vendredi 11 janvier 2013

Musique, Peinture, Poésie, Penser * 14 * Ecole franc-flamande Cambrai






Nous sommes en 1436. Le premier siège de Calais vient d'avoir lieu sous la bannière de  Philippe le Bon, Duc de Bourgogne. Un mois plus tard, Guillaume Dufay compose le motet "Nuper rosarum flores" qui inaugure la coupole de Brunelleschi dans la cathédrale de Florence...


La guerre entre la France et l'Angleterre  ne prendra fin que dans dix-sept longues années. Elle aura duré plus d'un siècle ponctué de rémissions dans cette histoire d'amour houleuse, durant lequel des régions entières seront restées relativement à l'écart du conflit, telles la Bourgogne et les Pays Bas.

Leur prospérité économique sous l'autorité des grands ducs de Bourgogne a favorisé le développement des arts. A tel point que ces régions deviennent un vivier culturel dans une Europe totalement morcelée et qui se cherche, aussi bien en Allemagne qu'en Espagne,  ou en France et Angleterre saignées par leur vieux conflit.



Crédit photographique ici

Ce grand Duché regorge de richesses territoriales, industrielles, humaines qui, une fois la paix signée entre les deux grandes puissances, lui permettront de rayonner dans toute l'Europe, tant sur le plan musical, sculptural que pictural, influençant même les débuts  de la Renaissance Italienne ( Avec Willaert, musicien Hollandais  installé à Venise) et ce alors même que s'exercent déjà des artistes de très haute tenue.


Songez... Les très riches heures du Duc de Berry sont encore en cours de réalisation, les frères Limbourg étant morts de la peste, l'ouvrage sera achevé par Jean Colombe bien plus tard



Des sculpteurs français comme Michel Colombe :




Ou Claus Sluter à Dijon



poussent au plus haut degré leur sens de la matière.

L'invention de l'imprimerie typographique contribuera à diffuser les oeuvres musicales dans une Europe pacifiée qui pour la seconde fois, après l'uniformisation du chant grégorien au IXème siècle, va se reconnaître dans ce que l'on appelle l'école Franco-Flamande. Appellation d'ailleurs controversée, tant les échanges animés, voyages et influences mutuelles d'artistes qui parlent aussi bien le français que l'italien et  le latin et se déplacent du Nord de la France au  Hainaut, puis à la cour pontificale de Rome ou dans la région bordelaise, permettent mal de distinguer les multiples racines néerlandaises, françaises, wallonne, bourguignonne, italienne, anglo-normandes.

Jusque 1600, pendant plus d'un siècle et demie donc, vont se succéder cinq générations de compositeurs qui correspondent à quatre grandes écoles.


L'école de Cambrai, dite aussi école de Bourgogne (  la ville de Cambrai était placé sous la juridiction du Duché de Bourgogne)  dont les représentants sont Dunstable, Dufay et Binchois.
L'école de Paris qui culmine avec Josquin des Prez, puis plus tard le très remarquable et trop peu connu Pierre Atteignant ( ou Attaignant ou encore Attaingnant) et le célèbre Clément Janequin
L'école de Venise avec - entre autres, mais il faut bien choisir - Willaert
L'école de Munich avec  Roland de Lassus, qui, fort aidé par son éditeur et ami Tyelman Susato, lui-même brillant musicien et compositeur, va opérer la jonction avec l'époque Baroque.

***

Après les recherches complexes de l'Ars Nova, John Dunstable ( 1400-1453) va apporter à la musique une fraîcheur nouvelle, puisée aux sources de la musique populaire anglaise.

Son maître, le Duc de Bedford a beau l'emmener avec lui dans ses voyages et vouloir lui faire découvrir l'art Gothique flamboyant français et bourguignon, Dunstable s'en tient à ce qui est dans le goût anglais de l'époque: des mélodies simples, aisément reconnaissables, aux harmonies basées sur des successions de tierces et de sixtes dont la suavité tranche -  aux dires des poètes qui font allégeance à l'Angleterre occupante - avec les successions de quartes et quintes en usage .

