vendredi 11 janvier 2013

Musique, Peinture, Poésie, Penser * 15 * Ecole franco-flamande Paris





C'est peut-être en méditant au coeur de paysages aussi bucoliques que ceux que nous  révèle ce détail de l'une de ses Epiphanies que Jérome Bosh imagina le globe de la Création  du monde qui orne le revers de son triptyque le Jardin des délices.




Et c'est peut -être en contemplant d'autres vallées et collines de sa Touraine que le peintre Jean Fouquet donna au sein d'Agnès Sorel cette rondeur laiteuse et nourricière dont parlerait maint Poète et musicien.





Ces deux peintres sont indissociables du passage vers la Renaissance mais aussi des découvertes et faits qui vont basculer le monde. Leurs pinceaux et les sujets qu'ils traitent portent encore au bout de leurs poils ce goût pour la symbolique, voire l'hermétisme, hérités du Moyen-Âge, mais aussi une recherche dans l'expressivité qui témoigne des questionnements de leurs temps: Quelle est la place de l'homme dans l'Univers?


Un petit rappel des événements marquants. Josquin des Prez nait en 1440. Pierre Attaingnant mourra en 1556 et Clément Janequin en 1572. Tous trois sont contemporains de la  " découverte " de l'Amérique, de l'oeuvre de Léonard de Vinci et de celle d'Erasme. Tous trois verront s'édifier les châteaux de la Loire, dont le superbe château d'Azay-le-Rideau:


Architecture, peinture, techniques, statuaire abandonnent en douceur l'obsession du Nombre parfait. Place à l'émotion, à l'humain, à ce qui chûte, aime et peut être damné. Si, contrairement aux autres arts, la musique ne cherche pas ses modèles dans l'Antiquité, elle s'humanise cependant, ne serait-ce qu'en s'attachant à des lignes mélodiques aisées, conçues pour et autour d'une respiration sans effort, en découpant plus simplement les oeuvres, en cultivant l'imitation de la nature ou des événements à travers instruments et voix.

C'est de la campagne, des provinces françoises  ou italiennes que vient l'inspiration des musiciens d'alors, tous parisiens qu'ils soient et férus de Flamandises.

Jérome Bosh, encore lui, dans l' " Enfer du musicien " nous donne panorama des instruments de son temps.  Ils sont les mêmes dans tous les coins et recoins de cette Europe qui essaie d'oublier ses guerres et épidémies meurtrières.




Dans ce foisonnement d'instruments représentés, la Vielle à roue, instrument des  anges mais aussi des gueux, des mendiants, des miséreux. Bosch, en témoin aigu des inquiétudes et des espérances que porte cette fin du moyen-âge, à travers sa peinture précise, d'une richesse symbolique inépuisable, inquisitrice des folies humaines, nous assène que le plaisir mène en Enfer.





Ce n'est pas du tout l'avis des musiciens d'alors.
La musique des campagnes et des rues tient en ce milieu du XVème siècle un rôle si festif et important que c'est à de simples bergers que le roi Louis XI demandera de venir jouer à son chevet de la vèze (cornemuse) afin de le guérir du mal qui le tenaille et qui n'est autre que ... son agonie.


Paris est ville emplie de musique. Elle va donner son nom à une école dont j'ai choisi de détacher trois noms. Pour des raisons de commodité de lecture le troisième, Clément  Janequin,  fera l'objet d'un article ultérieur.



Josquin Des Prés ( 1440- 1521)
.

Ci-dessus un extrait du manuscrit de sa messe Beata Virgine

Disciple au moins spirituel et admiratif de Ockenghem ( on ne peut affirmer qu'il en ait été réellement l'élève ) il cultive dans sa musique religieuse autant que profane le sens du contrepoint et du Canon hérités des siècles précédents  tout en empruntant au riche fond des chansons populaires bourguignonnes, flamandes et même aux chants de pélerins basques sur la route de Compostelle. Il contribue ainsi à émanciper la musique de sa tradition courtoise et aristocratique. 

Musicien unanimement apprécié en son temps, il nous a laissé 30 messes consignées dans les premiers ouvrages imprimés de Petrucci, une centaine de motets et 62 chansons. L'écriture à quatre voix s'était généralisée, Josquin sait en distribuer  la place et les redoublements afin de donner illusion sonore d'effectifs plus importants ou moindres selon les besoins de l'expression.

Son travail raffiné sur les syllabes des mots, le figuralisme musical par l'utilisation d'intervalles descendants, ascendants, de répétitions (ou redictae) ou du faux-bourdon en font un poète de la musique et précurseur de Janequin ou Monteverdi. Chez lui, tout est souplesse et expressivité, séduction et recherche d'équilibre entre la rigueur créatrice et le plaisir de  l'écoute.
Nul forçage du contrepoint qui viendrait contrarier le sens des mots : c'est le texte qui impose les mélismes et ornements au lieu d'être étranglé par eux.

