vendredi 11 janvier 2013

Musique, Peinture, Poésie, Penser * 19 * Danses de la renaissance





Toile de Pierre Bruegel: Danse Paysanne
sur Picturalissime






Que de vie dans cette toile de Pierre Bruegel! Le joueur de cornemuse y attire le regard, calé sur une jambe pour mieux tenir son souffle pendant que la fête l'entoure de ses rires et rondes.
Dans ce tableau champêtre aux nuances aussi denses et chaudes  que la terre battue qui noue les uns aux autres les maisons, les places festives, les églises, les êtres vivants ou morts, dans cette effervescence grave qui donne à penser la danse comme une affaire sérieuse, nous sommes loin de la manière d'un Caravage:






Ici, c'est un enfant qui tient le luth et la viole. Il sait lire, l'ombre qui l'entoure est sans doute celle de quelque palais et comme son esquisse de sourire est teintée de tristesse dans son jeune âge absent à ce qu'il fait...  Presque une nature morte à lui tout seul, en contraste avec le foisonnement mouvant du tableau précédent.
Deux mondes en vérité, mais deux mondes qui vivent la musique dans la même proximité que les nourritures terrestres posées dans un joyeux désordre ou une esthétique calculée à portée de leurs mains.


Entre le XVème et XVIème siècles, l'engouement pour la pratique musicale est tel  qu'il  touche toutes les couches de la société. Les recherches stylistiques des diverses écoles ont fait considérablement évoluer la facture instrumentale  et approcher la précision partagée dans la lecture des durées et des modes.

Jouer, chanter, danser ensemble nécessite de lire et entendre en même temps la même chose. C'est à cette époque là que les noires et blanches de notre solfège moderne évincent les notes de couleur héritées du Moyen-Âge, et qu'apparait la barre de mesure qui prescrit une coordination parfaite harmonique, rythmique, mélodique.
Le développement de l'imprimerie diffuse et préserve enfin largement un répertoire autonome qui jusqu'alors se transmettait de maître à élève, de musicien des champs en musicien des villes.






C'est en effet au monde paysan que nous devons les formes musicales qui en quelques décennies vont conquérir l'Europe et égayer les cours.
En ces temps souvent obscurcis de guerres fratricides, les campagnes  trouvaient encore l'énergie de danser. Les artistes de cour se resourçaient souvent dans la spontanéité du geste musical de quelque obscur musicien de village. Il suffit de constater l'influence primordiale des danses populaires sur le madrigal italien.
Que l'on n'imagine pas, donc, le musicien d'alors travaillant devant du papier réglé. Non. Il improvisait, imitait, cherchait au coeur d'un donné collectif.



La période de la Renaissance est celle de la transposition du patrimoine vocal polyphonique pour les diverses familles d'instruments regroupées par pupitres: instruments à vent, flutes, bois, cuivres, claviers, orgues, cordes pincées ou frottées.
Tous les recueils publiés alors, par Attaingnant en France, Phalèse à Louvain, Susato à Anvers, Antico en Italie "accommodent les chansons pour divers instruments".

L'Europe musicale explore ainsi les Air et variations, Ricercare, Chansons, préludes, toccatas et surtout Danses.


La danse tient une place formidable dans l'éclosion de notre musique dite classique.
Elle évolue au tempo... du vêtement!

Au temps des troubadours, les rondes villageoises défiaient la fureur d'une église encline à associer cette musique des corps à la sorcellerie. Mais en dépit des bûchers, le petit peuple dansait, fêtant au son d'une musette ou d'une chifournie accompagnée de quelques percussions le retour des saisons, les semailles, les vendanges...
Les robes aux tournures faciles autorisaient toutes de sortes de sauts et pirouettes.




Puis vint le temps de l'amour courtois, ses hennins de plus en plus complexes à l'armature de bois, ses tissus lourds de pierreries, broderies, fourrures, ses traînes longues de plus de trois mètres. C'est alors qu'éclot la basse-danse aux pas lents qui travaillent le maintien.




Sous la Renaissance la mode vestimentaire, d'étoffes souvent précieuses, redevient plus souple, les robes se raccourcissent et retrouvent, sinon la simplicité des étoffes, du moins la sobriété de la coupe des vêtures du peuple et des simples bourgeois. Pus de traine encombrante, plus de coiffes prêtes à tomber au moindre mouvement... Le danseur professionnel nait à cette époque là qui va de son talent pimenter les chorégraphies de figures virtuoses et de jeux de séduction.










