vendredi 11 janvier 2013

L'ignorance


Les maisons Obus de Pouss au nord du Cameroun
Photos extraites de ce magnifique site

qui a réveillé bien des
souvenirs...
(merci Jean-Pierre  d'avoir rectifié l'adresse..)



maisons-obus-Cameroun.jpg

Le village de Kek-Par était en effervescence.
Le roi Je-Sétou avait convié tous ses sujets à se réunir vers dix heures devant son palais. A la gravité avec laquelle l’annonce avait été faite par le grand Chant-Bêlant, chacun avait compris que tout manquement serait remarqué, envenimé et que peut-être même des têtes tomberaient.


Je-Sétou sentait la vie le fuir par le bout des doigts

du nez et des oreilles.

Et c’est avec soulagement qu’il remettrait sa couronne

à celui de ses fils qui s’en montrerait le plus digne

tant sa charge lui avait été lourde.


Il faut dire que Je-Sétou ne s’était jamais senti fait

pour ce pouvoir hérité de son propre père.

Seuls l’intéressaient les réveils aux aurores,

la fuite vers les horizons lointains,

la rencontre avec d’autres peuples,

les trésors de souvenirs et surtout de livres amassés.

Oui, sa bibliothèque au fin fond de la brousse

était bien plus riche que celle des pharaons.


Mais à toute chose son revers, pendant que Je-Sétou vivait sa vie, celle de son royaume s’étiolait doucement, comme ces fleurs capiteuses sur lesquelles sans prendre garde on a posé des détritus trop lourds  jamais satisfaits de l’humidité alentour et qui, pour mener à terme leur propre pourriture,  boivent l’eau qui abreuve les racines et les bêtes.



Il ne restait plus un seul de ces arbres merveilleux qu'on appelle Baobab.




Le beau village de Kek-Par était envahi de cartons, de tôles ondulées.

A chaque fois qu’il revenait de voyage, Je-Sétou se faisait la promesse de ne plus repartir mais la nature est plus forte et le village mourait.


- Comme je regrette ce temps où je ne savais rien…

- Si tu regrettes ce temps, il te faut aller vers ceux où l’on oublie et céder ta couronne, lui sussurrait  à l’oreille le grand Chant-Bêlant.
- Mais auquel de mes trois fils…
- Il me semble que Je-Sétoudeux est le mieux apte à cette fonction. Regarde le vivre deux jours durant et tu seras convaincu comme je le suis…

Je-Sétou se pencha pendant deux jours par la première fenêtre de son palais pour regarder la parcelle de village où vivait son aîné.


Il n’était pas un coin de brousse, pas une combe pas une sente

où l’héritueur n’ait laissé s’enfuir ses regards aussi pointus que les moustaches de son rat domestique.
Il pouvait rapporter chaque soir au quartier ce qui s’était dit le matin même dans l’ombre du bananier
ou la composition du dernier foutou cuisiné ça et là.


La méfiance de chacun pour l’autre

dessinait des tas de petits arcs de cercles

qui ne se croisaient jamais dans le sable rouge de la cour

déserte de voix et d’enfants.

Son aîné méritait bien son surnom de meilleur Esse-pion de la contrée. La moindre nouvelle apportée par le tam-tam s’accrochait à son âme jusqu’à ce qu’il l’ait broyée, transformée en pièce minuscule mais nécessaire au sordide collier de ses ambitions.

- Alors ? lui demanda d’une voix angoissée le grand Chant-Bêlant 

qui espérait vivement que le choix de Je-Sétou se porterait sur celui avec lequel il partageait un goût prononcé pour

les ragots,

les ragoûts

et rats d’égouts.


- Patience ! Je vais regarder mon deuxième fils vivre,

tu es plein de sagesse, je ne peux choisir qu’en les ayant vraiment vu vivre… chacun séparément.

- Comme tu voudras…

Pendant deux jours, le roi resta penché à la deuxième fenêtre de son palais

qui donnait au-dessus du quartier de Je-Sétoumieu-Kevou.


Il n’était pas un coin d’orgueil, pas un chemin de fatuité, pas une combe de mépris pas une sente de vanité où l’héribluffeur n’ait posé sa voix qui était puissante et aigre à la fois. Il pouvait à chacun donner conseil sur le chaume du toit envolé ce jour- là, comment on le remplacerait avantageusement par ces toits de tôle grise et  brillante qui à ses yeux amenaient la fortune mais sur lesquels la chaleur a si chaud qu’elle finit par cogner et se réfugier dans la maison.

Bien sûr ses proches semblaient fiers de posséder des cases pas comme d’habitude.

