vendredi 11 janvier 2013

Musique, Peinture, Poésie, Penser * 17 * Ecole franco-flamande Venise



La musique n'est rien d'autre qu'un véritable et sûr remède
des troubles et malaises de l'âme.


 



Ah! qu'il était fier François... La France entière ou presque entonnait ses louanges  à la suite de Clément Janequin et les plus grands artistes Italiens s'étaient installés dans son ombre bienveillante.

 Benvenuto Cellini, qui séjournera quatre ans auprès du souverain, participe à la décoration du chateau de Fontainebleau et la production d'oeuvres d'orfèvrerie. On peut ne pas aimer ce décorum et cette abondance de richesse aujourd'hui plus que jamais indécente, il reste une virtuosité flamboyante à se rendre maître de la matière. Ici, la salière de François 1er:





Quant à Léonard de Vinci, pour lequel François 1er éprouvait une immense affection, il fut pratiquement ramené dans les bagages du roi de France après la bataille de Marignan et finira ses jours au clos Lucé, près le chateau d'Amboise. Le souverain l'y rejoignit chaque jour pour de longues et amicales conversations et accompagna tendrement ses derniers moments.
Nul doute que dans le regard du génie ait souvent erré la douce mélancolie pensive qui  imprègne ce portrait d'enfant:





Mais revenons à la musique. Et à l'Italie. La frottola y est prisée aussi bien du peuple que des couches dirigeantes. Les plus grand poètes ne s'y trompent  pas qui composent pour elle, tels Pétrarque.
Les italiens sont alors partagés face aux deux influences qui les colonisent depuis bientôt cent ans.
 D'un côté, le style strictement flamand (école de Cambrai) à l'écriture dense et plutôt linéaire.
De l'autre, l'école française, toute de légèreté et d'esprit. Elle oppose  dans ses chansons brillantes aux voix multiples et savamment mêlées des mélodies simples et un contrepoint d'une rare complexité que l'on ira juqu'à qualifier de " fleuri".
Les italiens vont  garder du motet Franco-Flamand sa forme en la clarifiant, et de la chanson française son tissu illustratif. Pensez par exemple au Chant des oiseaux, à la bataille de Marignan, ou encore El Grillo.

Mais les danses populaires du Nord de l'Italie ( telles la Villanelle) ont elles aussi leur mot à dire et non des moindres puisque leur rencontre avec ces héritages européens du Nord et de l'Ouest va poser les fondements du Madrigal.
La Renaissance est bel et bien là qui inspire architectes, décorateurs et peintres. VMais les musiciens ne sont pas en reste. Venise les accueille après qu'ils aient fait halte en pays flamand et en terre parisienne.

 

N'étant plus le centre du monde, la Sérénissime s'étourdit de fêtes et de musique. Ville mécène dans une Italie saignée par des guerres incessantes, elle ouvre ses palais et ses coffres aux plus grands artistes peintres et musiciens du temps. Il ne s'agit plus, pour ces derniers de suivre l'exemple du grand Josquin des Prez et chanter le monde des symboles ou des idées ( la Trinité ou la Beauté, par exemple )  mais de donner chair à des sentiments simplement humains. Autour de poètes, philosophes, musiciens réunis en académies, la réflexion sur l'harmonie Universelle cherche à dire à travers la musique que l'homme est à soi tout seul un petit univers en quête de résonance avec les sphères qui l'entourent.
Mais qu'est un madrigal me direz-vous?
Le mot lui-même apparait en 1510. Il est l'équivalent profane du Motet, dont il suit la structure formelle: Voix également traitées (et ceci, qu'il y en ait deux, trois et bien davantage), passage en imitation ou canon, absence de refrain ou de répétition des strophes, liberté totale du texte versifié et surtout figuralisme très recherché.
Les partitions vont s'ingénier à représenter le plus fidèlement possible jusque dans le dessin des notes les figures qu'elles veulent symboliser. Il s'agit d'installer des correspondances que seul l'amateur éclairé pourra décrypter et qui lui donneront plaisir musical et intellectuel. Par exemple, la nuit sera figurée de notes noires. Les yeux ou les perles, de rondes blanches. Les larmes seront évoquées par  un mouvement chromatique descendant. La position allongée ou la mort par une longue note tenue.
C'est à cette époque là que se décide finalement ce qui nous parait aujourd'hui une évidence: exprimer la gaieté dans un mouvement rapide en mode majeur, la tristesse dans un mouvement lent en mode mineur.  Ces opéras de poche et sans mise en scène  mais riche de sens que sont les madrigaux préfigurent déjà le grand Monteverdi et vont connaître trois périodes d'évolution.


