vendredi 11 janvier 2013

Musique, Peinture, Poésie, Penser * 18 * Ecole franco-flamande de Munich, Lassus et Susato






Roland de Lassus: Partition du Psaume Miserere Mei


Si l'influence formelle de l'Antiquité est indéniable dans les domaines de l'architecture, de la peinture ou des arts décoratifs sous la Renaissance,  pour des raisons évidentes la musique échappe définitivement à tout catalogue. En effet, aucune oeuvre musicale de l'antiquité n'a survécu hors les lourds traités d'esthétique et de notation. Celles dont nous avons retrouvé trace récemment tiennent sur un bout de papier...

Penser l'époque musicale dont il est question ici en référence à  des techniques, sonorités, orchestrations de l'Antiquité conduit donc à une impasse - même si les poètes tels Ronsard ou Baïf fondèrent une académie réunissant poètes et musiciens, texte et instrument, à l'instar des Académies Grecques  - il n'y eut aucune Renaissance musicale parce que tout simplement (contrairement aux autres arts) il n'y eut aucune rupture stylistique majeure en matière de musique entre le Moyen-Âge Européen et les débuts de l'époque Baroque.

Nous parlons donc de musique DE la Renaissance pour qualifier  cette école franco-flamande dans ses déclinaisons successives.

L'école de Munich constitue de ce point de vue l'apogée de ce mouvement très fluide et polymorphe qui a voyagé du milieu du XVème siècle à la fin du XVIème dans une Europe tourmentée mais vivement créative. On y voit considérablement progresser les technologies, s'élargir le monde, s'installer de nouveaux rapports entre citadins et paysans, clercs et laïcs.
Souvenez-vous...
Nous sommes partis de Cambrai, avons fait une longue halte à Paris auprès de  Josquin des Prez et Pierre Attaingnant puis de Janequin. Mais Venise et ses prodiges nous attendaient et nous voici - comme l'espace s'emboucle - de retour dans le Nord de l'Europe.


Cette époque de naissance de l'Humanisme est rapidement marquée par le fractionnement de l'église catholique.


En 1517 Luther  a  déjà entrepris de la réformer.
Quelques quarante ans plus tard éclatent les guerres de religion qui saignent le Royaume de France. Nous en connaîssons tous une date de sinistre mémoire:



Massacre de la Saint-Barthélémy (23-24 août 1572)
Peinture sur bois de François Dubois (1529-1584)




La création musicale au demeurant féconde suit les injonctions des  théologiens. Luther a très bien compris que le chant favorisait l'apprentissage collectif et la participation active des fidèles à travers des oeuvres issues bien sûr de chants sacrés mais aussi des danses et chansons populaires. Ainsi naissent en Allemagne les chorals auxquels le grand Jean-Sébastien Bach donnera lettres de noblesse.


Calvin  de son côté n'accorde aucune bienveillance à la pratique musicale.
Mais les deux hommes opèrent une vraie révolution: la langue des oeuvres religieuses
ne sera plus le latin mais la langue que parle et comprend le peuple.

Ce bouleversement est d'une importance capitale car si les princes financent des " chapelles " au nombre conséquent de musiciens et chanteurs, les bourgeois et marchands n'ont souvent à leur disposition que leur oreille, leur voix et parfois un luth ou une flute. Cela ne les empêche pas de vouloir imiter les grands de ce monde, jouer en famille ou entre amis.
Les textes des chansons écrits dans la langue de chaque jour et sur des mélodies aisément reconnaissables se laissent plus facilement mémoriser. La pratique musicale va connaître un essor et une démocratisation considérables.
Cela va constituer un ferment formidable pour les formes musicales qui vont, sous les doigts des " amateurs ", s'affranchir de leurs modèles primitifs. Nous y reviendrons dans deux autres volets relatifs à la genèse des danses de la Renaissance et celle de la musique instrumentale.




