jeudi 10 janvier 2013

Musique, Peinture, Poésie, Chanter * 13 * L'Ars nova ailleurs








Pendant que Guillaume de Machaut et ses émules explorent l'espace ouvert par Philippe de Vitry, qu'en est-il en d'autres régions de l'Europe?

Si l'on excepte le sanctuaire de Montserrat en Catalogne qui va développer un Ars Nova tout à fait original, seule l'Italie s'approprie les nouvelles découvertes des clercs et poètes français, les
adapte aux singularités de la péninsule, invente son propre système de notation.

Mais le talent de musiciens tout tournés vers le profane n'inspire guère les prélats du temps et les souverains pontifes... Les Papes en Avignon  comme à Rome préfèrent accompagner le génie de peintres comme Giotto.

( Je vous invite au passage à suivre ce le lien proposé par la ville de Caen. Vous découvrirez sans sortir de chez vous la Basilique de Saint François d'Assise et les magnifiques fresques de Giotto )


L'une d'elles aux superbes nuances et à la composition très subtile
qui fait du visage du saint le centre d'une croix invisible
formée par le paysage
Saint François donnant son manteau à un pauvre





C'est donc vers le mécénat des princes et de la riche bourgeoisie du Nord de l'Italie,
pour lesquels la pratique musicale amatrice était un élément important de l'éducation, que se tournèrent les compositeurs italiens.

Afin de répondre aux attentes exigeantes- et parfois volages  voire tyranniques - de ce public très éclairé, les voilà tenus d'abandonner rapidement les complexités du contrepoint ou du rythme, si chers  à l'école française, pour ne se consacrer qu'à la beauté de la ligne mélodique et à la virtuosité de l'interprétation.

Van den Borren
a parfaitement défini l'esprit de ce siècle : « La musique du Trecento italien se distingue par une physionomie toute particulière à laquelle l'appellation de gothique ne saurait convenir que très partiellement. En effet, nulle angulosité, nulle tendance à l'orfèvrerie délicatement travaillée ne se discerne dans les pièces de Landini, de ses contemporains et de ses prédécesseurs, mais bien plutôt une recherche de souplesse de la ligne mélodique. »

Le paradis est redevenu terrestre et il descend doucement de Bologne jusqu'en Toscane.



En France la composition se fonde encore sur la teneur  liturgique ( la basse, donc )
En Italie, c'est autour de la voix supérieure, qui chante le texte poétique, que vont s'articuler les différentes voix.

En France on reste attaché aux distinctions médiévales entre musique théorique et musique pratique, le théoricien seul ayant droit au titre de musicus.En Italie la pratique de l'improvisation se répand dans les églises et chacun devient un musicus, qu'il soit clerc ou laïc, homme ou femme, professionnel ou amateur.

En France la musique fait partie du quadrivium, aux côtés de l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie.
En Italie elle est déjà considérée à part entière comme un art.

Le campanile de Venise n'existe pas encore mais la cité des Doges et le Roi de Chypre réservent un accueil princier à Landini qu'ils couronnent Prince des poètes en 1364.
       
   
  


J'ai choisi de vous faire écouter les trois compositeurs les plus marquants de cette période, sachant que les zones d'influence se sont déplacées de l'Italie du Nord vers Florence. Je ne vous les présente pas par ordre chronologique mais relativement à leur retentissement aujourd'hui.


Le plus connu:
Francesco Landini ( 1325-1397 )  dit " l'Aveugle".

Il excelle dès son enfance dans l'art du chant, le luth, la flute, et l'orgue, d'où d'ailleurs son autre surnom: Francesco des Orgues.
Compositeur de la cour de Vérone puis à Venise, il est le plus célèbre des musiciens de l'Ars Nova Italien. Son écriture d'une grande simplicité le distingue des maîtres français de plus en plus ivres d'allégories et d'exubérance, fût-ce au détriment du plaisir de l'auditeur.
Les 154 œuvres qui nous restent de lui représentent à elles seules un quart de la musique Italienne du XIVème siècle qui nous soit parvenue.
Je vous propose d'écouter un choeur à deux voix pour enfants, d'une très grande élégance:

O che bon eco









Le plus influencé par Guillaume de Machaut:
Jacopo da Bologna

Maître de Landini et virtuose de la harpe, il nous a laissé quelques 54 oeuvres, essentiellement des matricalle ( poème en langue maternelle) à deux et trois voix. L'usage a transformé ce terme originel de matrical en madrigal et ce mot ne recouvre pas le même genre musical à l'époque de l'Ars Nova et sous la Renaissance.
Les thèmes en étaient la noblesse des sentiments, sans emphase, toujours dans une recherche de simplicité formelle et de beauté mélodique.
Un autre genre musical très en vogue alors, la Caccia, ou Chasse, s'attachait davantage à l'imitation musicale de la vie.
On ne peut ici qu'évoquer le futur Janequin mais nous y reviendrons.

