jeudi 10 janvier 2013

Musique, Peinture, poésie, Penser * 11 * Machaut et l'Ars nova




" Au temps de Dieu va être substitué le temps du marchand "  Jacques Le Goff




Portrait de Guillaume de Machaut



Nous sommes en ces merveilleux débuts du gothique flamboyant. Alors que résonnent encore dans les nefs les voix des chantres, l'époque se convertit à l'irrespect et de ce point de vue, on ne peut penser l'Ars Nova sans faire référence au Roman de la Rose  dont la seconde partie s'éloigne de l'ésotérisme et de l'amour courtois si présents dans la première partie pour poser questions de société. L'Ars Nova coïncide en effet avec le déclin de la chevalerie et des principes universels de l'Eglise et la montée en puissance d'une nouvelle couche sociale: la bourgeoisie.

N'oublions pas non plus le fameux Roman de Fauvel (1310-1316) que Philippe de Vitry va mettre en musique, oeuvre qui assure la transition avec
l'Ars Antiqua. Ci-dessous, une illustration  de ce Roman:




Nous nous trouvons à la fin du règne de Philippe le Bel, et les démêlés entre le roi de France et le pape Boniface VIII ne se comptent plus, qui frappent les sujets du royaume, dans leur ensemble, d'excommunication. Il faut dire que le pape prétend se situer au-dessus des puissances temporelles et que l'on n'en impose pas ainsi aux habitants des Gaules.
Pour revenir au roman de Fauvel, cette histoire très critique de l'Église et de la société se donne pour héros un âne nommé Fauvel.  Chacune des lettres de son nom serait l'initiale d'un vice:  Flatterie, Avarice, Vilenie, Vanité, Envie, Lâcheté. Il pourrait aussi signifier, selon les spécialistes de langue cryptée " Fausseté voilée".


Au cours de l'intrigue,  c'est Dame Fortune qui permet à l'Âne de devenir roi et faire ramper devant lui nobles et  hommes d'Église. La morale très subversive pour ces temps-là finit par opposer le Bien et le Mal au cours d'un tournoi dont aucun des deux ne sort vainqueur.

Le recueil contient cent trente-deux pièces musicales qui vont contribuer à diffuser largement les formes motets, rondeaux, lais, virelais, séquences  mais également la notation en mesures égales.


Pour les hommes d'Eglise, il ne peut être porté de coup plus rude à ce don de Dieu fait aux hommes: le Temps.
Il ne leur échappe pas, en effet, que ce temps compté, domestiqué, divisé selon le bon vouloir humain, va très rapidement devenir celui des marchands, et de l'usure.
Le travail nominal et acheté va remplacer les humbles et anonymes travaux et temps liturgiques, travaux partagés entre moines et gens du peuple.

Et c'est bien d'enjeux de pouvoirs qu'il est question là, car comment contenir dans une durée qui peut être convoquée par chacun, avec laquelle chacun dans les pouvoirs en place va pouvoir exercer toutes sortes de chantages, comment avoir la maîtrise des masses de bras qui jusqu'alors se satisfaisaient de maigres rétributions et de mettre leur foi et leurs forces au service de grands projets inscrits avec eux dans l'éternité?



Les clercs refusent donc avec la dernière des énergies de troquer le plain-chant et ses mélismes élévateurs contre les plaisirs horizontaux de la polyphonie. Ils sont soutenus dans leur combat par le pape Jean XXII, qui dans un décrêt de 1324 stigmatise avec force cette nouvelle musique qui " Court sans se reposer, enivre les oreilles au lieu de les apaiser
De fait, une nouvelle relation aux Saintes Ecritures s'instaure, qui fait la part du message humaniste offert par le Christ et celle de son détournement par les prélats. Mais aussi, plus prosaïquement, une nouvelle relation à l'écriture musicale.

Philippe de Vitry , encore lui, n'y est pas pour peu de choses. Il perfectionne l'isorythmie,  procédé qui permet de superposer une séquence rythmique ( Talea, bouture) répétée à l'identique d'un bout à l'autre d'une l'oeuvre à une séquence mélodique ( Color, couleur) qui n'a pas forcément la même longueur.

La mélodie, par convention, devra aller au bout de sa conclusion formelle, mais il arrivera souvent que la séquence rythmique choisie pour la soutenir ne cadre pas exactement avec elle. Qu'importe, on l'interrompra en plein milieu s'il le faut!
On voit ci-dessous, dans ce court extrait du motet que vous écouterez ensuite,  que le rythme comporte cinq notes, alors que la mélodie en comporte six.





Les décalages inévitables donnent naissance à des combinaisons d'une surprenante inventivité dont on retrouvera l'équivalent bien plus tard, chez des compositeurs tels que Bartok, Messiaen ou Phil Glass. A noter que les motets de Guillaume de Machaut, par la rigueur sans faille de leur construction, ont fasciné Igor Stravisnky mais aussi des compositeurs tels que Stockhausen ou Webern.

Pour revenir à Vitry,  à la traditionnelle et très écclésiastique division  ternaire des valeurs ( une valeur de note longue égale trois valeurs brèves)  il ajoute une division binaire. vous pouvez voir ci-dessous ces notes rectangulaires associées selon le symbole qui entame la mesure ( cercle ou cercle ouvert et traversé d'une barre) à deux ou trois notes carrées.