Ce qui est d'ailleurs fort injustement oublier  que les doublures à la tierces furent inventées au XIIème siècle en France. Mais c'est la guerre, et elle consacre pour le moment la supériorité anglaise.

Ce chanoine, astronome, mathématicien bénéficie donc d'une grande renommée qui est d'ailleurs aujourd'hui dé-légitimée par l'attribution de nombre de ses oeuvres à son compatriote Lionel Power...

Qu'importe... Il donne  une unité thématique aux différentes parties d'une messe en confiant au ténor une " teneur " qui reste identique tout du long de l'office. On sait le bel avenir de ce qui deviendra très vite le continuo des airs et variations. Il nettoie le contrepoint des frictions entre les voix, prépare les syncopes et dissonances au lieu de les imposer, confie les parties inférieures à divers instruments, soumet le rythme de la musique à celui de la déclamation comme  dans le motet que je vous propose d'écouter,

Quam pulchra es





Pourtant cette suprématie anglaise est bientôt concurrencée par quelques musiciens  natifs de Dijon et de Cambrai, et parmi les plus éminents d'entre eux, ceux que vous pouvez voir représentés ci-dessus, Gilles Binchois et Guillaume Dufay

Gilles Binchois tout d'abord.
Compositeur prolifique, il écrit parmi les plus belles chansons profanes de ce temps-là, et de la musique religieuse qui reste très proche de celle de l'école anglaise installée dans le Nord de la France.

L'homme mène une vie mouvementée, tour à tour soldat, puis prêtre, chapelain et chantre de Philippe le Bon de Bourgogne, il voyage beaucoup et son oeuvre traduit  avec une finesse, élégance  et distinction qui sont déjà la marque de la musique française, ses états d'âme, souvent penchés vers Dame Mélancolie.

Son goût littéraire assuré lui fait choisir de mettre en musique aussi bien Charles d'Orléans que Christine de Pisan.  Soucieux d'accorder les rythmes des voix ou des instruments à ceux des pensées,  des  corps et de la danse, il montre une  grande capacité inventive et harmonisatrice et sait se rattacher à la tradition courtoise passée. J'ai choisi pour vous deux oeuvres, il est des trois compositeurs celui qui me touche le plus... 


Adieu mes très belles amours


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/BinchoisChansons_Adieumestresbellesamours.mp3





Le troisième maître de cette école de Cambrai est Guillaume Dufay. Dont le peintre flamand Van Eyck était l'exact contemporain et l'on sait là aussi à quel point les peintres italiens de la Renaissance admiraient la peinture flamande pour son unité et sa richesse symbolique et que a contrario, c'est sous l'influence de  l'Italie que les flamands s'ouvrirent aux thèmes de l'antiquité, à la représentation du corps humain etc. Influence mutuelle donc.


Dufay est le type même du musicien franco-italo-flamand.  Né dans le Hainaut en 1400, étudiant la musique à Cambrai, puis rejoignant l'Italie à l'âge de 19 ans, toujours sur les routes par monts et par vaux, il mourra à Cambrai en 1474, preuve s'il en est que les voyages forment et conservent la jeunesse en des temps où une telle espérance de vie devait être rare.
Familier des  princes et des clercs, il se met au service de la puissante famille de Malatesta à Rimini à l'âge de 20 ans, puis revient à Paris en l'église de Saint-Germains-l'Auxerrois, à Laon, puis de nouveau en Italie à la cour de Bologne, puis il rompt avec la cour pontificale italienne et s'offre à la cour de Savoie qui restera avec Cambrai son port d'attache entre deux pérégrinations italiennes.

En dépit de cette bougeotte, il réussit la synthèse de l'exigeante et inventive rigueur harmonique héritée de l'Ars Nova français, de la simplicité thématique venue d'Angleterre et de la recherche expressive née en Italie. Il est considéré comme le fondateur de cette école dite « franco-flamande » que l'on nomme à tort et nous verrons plus tard pourquoi musique renaissance et qui, pendant près de deux siècles va porter l'art polyphonique à son apogée.


Ses 32 motets et 80 chansons, d'abord très influencés par l'Ars Nova vont progressivement trouver leur style propre en abandonnant la pluri-textualité qui faisait de ces oeuvres de vrais buissons d'épines infranchissables.