De 1530 à 1550 : le madrigal est à quatre voix, alternant le style homophonique et polyphonique. Il reste encore très proche du motet franco-flamand. Son représentant principal à Venise est  Adrien Willaert, maître de chapelle  de la Basilique Saint Marc dès 1527  jusque sa mort en 1562. Belle carrière pour ce franco-flamand originaire de Bruges, pétri d'art du chant et ébloui par les possibilités acoustiques de la Basilique Saint Marc. Les deux tribunes qui se font face lui permettent de faire se répondre en écho un double choeur et deux orgues. Il accorde une attention aigue à la déclamation du texte, assouplit ainsi les trop droites règles du motet d'Europe du Nord.
Surtout il oriente les oeuvres vocales vers une interprétation strictement a capella, contrairement au siècle précédent où l'on avait coutume de remplacer les voix manquantes par des instruments.
Cette libération sera double et de conséquences majeures puisque du même coup, la transcription instrumentale des oeuvres vocales se  fera pour instruments d'une seule et même famille. Ceci permettra d'améliorer la qualité des pupitres de cordes, bois, cuivres et favorisera l'émergence des instruments à clavier: épinette, orgue et clavecin.
Venise va, grâce à Willaert, devenir un des centres Européens de la musique. Sa réputation sera telle que Rabelais en fera une chanson mise en musique par Janequin!



De 1550 à 1580 : le style raffiné tend au maniérisme. Deux personnages s'opposent, tous deux élèves fort doués et belliqueux de Willaert.
Le premier, Nicola Vincentino, est le théoricien de ce "madrigalisme" poussé à l'extrême.
Plus chercheur que compositeur, il
utilise à outrance la dissonance expressive et le chromatisme afin de rendre au plus près les émois de l'âme humaine. Il faut bien dire que la tonalité classique n'est pas encore très affirmée et que les modes écclésiastiques, s'ils n'ont plus tout à fait le même visage qu'au Moyen-Âge, imprègnent encore l'écriture.
Nicola
divise l'octave en 31 intervalles et conçoit  par suite une épinette dont les touches permettent de distinguer les dièses des bémols, l'Archicimbalo:





Le second, Cyprien de Rore, installe le madrigal dans le climat qui s'épanouira avec Monteverdi: dense, souvent dramatique, approchant au plus près  la tension de l'intime.

Curieusement cette période sera la moins féconde en oeuvres musicales, toute perdue en batailles de spécialistes et de phénomènes...



La dernière période s'étend de 1580 à 1620. Elle annonce la fin de la polyphonie héritée du Moyen-Âge et l'époque dite " Baroque ". Période des plus fertiles qui voit le goût du madrigal et sa pratique s'étendre de l'Italie à l'Espagne et l'Angleterre au moment-même où la Commedia dell' Arte conquiert les terres et les coeurs du petit peuple opprimé: bien des révoltes contre les maîtres naissent alors et bien des germes de chef-d'oeuvres dans ces piécettes satiriques et mordantes.
Pensez! pour la première fois, les acteurs se revendiquent comme professionnels du spectacle et exigent du public paiement de leur prestation.

Les trois compositeurs les plus marquants de cette tierce période sont
Marenzio (1554-1599), Gesualdo (1560-1614) et Monteverdi (1567-1643).
Je consacrerai une page particulière à Claudio Monteverdi car il a amorcé un tournant majeur dans la musique vocale profane et l'orchestration.

Pour faire bref avant de vous laisser découvrir la musique, Marenzio use avec souplesse  et raffinement de toutes les ficelles du madrigalisme. Avec lui le madrigal n'est plus complètement subordonné au poème mais acquiert ses lettres de noblesse de forme musicale pure. Il recourt souvent au dialogue choral et vers la fin de sa vie, à un style plus déclamatoire qui témoigne de l'influence de l'école Florentine. Son oeuvre est toute de contrastes, excessive mais élégante aussi bien dans l'expression de la joie que de la mélancolie.