Afin de résoudre le souci de notation que cela lui pose, ce grand théoricien met au point le  système parfait-imparfait  dont vous trouverez le détail très érudit et passionnant en suivant ce lien mais que je vous résume ainsi:

Lorsque la note vaut trois brèves, elle est dite " parfaite " et écrite à l'encre noire.
Lorsqu'elle vaut deux brèves, elle est dite " imparfaite " et notée à l'encre rouge comme on peut le voir en s'approchant de tout près sur ce Codex en forme de coeur.
Ces formes de partitions étaient très en vogue alors, vous en verrez un plus tardif en bas de l'article.



Il ne reste plus aux compositeurs qu'à jouer avec ces divisions ternaires et binaires,  jongler avec les entrées des voix, interruptions de séquences, modulations inédites en osant quelques altérations  ( telles le DO #, le SOL # ou le RÉ # qui éloignent du diatonisme ecclésiastique et ouvrent des horizons immenses ), retards ou hoquets etc. Chacun peut donner libre cours ainsi à des spéculations arithmétiques, symboliques, graphiques.

Le plus marquant des compositeurs de ce XIVème siècle est un chanoine de Reims, natif d'un tout petit village de Champagne, d'origine modeste, ami du Duc de Berry




et du Roi de Bohème, auteur prolifique de rondeaux, virelais et ballades, grand connaisseur de l'Europe qu'il parcourt de compagnie avec son seigneur, Jean de Luxembourg.

Guillaume de Machaut ( 1300-1377 ), contemporain de Pétrarque, est très conscient d'appartenir à un siècle où tout bascule, et l'on sait le traumatisme laissé par les défaites de Crécy et de Poitiers.

Celui que l'on tient souvent pour le dernier des trouvères, mais qui s'en défendait et s'autoproclamait Poète ET musicien et non plus poète-musicien, assiste avec tristesse à la fin de l'amour courtois et ses règles de morale joyeuse, tout en se passionnant pour le monde autour de lui dans la marche duquel il tente de découvrir une cohérence.
La roue de la Fortune, la Nature et l'Amour tiennent par conséquent une grande place dans l'oeuvre si vaste de ce clerc attaché au profane pour lequel " Musique est une science qui veut qu'on vie, chante et danse, cure n'a de mélancolie...". 

Ce sont ces principes qui lui dictent de nouer ensemble  " La vieille et la neuve forges " , l'art des troubadours et trouvères aux découvertes récentes de l'écriture, le divin à l'humain afin de transformer le monde.

On le voit sur la première miniature de son Prologue recevoir une princesse, Dame Nature, qui lui fait offrande de ses trois enfants: Intelligence, Rhétorique, Musique.



Dans la seconde miniature, c'est Amour qui lui fait cadeau de ses trois enfants: Doux penser, Plaisance et Espérance.

Si nous recensons les symboles de ce simple prologue, Nature - figure féminine - est une valeur longue divisée en trois valeurs brèves, donc une Parfaite.
Amour - figure maculine - et ses trois enfants est aussi une valeur parfaite.
Mais pour atteindre à la perfection ternaire, il faut à leur dualité ajouter l'Artiste dont on peut dire que sa conception moderne nait avec Guillaume de Machaut.

Le temps des chantres et copistes anonymes est bien révolu...

Son oeuvre maintenant dont je vous laisse écouter deux courts extraits, est à l'image de l'homme passionné de proportions mathématiques et d'équilibre formel: triple. Narrative, poétique, musicale.
C'est bien sûr ce dernier volet qui m'intéresse
Sans entrer dans des détails techniques qui seraient fastidieux, disons que sa fascination pour les calculs mathématiques rigoureux  le conduit à explorer toutes les possibilités de l'isorythmie en en multipliant les difficultés. Il manifeste une nette préférence pour le motet, mais il écrira aussi bien des chansons dont il s'évertuera à concilier la forme visuelle ( comme des calligrammes musicaux) et le fond, rondeaux, ballades, virelais, complaintes -qui pouvaient tous être accompagnés d'instruments-  ainsi qu'une Messe qui n'était semble-t-il pas destinée à l'office .



Un superbe chansonnier en forme de coeur lui aussi
celui de Jean de Montchenu, d'un siècle postérieur à Machaut




Place à l'écoute...

Tout d'abord un motet profane, le numéro 10. La pièce est emplie de " Hoquets " , ces respirations brêves qui permettaient aux voix de reprendre leur souffle sans que jamais le morceau ne s'interrompe. Les contretemps ainsi créés contribuent au sentiment de trébuchement ou de syncope, sans que jamais se perde la dynamique d'ensemble et la sensation d'écho permanent et de circularité, très évocateurs de la roue de la Fortune si chère au compositeur. La pièce, brève mais très dense s'arrête brusquement sur une cadence que je trouve fort interrogative.






Et puis parce que la messe est dite (sourire)
l'Ite Missa est de la messe à Nostre-Dame
dont par moments émerge à l'une ou l'autre voix d'homme le thème principal




comme l'explique de façon magistrale
ce site
à explorer absolument

Quatuor

ou

puisque nous sommes encore au temps des chateaux forts

A quoi sert une poivrière




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