Nos régions ont toutes contribué à cette éclosion lente mais sûre de danses de groupes ou de couples qui bientôt seraient codifiées en Italie puis en France par Thoinot Arbeau avec son Orchésographie
Ne reste plus qu'à attendre le génie de Bach ou celui de Haendel pour que cet art essentiellement populaire trouve écrin dans les magnifiques suites de danses instrumentales... que l'on ne dansait plus mais écoutait en concert.

Ces danses sont nombreuses, je les ai regroupées par pays.

Difficile en effet de les classer par chronologie, même si on pense que la Saltarelle italienne dérive de la danse des prêtres saliens de la Rome antique.
En outre certaines d'entre elles telles le Passemezze et la Chaconne sont une seule et même danse sur deux territoires distincts.
Enfin, je ne ferai qu'évoquer la Gigue, la Chaconne ou l'Allemande dont je reparlerai avec Bach, le Rigaudon et le Tambourin avec Rameau ou Couperin, la Passacaille avec Haendel. Les danses populaires étaient fort nombreuses et l'espace ici dévolu ne permettant pas de surcharger l'écoute et l'énumération. Mais je reviendrai ultérieurement sur une étude des danses de nos régions.


En France


Le Bransle

C’est avec lui que commençait le bal. Danse médiévale aux déclinaisons aussi nombreuses qu'il y avait de régions et peut-être même de villages, il vient du verbe "bransler" : bouger. Il se danse en cercle, à petits pas sur le côté et le corps en constante oscillation.



La Bourrée


Les Auvergnats considèrent encore aujourd'hui que leur région donna naissance à la Bourrée. En fait cette danse rustique se dansait dans tous cantons du royaume,  y compris en Navarre et Pays Basque.
A deux ou trois temps dont le premier est toujours accentué, joyeuse et enlevée, son caractère populaire ne l'empêcha pas d'être à l'origine du passepied de cour que nous écouterons plus loin mais également du pas de bourrée de nos chorégraphies classiques.


Bourrée de Praetorius par un ensemble de hautbois



La Gavotte



Danse populaire originaire de la région de Gap ou du Lyonnais.Elle dérive du Bransle double. Lully l'introduisit dans ses ballets et opéras. A deux temps, un peu enlevée, elle se danse en chaîne ouverte ou en cercle se déplaçant sur la gauche.
Les pas sont sautés : la gavotte est vive et légère.

Elle se prête à l’improvisation : à tout instant un partenaire peut se détacher du groupe et faire une démonstration de technique ou de grâce.


Gavotte de Pierre Atteignant





Le Passepied

Originaire de Bretagne au XVIème siècle, le passe-pied était une danse d'allure modérée. Sous Louis XIV son rythme s'accélère, et il devient ternaire, plus rapide que le menuet. Les danseurs le dansent en parallèle avec des pas glissés où les pieds s'entrecroisaient, d'où son nom





La Volte
 
Dérivée de la gaillarde, elle connut bien des vicissitudes auprès des bien-pensants qui la trouvaient trop effrénée. Elle se danse par couple et requiert du fait de figures imposées
( saut, port de la cavalière à bout de bras ) une très grande virtuosité. On la dansa dans toute l'Europe y compris l'Angleterre. Certains éditeurs de musique ne cachaient pas leur préférence pour cette danse qui autorisait, jupes soulevées, bien des spectacles réjouissants...





La Musette


Forme rustique de la gavotte, caractérisée par la tenue d'une note ( bourdon ). Elle était par excellence la danse des bergers et bergères dans le théâtre musical.




En Italie



La Ronde

Dansée en cercle élargi au fur et à mesure de l'entrée de nouveaux danseurs.
 
 La Saltarelle


Danse de couple très proche de la Tarentelle provençale, souvent associée à la ronde dans une forme A-B-A, la dernière partie étant parfois scandée au tambour. La danse d'amour courtois par excellence.

Ronde et Saltarelle de Susato

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/8_et_9_Ronde_et_saltarelle_Susato.mp3

 
La Pavane


Danse lente, à deux temps, qui se réalise en cortège. Originaire de Padoue et de façon simultanée d'Espagne, elle a gardé ses lettres de noblesse jusqu'au XXème siècle puisque Fauré et Ravel lui dédièrent quelques unes de leurs plus belles compositions.
Danse populaire tout autant que courtoise elle est composée de pas simples et doubles qui se font soit vers l’avant soit vers l’arrière. Elle se danse par couple la femme étant à droite de l’homme afin de ne pas être gênée par l'épée que le danseur ne quittait point durant la danse et qui était portée à gauche.
Le cortège étant limité par les murs de la salle exécutait les mêmes pas en arrière. La pavane s’achèvait toujours par une révérence.