De ce compositeur, une pièce instrumentale en trio, sans doute  un intermède entre deux pièces chantées comme il avait coutume d'en écrire. La forme  met en avant le hautbois d'amour, le luth en contrechant improvise sur l'accompagnement très discret d'une viole. La pièce se termine par quelques mesures plus enlevées et très ornementées.

I'me sun un Che





Le plus dramatique enfin:
Andrea de Florence
 
Ecriture inventive osant les dissonnances, recherche d'intervalles nouveaux, harmonisations sortant de l'ordinaire... Je vous laisse écouter une très belle ballade dans laquelle la voix féminine,  soutenue par un seul luth improvisant, déclame un texte aux accents très émouvants. Une oeuvre qui laisse présager des récitatifs du XVIème siècle:

Ballade








Regardons cette très belle fresque
d'Agnolo Gaddi. Les personnages foisonnants y semblent désemparés, scrutant en toutes directions, dans un mélange d'agitation et d'indécision. La nuit approche ce grand désordre.

C'est dans un tel climat d'hésitation
stylistique, partagés qu'ils étaient entre l'hermétisme/intellectualisme croissant des compositeurs français, le raffinement ornemental devenu excessif  chez les italiens, que les uns et les autres se lancent à corps perdu dans des réalisations de plus en plus complexes, sans grande spontanéité et sans jamais penser à l'émotion de celui qui écoute.
Le musicien français ou italien de ce XIVème siècle est devenu professionnel.
Il compose pour se dépasser techniquement. Mais tout absorbé par la performance il en oublie... la Musique.

L'Ars Nova touche à sa fin. Il aura apporté une consolidation de la notation écrite, le raffinement du contrepoint, un souci d'harmonisation et d'orchestration plus élaborés, des subtilités rythmiques surtout restées inégalées jusqu'au XXème siècle.
Dans le Nord de la France, et il faut ici rendre grâce à la puissance du Duché de Bourgogne dont l'influence politique et culturelle dépassaient alors très largement l'aire géographique que nous connaissons aujourd'hui,
dans le nord de la France donc,
c'est d'un anglais bien installé à Calais, John Dunstable
et d'un jeune français de Cambrai, Guillaume Dufay
que viendra le mot d'ordre: " Retour à la simplicité!"





3 commentaires:

Viviane Lamarlère a dit…


Quel beau voyage dans le temps tu nous fais faire ! Et surtout, dans des temps qui ne sont guère connus : une époque souvent passée sous silence dans les programmes d'histoire et bien peu évoquée musicalement... Et quelle discothèque ! A moins que tu ne t'approvisionnes dans une médiathèque très riche, comme il se peut à Bordeaux ? En tous cas, merci de toutes ces découvertes.
Commentaire n°1 posté par Valentine le 11/02/2009 à 11h23
C'est super gentil, Valentine, et me fait d'autant plus plaisir que j'y ai travaillé dans des conditions pas forcément simples... étant donné les coupures de courant fréquentes encore ( des quartiers de notre village sont à ce jour sans électricité et une mini tempête hier n'a rien arrangé)
La discothèque est la mienne, que j'enregistre soit directement au micro de mon petit ordinateur Powerbook quand ce sont des vinyles, soit directement sur mon disque dur quand ce sont des CD.
Alors joie que tu aies apprécié!
Réponse de Russalka le 11/02/2009 à 21h12
Très bon article visant la période d'histoire que j'affectionne, j'en apprend beaucoup grâce à toi . pour ce qui est de la musique, j'ai bien aimé la seconde ( ben oui, un peu c'est bien , rires) mais je déteste la ballade. Bises Viviane
Commentaire n°2 posté par aimela le 11/02/2009 à 11h34
C'est chouette que tu aies aimé ce deuxième morceau, tu verras, je te ferai aimer la musique à force (sourire)
et je comprends que la dernière te semble plus noire
l'important est que tu y trouves ton compte et surtout que cette belle période te parle.
Bisous Aimela et Merci
Réponse de Russalka le 11/02/2009 à 21h14