C'est lui qui va fixer la forme et l'unité de la messe ( d'où le terme messe unitaire) en imposant une teneur ( continuo ou cantus firmus ) identique et parfois même un motif unique qui commence chacune des parties  tout du long de l'office.


Je vous propose, pour terminer ce parcours, d'écouter,
à mi-chemin du profane et du sacré,
la très belle Lamentatio Sanctae Matris Ecclesiae Constantinopolitanae à quatre voix (deux parties vocales, deux instrumentales), qui unit à un texte en  vieux françois ( Ô Très piteulx, de tout espoir fontaine ) à la plainte de Jérémie,  Omnes amici ejus spreverunt eam .


Lamentatio Sanctae Matris Ecclesiae Constantinopolitanae



4 commentaires:

Viviane Lamarlère a dit…

uste une question pour l'instant car celle-ci me taraude :
Ces 15 articles (pour l'instant), sont-ils publiables sur papier, avec un CD, ou mieux en DVD ?
Je ferai mon comment taire dans un moment, ce soir ou demain.
De la musique avant toute chose
Et pour cela pas d'impair.
Commentaire n°6 posté par Merlin le 04/04/2009 à 11h47
Je ne sais pas, en fait, déjà à qui pourrais-je le demander? Peut-êtyreà mon ancienne marchande de aprtitions qui appartient à la famille Van de velde?
mais tu n'es aps le premier à me suggerer de faire éditer sous un fomat ou un auuytre ce travail c'est vrai que c eserait la récompensd de toute une vie ... je vais y réfléchor, tranquillement, mais il me reste environ 400 anrticles pour couvrir la musique occidentale ;o)) alors on va prendre le temp^s

Bisous ( je rame pour répondre, cela se décon,nect en eprmanence, l'HTML inaccessible une fois sur deux, aprdonne le retard)
Réponse de Russalka le 05/04/2009 à 09h56
Autant je ne parviens plus à écouter les émissions qui prétendent me faire découvrir cette matière que tu touches ici
autant j'ai plaisir à suivre le fil de ton article (comme les autres) et ce fin dosage de conte au coin du feu et d'une réalité que l'on sent vive (et vivre) en ton esprit.

Merci aussi pour les citations musicale
elles touchent au coeur de ce qui ... me touche ces temps ci dans le domaine du chant et de l'instrument
là où tous deux se donnent le temps.
Commentaire n°7 posté par Le bateleur le 05/04/2009 à 09h48
Merci Luc, ce fu t ma vie (presque toute am vie), pendant trente annnées
alors si cela te plait, cela me réjouit

Puisse le soleil de Calabre, les promenadres en amiureux avec ta Douce
vous apporter à tous deux repos et joie
j'espère qu'il fait beau, ici de l'orage et de la pmluie
bonnes très bonnes vacances
Réponse de Russalka le 05/04/2009 à 09h53

Viviane Lamarlère a dit…

Ce n° 15 est peut être l'un des plus intéressants, pas seulement à cause de la toile de fond merveilleuse que constituent "Les très riches heures du duc de Berry" mais aussi par la charnière musicale que l'on sent poindre à l'horizon. Et sans doute pourrait-on dire que la musique n'est pas un art isolé dans un ensemble culturel qui prend son essor en dessinant des perspectives aussi bien dans le trait et la couleur, que dans la maîtrise de l'art scupturaire, dans l'architecture des édifices religieux ou profanes, dans la mise au point d'une technologie aussi révolutionnante que celle de l'imprimerie. Et tu as raison que c'est dans les musiques populaires (anglaise, néerlandaise, anglo-normande ou en provenance du sud ouest itou...) que l'on va puiser pour inspirer la musique nouvelle au bénéfice de nos conquérants du moment (comme souvent et pour tout), y compris pour l'invention des sports plus tard alors qu'ils sont presque tous venus de nos traditions normandes. Pos grave, nous sommes habitués ! D'un côté les Arabo-Musulmans et de l'autre les Anglo-Saxons.
Ah ! La supériorité anglaise ! Ils y tiennent tant.
Mais n'oublions pas les Français et les Italiens qui, avec les Allemands et les Italiens vont inventer une musique instrumentale et vocale à nulle autre pareille, quoi que certains en disent.
Bravo Viviane de remettre tout cela un peu en ordre et de rendre à César ce qui n'appartient pas à Rachid. (Je ne parle pas des cacahuètes en disant cela.) Oui, les Perses, avant, sans doute. Mais bon ! Qui copie qui et depuis quand ?
Commentaire n°8 posté par Merlin le 05/04/2009 à 22h13