Portrait de Calvin






S'ils avaient pu être tentés par la Réforme et ses propositions d'équité et de transparence, les compositeurs de l'époque en sont  pour la plupart détournés par ses exigences de modestie créatrice. D'où le caractère quasiment militant des oeuvres écrites par les musiciens de la Contre-Réforme, pour laquelle s'enthousiasme Roland de Lassus.
Et puis... il faut bien vivre ! Ce sont les princes, non les moines,  qui rémunèrent les artistes !


Né en 1532 à Mons dans le Hainaut (Belgique), Roland de Lassus est un enfant si doué  que, très jeune, il intègre la manécanterie de Mons. Il y restera jusqu'à l'âge de 12 ans.

L'année de sa naissance débute la construction de l'église Saint Eustache à Paris, monument étonnant dans ses projets initiaux et évolutions. Ceci pour donner idée de la manière dont les styles se superposaient:






Roland grandit. Après avoir été  enlevé trois fois au moins par des amateurs de jolies voix enfantines assez généreux pour le rendre aux églises dont il dépendait, il suit en Italie le Duc Ferdinand de Gonzague, général de Charles Quint. 
L'Empereur qui était grand mélomane ne savait se passer de ses pages musiciens et c'est ainsi qu'Orlando va parcourir l'Europe et y apprendre son métier. Mantoue, Fontainebleau,  Milan, Naples, Rome, puis une fois devenu adulte l'Angleterre dont il est expulsé pour suspicion de complicité à un projet d'attentat sur les personnes royales.  La France de nouveau puis Anvers où il noue de durables  et amicales relations avec l'éditeur Tylman Susato.


Enfin Munich où il est engagé comme chantre du duc Albert V de Bavière. Il prend la direction de la chapelle ducale en 1560 et la gardera jusqu'à sa mort.
Il se consacrera dès lors uniquement à sa charge et à la composition. S'il ne nous reste de son oeuvre aucune pièce pour orchestre seul, les témoignages de l'époque, tel le tableau ci-dessous de Hans Mielich





ou celui de Massimo Troiano nous confirment que Lassus posa les fondements de l'orchestre de chambre moderne. La prestigieuse chapelle ducale de Bavière était constituée en effet de plus de cinquante chanteurs et d'un ensemble instrumental comportant violes, flûtes, hautbois, cornets, trombones, luths, épinettes, régales. Lassus savait choisir ses solistes aussi bien dans la masse des chanteurs que celle des instruments dont il travaillait, dit-on, les effets avec grand bonheur.

Difficile de consacrer un article à un tel personnage sans cumuler les oublis. Vous trouverez ici une biographie et un détail de ses oeuvres.


Ce surdoué qui se disait lui-même fou était un grand mélancolique dont la correspondance nombreuse atteste de crises répétées tout au long de sa vie. La fin de celle-ci sera consacrée à la musique religieuse et ses lieder sacrés se rapprochent beaucoup alors de la forme des Chorals protestants.
Il restera dans l'histoire de la musique celui qui a su concentrer dans son oeuvre le meilleur des écoles flamande, française, italienne et allemande. Plus de deux mille oeuvres à son actif, parmi lesquelles cent quarante et une chansons françaises dont les librettistes étaient tenez-vous bien: Alain Chartier, François Villon, Marot, Ronsard, Du Bellay  ou Baïf.


Sa plume légère et inventive forgée à l'esprit du madrigal assouplit le contrepoint franco-flamand, aère le style en imitation continue, se joue des possibilités du chromatisme et du figuralisme afin de rendre au mieux les thèmes dramatiques vers lesquels le portaient son inquiétude secrète, sa hantise du destin et de la mort.
Lassus quitte ce monde l'année même où un gascon qui fut sans doute un de nos plus grands chefs d'état devient, après bien des renoncements et changements de cap, roi de France. Avec Henri IV une période de paix s'annonce... enfin.







L'autre figure marquante de ce dernier volet est l'éditeur flamand Tylmann Susato.