Viviane Lamarlère a dit…


Merci Viviane de poursuivre notre éducation musicale
en tous les cas la mienne qui en avait bien besoin de ce côté de la musique
je disais il y a quelques heures à Catherine que ce sont ces musique dont nous avons besoin pour retrouver un peu de séreinité et de temps
c'est un grand bonheur de découvrir ces gâteries que tu as sélectionnées ici
oui merci
Commentaire n°3 posté par L .Comeau-Montasse le 11/02/2009 à 17h02
C'est gentil, Luc, et me touche infiniment que tu aies apprécié.

Tu as raison, ces musiques apaisent, elles sont inscrites en nous, comme si nous les connaissions de toute éternité, elles nous grandissent de ce passé révolu.
Parfois, je me dis que je n'ai plus ma place en cet univers virtuel
et donc ton commentaire me rassure.

Je regardais la belle photo de Venise faite par Michel, puis ai lu cet article sur Venise fait par cette personne qui à elle seule consomme chaque année pour se rendre en Asie ou ailleurs la quantité de kérozène et d'essence de trois ou quatre occidentaux " ordinaires", ( voir l'article de Jancovici, édifiant), encourage ses potes à l'imiter tout en donnant des leçons de civisme et d'écologie appliquée ... aux autres.

L'idée d'un péage élevé à l'entrée de Venise semble lui plaire, or il serait forcément au détriment des petits pour qui c'est parfois le seul voyage de toute une vie... J'en ai envie de pleurer.

Mais finalement, le choix que je fais de voyager immobile depuis internet ou bien dans le temps et en musique comme ici, ou bien seulement en France est un choix de militante pour la décroissance qui accorde ses actes à ses convictions et même si en me privant je permets à ce genre d'idiote ... de ne pas se priver ( sourire)

Cela n'empêche pas de réclamer que les touristes qui veulent s'enivrer de cette Venise où fut acclamé Landini, puissent la rejoindre en bateau à rame ou à voile. Autre sujet... mais seule solution à l'enlisement de cette ville trop entourée de gros navires et de moteurs qui ébranlent ses fondations et en dénaturent la belle musique architecturale.
Alors, doublement
Merci et bonne écoute avec Catherine

Réponse de Russalka le 11/02/2009 à 21h36

Viviane Lamarlère a dit…

Quelle richesse là encore, dans cette leçon vivante sur l'ars nova !

J'aime beaucoup cette série qui compte déjà 14 épisodes.

Merci à toi Viviane de tout ce travail de recherche et de mise en forme.
Mes votes :
- O che ben eco **** (Quelles résonances avec ces belles voix !)
- I'me sun un che **** (Assez "classique" mais agréable.)
- Ballade ***** (Un rien d'Andalus mais rien d'Arabo. Bellissimo.)
Commentaire n°4 posté par Merlin le 11/02/2009 à 18h09
C'est chouette que tu aies aimé toi aussi, Jean-Pierre!
Cette série d'histoire de la musique promet d'être fort longue car avec l' Ars Nova, on rentre déjà dans le règne de la médiatisation. Plus nous irons et plus je parlerai d'un compositeur isolément et non pas d'une école ou d'une époque ou d'un pays.
Ceci se comprend étant donné les moyens de diffusion des oeuvres, le travail historique et la re-collecte des originaux qui est allé croissant dans le temps.

Cette période est très mal connue et celle qui suit, prémices de la Renaissance encore moins et c'est dommage. Car bien des instruments neufs vont y apparaître et des danceries aussi, que Bach sacralisera plus tard.

Comme toi j'ai accordé la première place à la ballade, sublime d'intériorité et de musicalité de la voix parlée et dont tu as parfaitement analysé le mode qui est andalou
puis la seconde au travail extraordinaire sur les voix ( tu imagines la mise en place avec des gosses???) qui est effectué dans le jeu d'écho
et en dernier cette danse très douce et complexe mais plus française qu'italienne;

oui, beaucoup de recherche, en particulier sur les peintres et je suis contente de mes trouvailles ( ta ville de Caen propose de bien belles choses à voir en ligne) qui tombaient pile poil!
Alors si tu as aimé... Pour toi, une Caccia de Andrea da Firenze, qui fait par certains moments penser à Janequin


Merci et bisous