Mais à la tristesse de leur bouche,

aux rides et aux poches autour des yeux,

Je-Sétou voyait bien que ces êtres-là dormaient mal,

et qui mal dort dit nœuds

dans la pensée, emmêlement des idées

et pour finir colère.

Non, décidément, non, son puîné méritait bien son surnom de Vent-Tard, lui qui soufflait toujours à chacun des conseils

que tous tôt ou tard finissaient par regretter

de les avoir trop bien écoutés.


-Alors ? lui demanda d’une voix angoissée le grand Chant-Bêlant 

qui espérait vivement que le choix de Je-Sétou se porterait sur celui avec lequel il partageait un goût prononcé

pour le gris,

l’aigri

et les gris-gris.


- Patience ! Je vais regarder mon troisième fils vivre, tu es plein de sagesse, je ne peux choisir qu’en les ayant vraiment vu vivre.

-Comme tu voudras…
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Pendant  deux jours encore, Je-Sétou resta penché autant que ses forces le lui permettaient à la troisième fenêtre de son palais qui donnait juste au-dessus de la parcelle du dernier fils.

Il n’était pas un coin de laideur, de violence, de bruit inutile ou de lumière trop vive que son fils n’ait chassé de son quartier ; tout dans les maisons de bouse de vache et de terre façonnées par ses mains respirait la fraîcheur, la quiétude.

Pourtant, Je-Sérien était complètement ignoré du village.

Il n’espionnait personne, parlait peu, avait toujours refusé d’en savoir plus que ce qui lui était nécessaire pour faire vivre ses femmes et ses enfants.

Il montait de ses cases des chansons douces,

l’odeur des galettes d’igname et de lait de coco,

le sol était propre et les gens heureux.

obus-pouss.jpg


-Alors ? lui demanda d’une voix angoissée le grand Chant-Bêlant 

qui espérait vivement que le choix de Je-Sétou

ne se porterait pas sur celui avec lequel il ne partageait pas

un goût prononcé

pour la modestie,

l’ombre

et le silence.

- Convoque les sujets du royaume.

Quelques heures plus tard, les habitants de Kek-Par

avaient attaché leur « J’étais-en train-de-faire-autre-chose »

à l’ombre de l'arbre du voyageur.

Revêtus pour la circonstance de leurs plus beaux pagnes et boubous,

ils attendaient en babillant en demi-cercle devant le palais, 

de ce babil dont le parfum accompagne si bien les trémulations naissantes du tam-tam.

Leur roi leur apparut, les épaules lourdes de la peau de sacrifice,

la peau du léopard jaune comme un incendie cendré de taches.

- Mes chers sujets…. Mes chers sujets ! Grande nouvelle,

j’ai enfin choisi celui qui mieux que moi conduira votre destin.

Les deux aînés commençaient à se jauger avec haine et danser à petits pas menus en remontant le genou jusqu’au nez la danse de Dandaga Kuntigi, le chef des chasseurs.
Oh vous les hommes qui buvez l’eau sale
Vous qui partez tôt et revenez tôt
Venez mes hommes dans l’eau du matin
Accrocher la peau de l’ombre au mur


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Voilà ce que tentaient de chanter les deux frères, chacun plus fort que l’autre.

-Taisez-vous tous deux, inutile de Paonez, vous m’avez montré votre visage, rentrez dans vos quartiers et réchauffez les restes de la veille car de longtemps vous et le grand Chant-Bêlant ne sortirez de vos cases pour chasser ou conseiller quiconque. Votre nouveau roi s’appelle Je-Sérien. Je –Sérien, viens vite, ton peuple t’attend !

Je-Sérien  qui s’était tenu en retrait au milieu des siens s'avança avec timidité.

- Tu ne me demandes pas pourquoi je t’ai choisi ?

- Si, père, je suis étonné, il n’y a pas plus ignorant que moi dans le village.

- Et ces maisons que tu fais de tes mains qui ne s’écroulent pas,

ces canaux qui irriguent ton potager qui ne se dessèchent pas,

ces ustensiles que tu creuses dans le bois de tes mains qui ne se brisent pas … ce n’est pas un savoir ?

- Je ne sais pas lire tes livres comme mes frères.

- Savoir lire les livres n’empêche pas le gibier d’échapper des hautes herbes ni le mil de germer.

Prends ma couronne, fils, car elle est lourde et me tient chaud, et surtout, n’oublie jamais ceci, qui est le seul savoir que j'ai pu retirer de mes si longues absences à vous tous :

Ne perds pas ton «  Ignorance », tu ne la retrouverais pas.

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