Josquin marque de sa haute taille les vrais débuts de la Renaissance musicale en France. Rapportant de ses nombreux voyages en Italie les manières suaves et imagées des frottoles ( de frotta: mélange.  Chansons populaires traitant de l'amour sur un mode léger)  jamais il ne perdra de vue et de coeur ses racines franco-flamandes.
Vous trouverez ici une biographie très intéressante de ce compositeur.

Je vous propose d'écouter deux de ses oeuvres profanes.
La première, Mille regrets, pièce d'une sublime simplicité, est toute de phrases descendantes articulées autour du  point central et culminant de la note déchirante portée dans un souffle épuisé par la voix de soprano. L'oeuvre écrite en Mi mineur se termine sur la tierce, Sol, nous laissant sur un sentiment très mélangé d'espérance et de mélancolie:



Mille regretz
qui était la chanson préférée de Charles Quint


Version pour quatuor vocal

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/MilleregretzJosquin.mp3



El grillo
 influencé par ses séjours italiens et une partie du répertoire des frottoles
consacré à l'imitation des animaux











Pierre Attaingnant ( Vers 1494-vers 1556 )

En voici un sympathique compositeur et un homme d'amitié comme la célébrera quelques années plus tard Michel de Montaigne.
Pierre Attaingnant sera aux musiciens de son temps ce que furent par la suite Mendelsohn ou Liszt pour leurs contemporains: ami fidèle, mécène, découvreur, interprète, imprimeur ou diffuseur de leurs oeuvres.


Luthiste de talent, il s'approprie le système de tablature en usage en Italie et le simplifie. Rappelons que la tablature est un système très astucieux de chiffrage qui indique à l'instrumentiste, non pas les notes à jouer, mais l'endroit où il doit poser les doigts sur le manche de son instrument pour les faire sonner. 
En Italie, les tablatures indiquaient la corde aigue en bas.
Attaingnant la place en haut, ce qui est plus logique, et remplace les chiffres définissant les positions des doigts par des lettres qui précisent en outre si la corde doit être jouée à vide



Non content de transcrire tout ce qui tombe sous sa patte, aussi bien pour son instrument que pour l'épinette , l'orgue ou le manicordion, il utilise le procédé de tirage en une seule fois dont l'invention lui est à tort attribuée ( on la doit à  un autre imprimeur parisien qui la vendit à ses confrères, Pierre Hautain) et  laisse, au titre de Libraire et imprimeur du Roy François 1er , pas moins de cent cinquante ouvrages, soit plus de 1500 oeuvres, c'est à dire la totalité de la production française de la première moitié du XVIème siècle.
Elles feront le tour de l'Europe. On jouera et chantera de la musique française imprimée par Pierre Attaingnant jusques la cour de Pologne.


Surtout, son immense ouverture de coeur et d'intelligence lui fait renouer la musique dite savante avec les danses populaires de tous horizons, tant tenues en mépris au siècle précédent telles que le Bransle, la Gaillarde italienne, le Tourdion, et autres danses, qui peu à peu enchantent les palais et les salons de la bourgeoisie.

La suite de danses auxquelles Bach et tant d'autres donneront leurs lettres de noblesse est en train de naître. Pierre Attaingnant en édite un recueil destiné aux danseurs, piochant dans les airs à la mode. Enfin c'est à lui que l'on doit de connaître un peu mieux la musique pour luth de ces temps là mais également celles de  Josquin des Prés et Clément Janequin.

Je vous propose d'écouter deux de ses oeuvres:



Gaillarde Française


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/PierreAtFrenchLuteMusic_IIIGaillard_79.mp3

  Bransle de Poitou


http://www.hopkinsonsmith.com/files/Hopkinson_Smith_-_Pierre_Attaignant_-_Bransle_de_Poictou.mp3

Vous trouverez sur cette page un récapitulatif des disques utilisés dans ma discothèque pour vous faire entendre la musique depuis son aurore jusqu'à cette période franco flamande






4 commentaires:

Viviane Lamarlère a dit…


Merci pour cet article flamboyant qui nous emporte en des lieux que l'on souhaiterait plus proche encore.
J'aime beaucoup les illustrations musicales que tu nous donnes ici (je ne me connaissais pas d'affinité commune avec Charles Quint ... tu m'en fais trouver une (sourire)²

Sinon
oui la tablature est un système de notation formidable
il m'a permi de me hasarder sur ma guitare en des mélodies que mon ignorance du solfège ne m'aurait pas permis d'approcher.
Commentaire n°9 posté par Le bateleur le 15/04/2009 à 21h10
La musique a ceci de fabuleux qu'elle ne connait pas la nature des êtres qu'elle touche.
Pendant des années, je me suis refusée à chanter la fameuse valse de la Veuve Joyeuse de Frantz Lehar
Heure exquise, simplement parce que c'était l'oeuvre préférée de... Adolf Hitler...

