusion discrète et puissante à la fois aux multiples beautés de la Normandie

Et puis, il est vrai que le destinataire est un être qui cherche, un ami qui doute et approfondit tout ce qu'il touche. Un homme d'une grande richesse humaine ! Tout le contraire de la touche superficielle qui prévaut aujourd'hui...

C'est un texte réellement splendide ! Une sorte de palette impressionniste des mots qui chantent l'amitié, qui analysent en profondeur tout en restant poésie.

Magnifique en effet !
Commentaire n°8 posté par Merlin le zeteticien le 08/06/2008 à 19h51
Tu es un amour Jean-Pierre, je l'ai beaucoup retravaillée
pour que les souvenirs que j'ai de ton beau pays se fondent à ce que je sais de l'Ami
qui est le tien aussi
comme tu es le mien
et suis vraiment contente si j'ai un peu transmis de ces paysages ( é)mouvants
dans leur dynamique et leur douceur
...
Quelle aventure les rencontres et quel chemin
je suis là aussi heureuse de la tendresse que tu lui as toujours manifesté
et qui est si palpable ici
merci
mille bisous
Réponse de Russalka le 09/06/2008 à 10h01

Viviane Lamarlère a dit…


Des accents de Madame de Sevigné, oh c'est beau!
Commentaire n°9 posté par marlou le 09/06/2008 à 00h24
Tu es adorable Marlou
je file me cacher dans une grotte (sourire)
devant ce compliment.
Réponse de Russalka le 09/06/2008 à 10h13
Assez d'accord pour Madame de Sévigné, sous un air plus moderne de Colette, et tu entraînes comme une militante
Commentaire n°10 posté par lutin le 09/06/2008 à 20h14
Alors, là, ce n'est pas rose que je suis mais rouge écrevisse car la poésie de Colette me touche infiniment. Merci Lutin du compliment plein de sève
Réponse de Russalka le 10/06/2008 à 10h51
J'ai lu et relu cette lettre, Viviane, dans le silence de mon bureau. Je l'ai lue à voix haute pour apprécier la courbe des mots, leur poids, leur puissance...
J'aime particulièrement le début, jusqu'à : nous finissions par comprendre que c’est sa division en parcelles d’apparence chaotique qui en préserve encore la faune, la flore, l’unité.

Ce qui ne veut pas dire que le reste ne m'a pas intéressée, mais le début s'envole... que tes mots soient la chose envolée qu'on sent qui fuit d'une âme en allée... :-)
Commentaire n°11 posté par agnès le 13/06/2008 à 19h36
( Une petite pause entre deux coups d e balai et de plumeau, aujourd'hui, branle bas de combat, comme chaque samedi... je nettoie tout à fond!)
Cela me réjouit que tu aies aimé cette lettre, j'aime bien y mêler divers styles, un peu divaguer, un peu rêver. Il s'en prépare une autre pour un autre Ami. J'aime beaucoup le genre épistolaire ;o)
Bisous Bella!
Réponse de Russalka le 14/06/2008 à 10h56

Viviane Lamarlère a dit…


Quel texte magnifique ! c'est qui Viviane Lamarlère ? je lis plus facilement un texte dans un bouquin que sur l'écran , si bien que je ne l'ai pas savouré aussi longtemps ... est-ce que c'est publié sur papier quelque part ?
P.S mon côté perfectionniste , et non , pas pédant : deux coquilles au début , les doigts qui ont dérapé sur le clavier sans doute , dans les verbes , si bien qu'on ne sait pas si l'auteure a voulu mettre un imparfait ( par ex. c'est écrit : " je ressentai" , sans s ) je suppose qu'il manque le s , que c'est pas un passé simple ; ce qui ne donnerait pas tout à fait la même signification amitiés Françoise
Commentaire n°3 posté par Fran�oise le 08/06/2008 à 10h02
c'est moi, Viviane Lamarlère, la petite photo en bas à gauche (sourire)
non ce n'est pas publié because le flemme...
mais un jour p't'te?
en tous cas merci d'avoir aimé et aussi pour la correction, comment ai-je pu catégoriser ces verbes dans le premier groupe? peut-être parce que c'était la première fois que je me rendais en Normandie!
Réponse de Russalka le 08/06/2008 à 12h30