Pavane de Gervaise
http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/10_Pavane_Gervaise.mp3



La  Gaillarde


Danse ternaire et assez rapide qui suivaitt traditionnellement la pavane.
Après que le cortège de la pavane se soit défait, les hommes se lançaient dans la gaillarde en y montrant leur habileté, les femmes les relayaient en choisissant elles- mêmes leurs partenaires : chorégraphie virtuose et jeu de séduction à la fois.

Gaillarde de Phalèse


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/11_Gallarda.mp3

Le Passemezze


Assez proche de la Pavane quoique moins solennelle, plus intimiste, aux temps forts moins marqués. Souvent interprétée au luth ou au virginal.

Passemezze de Susato


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/12_Passemezze_Susato.mp3


En Espagne et dans les Flandres Espagnoles



La Morisque


Très en vogue du XVème au XVIIème siècle on la retrouve aussi bien dans le théâtre anglais que les opéras de Monteverdi. C'est une danse assez lourde mais brillante dans son orchestration, à tort attribuée à quelque influence Mauresque en Espagne. Elle dérive directement de la comédie napolitaine. Le mot Moresca indiquait à Naples un genre de chanson ou de farce comique  qui avait comme personnages principaux des esclaves maures.

La Morisque de Susato



Le Canarios


Comme son nom l'indique, originaire des Îles Canaries. Elle se dansait en couple en frappant du pied et accompagnée de percussions. On la retrouvera dans de nombreux ballets français et dans la suite instrumentale en général, avec une préférence marquée pour le luth et la guitare.



4 commentaires:

Viviane Lamarlère a dit…

J'adore cet article qui est excellentissime comme les autres mais c'est sans doute celui qui me touche le plus : Bruegel avec ses danses paysannes dont j'avais extrait quelques détails instrumentaux & Caravagio tout en nuances gestuelles dessinées au millimètre et teintées en clair-obscur. Le choix iconographique est absolument judicieux pour ne pas dire génial et il traduit tellement bien l'enracinement de la musique dans la veine populaire !
Pour les choix musicaux, je suis aussi emballé car je retrouve mes morceaux préférés. La "bourrée" de Michael PRÉTORIUS me paraît être une courante selon mes souvenirs mais tu as raison de dire que ces danses rustiques n'étaient pas l'apanage d'un comté ou d'une province mais qu'elles se pratiquaient partout.
La remarque de Joubert me plaît car c'est vrai que tout s'est trouvé confisqué et dévoyé dans la pérénisation de ces danses traditionnelles dès que la galaxie Marconi (avec l'industrie du disque) est parvenue à imposer sa dictature, avec l'aide puissante de la SACEM. Les musiciens ambulants, vielleux et violoneux ont été mis à l'index et méprisés comme on a méprisé les "patois" qu'ils utilisaient. Puis sont venus les bals populaires que je hantais dans ma jeunesse (avec les reprises de thèmes célébrés par les microsillons) et plus récemment, les bruits rythmés par des basses qui étouffent le coeur, dans les discothèques d'aujourd'hui n'ont plus rien à voir avec ce foisonnement que tu évoques à cette époque bénie de la Renaissance. (Et que dire de ces technivals, du disco, de ces raves où l'on rêve avant que de s'extasier, au ras du sol ?...)

Bravo Viviane et merci mille fois de ce morceau de bravoure.
Commentaire n°10 posté par Merlin le 25/10/2009 à 09h39


C'est une joie de te retrouver, Merlin!
Tu as bonne oreille et jugement très sûr, figure toi que moi aussi j'ai été hésitante à classer cette pièce comme bourrée. J'ai d'abord pensé à une allemande.
Récapitulons.
L'allemande est à 4 temps avec anacrouse.
La courante toujours à 3 temps avec anacrouse
La bourrée à 2 ou 3 temps sans anacrouse.

Nous sommes ici dans une danse à deux temps très accentués AVEC anacrouse. Donc une bourrée à l'allemande ;o).Mais le doute était parfaitement permis et je te félicite d'avoir posé la question car elle se posait.
Je me souvenais de ce magnifique tableau de Bruegel dont tu nous avais offert des fragments sous un autre article. Sa composition est géniale, tournant sans en avoir l'air autour de ce musicien de village accomplissant avec sérieux son oeuvre de meneur de rondes. J'aime moins Caravage dans cette toile, mais c'est un peintre qui peut à l'occasion m'émouvoir.