Viviane Lamarlère a dit…

Ton commentaire me comble, Jean-Pierre.
d'abord comme tu dis l'émerveillement de ces très riches heures dont je ne me lasse pas de contempler les moindres détails. Je rêve d'un jour me l'offrir dans une version un peu ancienne, on en trouve mais pas dans mes prix

Oui, il est de la plus haute importance de se représenter la musique en situation. Géographique, politique, sociale, culturelle au sens large du terme.
De rares documents attestent de l'existence d'une musique populaire fort vivante et on le verra avec la prodigieuse et très féconde école de Paris. Les invasions et guerres diverses n'auront pas éteint les danceries dans nos campagnes et leurs instruments de prédilection.

Je m'appuie beaucoup pour ces recherches sur les peintres que l'on nomme souvent à tort primitifs flamands ( car le plus souvent ils étaient bourguignons, wallons, brabançonnais, voire tourangeaux ayant assimilé aussi bien l'art italien que français ou flamand comme le très grand Jean Fouquet,
peintre, portraitiste enlumineur de tout premier plan, comme Jérome Bosh dont les délires picturaux prennent souvent pour thèmes le petit peuple. Ces deux peintres , par leurs choix, leur héritage symbolique, leur immense technique sont de véritables reporters de leur époque.
Les ouvrages anciens que je ne cesse de consulter montrent que dès 1450, les bourgeois signaient des contrats avec les musiciens des villes, villages et campagnes, organisés déjà à l'époque en confréries, afin de fêter dignement tel ou tel événement, et pas simplement l'arrivée d'un prince ou d'un roi dans une ville.

L'école de Paris qui est le prochain chapitre devrait te combler car elle montre à quel point l'art musical français a su s'approprier les instruments venus d'ailleurs y compris de ses belles provinces, et porter au plus haut niveau le sens de la polyphonie et la naissance du chant en canon.

Je dois dire que depuis le début de cette série, j'attends ce n° 16 qui vient et consacre des compositeurs aimés entre tous .

L'histoire de la musique est histoire d'influence mutuelle, de nourriture réciproque, mais aucune musique au monde n'a atteint cette liberté dans la thématique, cette jubilation dans l'expression, ce foisonnement de recherche rythmique, de couleurs, d'orchestration qui est celui de ces trois pays que tu cites: France, Allemagne, Italie.
La Perse, oui, a donné un élan, comme tout berceau. Et ensuite le génie humain a choisi soit de se soumettre à ses clercs, soit de s'en libérer. C'est cette libération là qui s'annonce, à travers le prodigieux mélange d'hermétisme encore vivant, de double sens érotique et de gauloiserie avec Clément Marot et Janequin, le tout aidé par les progrès de l'imprimerie avec Attaingnant. Prodigieuse période... bisous à toi et merci de ce commentaire adorable Merlin


Réponse de Russalka le 06/04/2009 à 14h58

Viviane Lamarlère a dit…



Un grand merci à votre blog...
Comment dire, c'est prodigieux, de nous réinsérer le temps d'une lecture et d'une écoute au XVeme siècle. Votre article mèle histoire, histoire de l'art, musique, pensée, le tout écrit avec une légèreté déconcertante...

Cordialement

RRdC
Commentaire n°9 posté par Romain Ravignot de Chevrier le 08/04/2009 à 20h07
Merci beaucoup Romain, c'est beaucoup de travail mais aussi la joie en relisant mes cours de faire resurgir des souvenirs partagés avec mes élèves durant trente années
et puis si le lecteur y prend plaisir, alors... double joie.
Réponse de Russalka le 08/04/2009 à 20h13
Qu'en pensez-vous?