Quant à Gesualdo, il commence par se rendre célèbre en tuant sa femme et l'amant de celle-ci, puis se débrouillant pour échapper à la justice, épouse la nièce du Duc de Ferrare. Ceci le met à l'abri du besoin et lui permet de composer pour le seul plaisir. Sa palette sonore très riche use du chromatisme, de successions d'accords fortuits et audacieux. Les phrases y sont brèves, presque sans mélodie. Elles créent une tension unique dans l'écriture de cette époque et on peut le considérer comme le véritable annonciateur de Monteverdi... et de l'opéra qui nait avec lui.

Et maintenant place à l'écoute

 Bartolomeo Trombocino
Frottola
Nel foco tremo




Lucas Marenzio
Madrigal
Nova angeletta sovra l'ale accorta





Carlo Gesualdo
Madrigal
Itene O miel sospiri




2 commentaires:

Viviane Lamarlère a dit…


Quel bel article !

J'ai beaucoup apprécié cette chanson d'Adrien Willaert,
"O bene mio fam' uno favore"

J'ai un portrait d'enfant moi z'aussi mais c'est toscan.

http://www.latribunedelart.com/Publications_2005/Dolci_Tete_enfant_small.jpg

Tête d'enfant dormant (Carlo DOLCI 1616-1686) Musée du Louvre.
Commentaire n°6 posté par Merlin le 03/10/2009 à 19h25
Merci Jean-Pierre d'avoir pris ainsi le temps de le lire. Je ne sais ce que je préfère de tous ces morceaux choisis. Mais il est clair que celui qui me trotte dans la tête depuis que je 'lai posté est celui de Willaert. Un ricercare dont il usa jusqu'à la cordes les possibilités de variation et d'orchestration.
Merci aussi de ce beau dessin d'un peintre inconnu. Son trait fait naître la vie même...On s'attend à le voir respirer!
Réponse de Russalka le 05/10/2009 à 10h39

Viviane Lamarlère a dit…


Oui Viviane...les arts-passions, telle la musique, ont cette vertu d'adoucir voire d'apaiser les stigmates à l'âme !
Et toi Viviane...en tant que passionnée, tu nous offres ces instants-passions avec cette simplicité, cette clarté et cette richesse de l'écriture !
Superbement illustré...
J'éprouve une certaine sensibilité pour la toile de Canaletto et les oeuvres musicales de Trombocino et Willaert...
Commentaire n°12 posté par Corinne le 07/10/2009 à 10h09
Comme toi, ce sont ceux vers lesquels je me tourne en tout premier. C'est donc complicité de musicienne que je reçois à travers tes mots
Merci doublement donc, Corinne, du compliment qui donne le feu au joues
tant il est vrai que je ne me rends pas bien compte de ce que je donne
si ce n'est le temps consacré aux recherches et mises en page ( compte tenu aussi d'une plateforme qui buggue pas mal en ce moment) temps passé qui est considérable( à peu près 60 heures de lectures, recherches et écoute, choix d'iconographie, rédaction et mise en page rien que pour cet article)
Ecrire est la partie la plus simple finalement... à demain le plaisir te lire.
Réponse de Russalka le 07/10/2009 à 10h18
Oh oui...je suis consciente du travail considérable que tu consacre à "Entrevoix-nues"...une oeuvre magnifique...ton oeuvre...mais quelle récompense au bout pour l'auteur et les lecteurs qui éprouvent ce plaisir de venir te lire, de s'abreuver de tout ce savoir, de ces sublimes découvertes visuelles et écrites, de cette richesse de mots...!
Apporter ce bonheur à ses lecteurs, du beau, du féérique....!
Quel splendide cadeau !
Commentaire n°13 posté par Corinne le 07/10/2009 à 11h10
c'est adorable, Corinne, et donne envie de continuer les jours où la fatigue est plus présente.
Contente que tu ailles du même pas dans ce chemin de découvertes ( ou de réactualisation des connaissances car pour moi, c'est une revisitation de l'histoire...)
Merci, je passerai demain sur les blogs, là du travail m'attend avec Michel ;o)) au jardin