Tu as enfin tout à fait raison dans ton approche de la dissolution des traditions. Il fut sans doute un temps où le morcellement géographique, la multiplication des cours ou des chapelles a permis l'explosion de la musique vivante et vécue. Puis advint ce temps de démultiplication au niveau individuel et de l'enfermement dans la petite bulle propriétaire de disques, de cd de drogues virtuelles ou réelles ... Tout cela a en effet signé la mort du partage sur les places de villages et dans les kiosques à musique ou les salles de concerts. Plus je vieillis, plus l'humain technologique me déçoit et m'effraie.
Merci à toi de cet écho profond et bien agréable!

Viviane Lamarlère a dit…


Quel cadeau! Merci de nous rappeler l'importance primordiale de ces traditions qui souvent aujourd'hui sont limitées à des sphères ne communiquant plus entre elles. Dans mon enfance, les musiciens ambulants, chanteurs des rues ne faisaient commerce avec les musiciens de bal.
Connait - on les raisons de cette clôture?
Commentaire n°1 posté par Joubert le 23/10/2009 à 11h35
Votre question m'embarrasse réellement. Le répertoire n'était pas le même, certains véhiculaient une tradition très ancienne, d'autres se pliaient aux attentes de leur public( danseurs de bal) et à la mode.
Je ne sais si on peut parler de sentiment de supériorité des musiciens ambulants, mais il est clair que ce sont eux les dépositaires d'un art enfoui dans la mémoire collective...
Réponse de Russalka le 25/10/2009 à 08h58
J'ai eu beaucoup de plaisir à lire cet article et à en écouter les musiques. Merci.
Commentaire n°2 posté par Léo le 23/10/2009 à 12h16
Merci Léo, peut-être me diras tu quelle
musique tu avais préféré
cela m'aidera pour des choix ultérieurs.
Réponse de Russalka le 25/10/2009 à 09h28

Viviane Lamarlère a dit…

uel travail, que de réunir et mettre en ligne tant d'enseignements, d'images et de musiques ! Je suis en admiration devant les peintures exposées ; et ce choix de danses, quel délice ! Je suis surprise que les hautbois baroques sonnent si grave dans la Bourrée de Praetorius : sont-ce des hautbois "d'amour" ? Quant à la musette, je vais devoir relever le flambeau en évoquant l'art de mon "jeune" frère, qui joue lui, de la "musette de cour" - donc réservée aux filles genre Marie-Antoinette ; mais tu en parleras sans doute, car c'est manifestement plus tard qu'elle intervient : au XVIIIe siècle !
Commentaire n°3 posté par Valentine le 23/10/2009 à 15h57
C'est du boulot en effet! Les hautbois renaissance sont des bombardes en fait ( l'erreur est pour moi car le hautbois qui appartient à la même famille est né au XVIIème) et ici nous sommes en présence de bombardes basses, aux sonorités rugueuses et puissantes.
La musette était une cornemuse locale ( on en fabrique de nouveau dans les Landes) apparentée au biniou. Merci d'avoir aimé, Valentine.
Réponse de Russalka le 25/10/2009 à 09h26

Viviane Lamarlère a dit…


Tac...tac...tac...tac ...t'k t'k t'ktktkt....
Dame Viviane !
Nous voilà au chateau,
sur la place du village
dansons le Bransle !
dansons le Canarios!
La joie !
Ta flûte courtoise, ton rire castagnette.
Mille merci pout tous tes chants si denses !

Commentaire n°6 posté par elise le 23/10/2009 à 23h42
C'est super sympa Elise, ce retour en rythme et taconeos (sourire)
j'entends en tes propos une qui aime le cante hondo
ou le fandango Sevillan
reins cambrés de guitare dans les tavernes brûlées d'amour
Réponse de Russalka le 25/10/2009 à 09h12
Entrons dans la danse,
Donnons nous la mains...
Petit pas de côté,
En avant,
En arrière,
Petit saut...
Vivons au rythme de la musique !

Viviane, tu nous replonges avec délice à l'époque de la Renaissance au travers de peintures en rapport avec les mouvements artistiques de ces temps immémoriaux !
Un très bel exposé...
J'ai une préférence pour les danses italiennes...serait-ce de part mes lointaines origines italiennes !?
Mais celles de Frances sont aussi divines !

Mille pensées pour toi et je t' embrasse...
Commentaire n°7 posté par Corinne le 24/10/2009 à 09h25
C'est gentil Corinne d'avoir dansé en mots sur ces musiques. J'ai pour ma part une nette préférence pour les musiques françaises et espagnoles, sans doute moi aussi un peu d'atavisme.
Je travaille sur le dernier volet, l'émergence du clavecin ( virginal) en Angleterre, de l'orgue en Allemagne et espagne, du luth en france et Italie. Difficile de trouver des oeuvres qui témoignent sans être austères...
Réponse de Russalka le 25/10/2009 à 09h09