mercredi 16 janvier 2013

Moine copiste





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Traversant  les futaies, coupant dans la campagne déserte, la nuit était venue sur le rocher calleux.
Dehors léchait la bise aux parois monastères ses caresses glacées
voix sans  visage
voix nue
un certain goût pour la menace
Elle se calait parfois en buisson transparent aux fissures de la pierre.


Le grand tambour du vent retourné sur sa peau laissait un peu de répit au silence, puis repartait de plus belle, roulant en vain sa langue aiguë sur les lèvres d'ardoise du cloître.
 
Sur la fin de l’après-midi, comme à l’accoutumée en cette saison, une brume laiteuse avait gravi les contreforts de l’édifice, venant de la baie. Il aurait pu en soupeser les relents de disputes et de graisse en bas dans le village.
 
Ces restes de feux humains qui montaient jusqu’à eux, si proches du Ciel, se plaquaient comme des sangsues contre les vitraux, buvant à les ternir les couleurs en train d’être posées.
Les apprentis, dans un froissement empesé de leurs robes de bure, avaient alors, avec diligence,  porté à chacun des moines une chandelle dont ils surveillaient avec une attention presque obséquieuse la combustion du jonc.
 
Il faisait froid. Emmitouflés sous leur bonnet de laine épaisse, les frères enlumineurs parachevaient leur œuvre du jour jusqu’à ce que la flamme ait dévoré la dernière goutte de suif


ne laissant sur le support qu’une fleur
grand-ouverte.
Laisse toi bercer par les rythmes de ce long hiver
l’instant où le dernier d’entre eux aura refermé sur lui la porte de l’atelier
comme il s’annonce dans sa splendeur mélancolique
à chaque fois au bord de l’inconnu
et toi
seul enfin
seul avec l’écho étouffé de leurs pas glissants sur la pierre gelée
La solitude
La faim même
aucun poids
Aucune pitié de soi l’étude rien que l’étude
le pli si douloureux du partage
comme il a fallu se battre pour ne point partager la naissance des livres qui t’ont été confiés
L’Enfer pour désobéissance à l’ordre
pas d’inquiétude
les anges sauront ouvrir ma vie


Le matin, il rejoignait le scriptorium de pas précautionneux, prenant chaque marche de l'escalier de bois sur son bord le plus étroit pour ne pas le faire chanter, tournait dans sa serrure le double de la clef qu’après bien des discussions, l’armarius avait consenti à lui faire forger puis se laissait posséder avec une jouissance qu’il aurait été bien en peine de définir.
Il ne pouvait rien faire dans cette ombre de la nuit finissante, rien d’autre que sortir de leurs armoires dont il connaissait par cœur la position dans l’espace, les documents sur lesquels il travaillerait.
Mais c’était un rien qui lui prenait du temps, les étagères étaient hautes, leur accès malcommode, les étuis de cuir usé par le temps menaçaient bien souvent de glisser de ses bras. Pourtant, le seul fait d’en toucher la peau veloutée lui donnait le sentiment d’être au seuil d’une floraison.
L’Abbé savait que cette activité était pour lui une véritable prière. Elle l’exemptait de participer aux matines.
Que de joie à  sortir la précieuse alène et la roulette à clous de leur étui,
piquer chacune des pages vierges avant de les régler à la pointe sèche d’une ou deux colonnes à peine visibles. Bien sûr, un des apprentis en eût fait tout autant, mais il aimait ce travail préparatoire de la feuille.


C’était comme de trouer le chaos qui précède l’acte créateur.


Copiste délicieusement anonyme mais libre de menues modifications de l’original dans  l’enchevêtrement des courbes et des pleins, la place de la Lettrine, sa forme exacte choisie en fonction de la teneur du texte, la taille des vignettes.
Il s’en allait profond dans cette tache, la main aussi sûre que le regard et la pensée, comme si l’âme de l’auteur après avoir coulé directement dans la sienne et dirigé en silence les mouvements les plus précis, les émotions les plus ténues, le laissait s’affranchir et éprouver ses ailes.

Quand les autres arrivaient en longue colonne brune, le jour avait déjà
réveillé  une à une les nuances dans les godets, fait flamber le cinabre, velouté l’orpiment ou le fiel de carpe, découvert le lapis de ses sombres, préparé la malachite à son destin  de feuille.
 
 


 
Une belle lumière dorée traversait en cortège les losanges de verre
s’y réchauffait un peu avant de se répandre en merveilleux essaims sur les pupitres.
Il aimait la lumière
Il lui semblait qu’empruntant ses rubans, il pourrait remonter jusqu’à la source de son âme et en voir tous les creux.
 
Dans les coquilles de Saint Jacques, un peu d’eau mélangée à du blanc d’œuf attendait ses épousailles avec la nuance qu’il poserait délicat à l’aide de plumes de bécasse  ou de corbeau.
Il imaginait déjà le monde surgissant sous le pinceau, l’intensité des nuances plus précise alors que le parchemin laisserait s’échapper l’humidité du trait, le parfum doux de l'encre du tann, ce chêne dont la gale donnait un brun humide d'où surgirait du néant la caroline régulière qui était à elle seule sa signature.


J’invente
j’invente dans cette ombre qui gagne
j’invente un paradis
un demain aussi vaste que cérémonie
j’invente
et toi
dans l’ombre
aux ailes déployées
toi
l’ange désobligé
toi qui souffles à mon  âme les fragments dont le monde se fait
dis moi les mots que nul ne sait encore dis moi les images jamais vues dis moi
dis moi la nature de cette joie à emprunter la voix d'un autre
que je scelle ici-bas
La douleur de l’absence


Stella Splendens

et

Los set Goytes

extraits du

Llibre Vermheil de Monserrat

6 commentaires:

Valentine a dit…

Bravo, c'est superbe ! Et je suis heureuse de revoir ton grand-père, dessous...

Helder Serpa a dit…

c'est jubilatoire d'assister à cette écriture (esthétiquement admirable) qui enveloppe en elle l'acte même d'écrire. Quand on a lu Mallarmé quant à la page blanche (le désert papier que la blancheur défend) on ne peut que sursauter en lisant:
C’était comme de trouer le chaos qui précède l’acte créateur.
J'aurait besoin de posséder vos écrits sous forme de livre. cela est-il possible?

Martine a dit…

Bonjour Viviane,

L'écriture et la peinture, merveilleusement enlacées.

"J’invente
j’invente dans cette ombre qui gagne
j’invente un paradis
un demain aussi vaste que cérémonie"

Comme c'est beau Viviane. Merci
Passe une bonne journée
Martine

Viviane Lamarlère a dit…

@Valentine: Merci, c'est un peu désordre comme positionnement mais en fait je sauve ce qui comporte fichiers sons et fichiers images ( tu sais que ces fichiers seront transportés dans la nouvelle plateforme mais ne seront aps utilisables...)

Viviane Lamarlère a dit…

@Helder: Malheureusement je n'ai aps publié hors quelques anthologies, donc noyée dans la masse, mais vous pouvez sans souci les tirer pour votre usage personnel, pas de souci!

Viviane Lamarlère a dit…

Mille merci Martine, de ce compliment, j'ai une vieille série intitulée l'Ange etle diable, ce sont deux personnages qui me parlent infiniment... Passe une belle journée sous la neige, je suis allée te lire mais ne sais si par ailleurs vous êtes avertis des réponses à vos comms...