J'espère que ta guitare n'est pas abandonnée dans un coin comme celle de Michel (sourire)
et que tu te réaclimates bien à ta Lorraine
Bonne rentrée et merci de cette écoute, Luc
Réponse de Russalka le 18/04/2009 à 08h37

Viviane Lamarlère a dit…


Toujours aussi bien documentés tes articles , j'apprends plein de trucs grace à toi, je peux admirer ces beaux tableaux , j'ai essayé d'écouter la musique mais rien à faire, elle ne passe pas , désolée . Joyeuses paques Viviane et mille bisous
Commentaire n°5 posté par aimela le 11/04/2009 à 21h54
Cela m'enchante que tu aies appreécié les tableaux, tu sais, on n'entre pas comme cela d'un seul coup en musique, cela prend du temps
peut être apprécieras tu davanatge els siècles qui suivront, la musique médiévale et prérenaissance est somme tout assez peu familière à nos oreilles contemporaines... Apprivoisons là
Bisous Aimela et merci de ta visite
Réponse de Russalka le 12/04/2009 à 17h37

Viviane Lamarlère a dit…

uel travail entre les liens, la recherche de documents iconographiques ou sonores, la mise en page, la rédaction.

J'ignorais l'existence de toutes ces danses se rapportant au Bransle.

Je reste admiratif et comblé par ces musiques, surtout Mille regrets et la gaillarde française.

Merci pour tout cela.

Amitiés,

Joubert
Commentaire n°1 posté par Joubert le 11/04/2009 à 13h41
Ce n'est pas du travail quand on se fait plaisir (souriore)
Oui, il existe pas moins de 26 variétés de bransles, chacun sans doute correspondant à une province ou portion d eprovince française.

les danses et leurs liens avec la musique ( en particulier leur influence directe sur l'écriture musicale) sont une partie d el'histoire de la musique assez peu traitée. Un de mes amis, Jorge cardoso y a consacré son existence.

La première des danses villageoises qui vient à l'esprit est la bourrée, sans doute originaire d'Auvergne et du pays basque. Ensuite, on trouve la Loure Normande ( qui a donné le mot louré, appuyé en notationn de nuances musicales), le passemezzo italien qui a donné selon les lieux la Chaconne ou la passacaille ( pasa calle, promenade dans les rues) beaucoup de spécialistes se disputent sur le tempo de la chaconne et la passacaille, la chaconne devant être rapide et la passacaille lente, il s'agit en fait d'une sarabande.
Laz courante était comme la gaillarde une danse assez rapide. La gavotte nous vient de la région de Gap et dérive du bransle. Je ferai après avoir terminé l'école de Paris une petite aprenthèse sur la notion de renaissance en musique et sur ces danses qui y ont beaucoup contribué.
merci Joubert de la elcture enthousiaste.


Viviane Lamarlère a dit…


Quelle culture ! C'est fabuleux, un tel voyage dans une époque que, pour ma part, je connais surtout par la littérature... Et dont j'ai toujours appréhendé la connaissance "historique". J'ai toujours l'impression d'entrer dans la légende en abordant ces périodes.
Commentaire n°2 posté par Valentine le 11/04/2009 à 15h28
Merci Valentine, en fait de culture, je révise moi aussi mes vieilles connaissances un peu décrépies (sourire). On entre dans mille légendes quand on aborde ces périodes. La vie de ces musiciens est emplie d'anecdotres plus farfelues les unes que els autres en fait. Bisous et bonnne fin de dimanche!
Réponse de Russalka le 12/04/2009 à 17h22
Au sujet de la "vèze", j'aurais dit la "veuze"... Mais c'est le nom ancien ? Les chansons de Josquin des Prés sont vraiment très belles.
Commentaire n°3 posté par Valentine le 11/04/2009 à 15h48
Tu fais bien de me donner cette oprécision. j'avais trouvé mention de cet instrument ortogrpghié VÈZE dans un d emes vieux cours
il semblerait que els deux manières soient acceptées
Veuze et Vèze (qui est sans doute une transformation après traversée de l'Atlantique puisque le terme est retrouvé dans un dictionnaire acadien, mais on trouve aussi c e terme en Alsace..

Josquin est sublime, surtout dans ses chansons mélancoliques.
Bisous
Réponse de Russalka le 12/04/2009 à 17h32