Astucieusement, il mélange ses propres compositions à celles des auteurs parisiens et flamands de son temps. Mécène au goût très assuré, il assure la promotion de  Janequin et Roland de Lassus ( entre autres). Cela lui vaut un retour de flamme tout à fait justifié de nos jours car cet imprimeur qui savait saisir le sens du vent et caresser l'Ego des puissants était triplé d'un excellent luthiste et orchestrateur de génie.

Mais place à l'écoute!
Afin de rééquilibrer cet article qui parle beaucoup de religion, je ne vous offre que de la musique Profane.

Roland de Lassus
par le groupe Clément Janequin
La nuit froyde et sombre

La terre et les cieux y sont dépeints avec une lenteur étale par des phrases situées dans le grave ou l'aigu. On y a parfois l'illusion saisissante d'entendre un orgue.
Les retards et dissonnances créent un sentiment d'inquiétude.
Le changement de rythme dans la seconde partie annonce la naissance du jour.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/05_La_Nuict_Froide__Sombre.mp3



Quand mon mary vient de dehors

Polyphonie dans le style parisien  sur le thème éternel du vieux mari jaloux et sa jeune épouse. Chant proche du parlé. Les rythmes et syllabes qui se télescopent donnent idée des coups qui pleuvent...

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/02_Quand_Mon_Mary_Vient_de_Dehors.mp3


3 commentaires:

Viviane Lamarlère a dit…


Encore une fois un extraordinaire voyage au pays des idées et des hommes.

Je suis bien heureux de lire votre ton péremptoire en faveur d'une continuité entre Moyen - Âge et Baroque. Séparer les oeuvres des hommes de leurs racines fut une erreur.

Elle se trouve réparée ici - même. Merci aussi pour les choix musicaux toujours très éclairants.

Amitiés,

Joubert
Commentaire n°1 posté par Joubert le 09/10/2009 à 13h03
Merci Joubert, j'essaie de donner une unité à ces articles alors.. si cela vous a plu ;o)
Réponse de Russalka le 11/10/2009 à 09h27
Toujours très intéressants tes articles, j'ai écouté les musiques, je naime pas" la nuit froide" , je trouve amusant" quand mon mari " quand aux autres , elles me plaisent bien, j'aurais du vivre à la renaissance moi quoique, j'adore la période révolutionnaire ( rires). Bises Viviane
Commentaire n°2 posté par aimela le 09/10/2009 à 13h06
Je me doutais qu'en approchant cette période tu serais plus réceptive. Notre oreille est déjà spontanément mieux formée aux sonorités et gammes de cette époque. Si tu aimes la révolution tu adoreras Berlioz.Bisous et merci Aimela.
Réponse de Russalka le 11/10/2009 à 09h29

Viviane Lamarlère a dit…

Cette musique de la Renaissance ! Elle est super tout de même, et je suis en admiration devant la finesse avec laquelle tu nous dépeins la vie de l'époque, la vie des personnages (Roland de Lassus, su proche de nous sous ta plume...). Merci de ces enseignements si riches, et des magnifiques enregistrements que nous donnes en exemple.
Commentaire n°3 posté par Martine le 09/10/2009 à 14h48
Merci à toi Martine de t'être posée et d'avoir écouté. Les compositeurs de l'époque vivaient d'étranges vies parfois et Lassus en est le sommet. Je suis contente que tu aies apprécié les enregistrements, ils annoncent l'arrivée du grand siècle et ses fastes.

Viviane Lamarlère a dit…


Bel article sur une musique d'inspiration franco-flamande à travers une époque riche en personnages illustres !
Des voix, des chants, des instruments...
Chants léthargiques de "La nuit froide et sombre", morceau enjoué de "Matonia mi cara" et sonorités royales et triomphantes de "La Bataille" et "La Mourisque"
Belle évocation musicale !
Commentaire n°5 posté par Corinne le 10/10/2009 à 14h20
Tu as très bien senti la nature de ce froid
qui prend les corps et les âmes le soir,
un peu comme la mort.
Merci Corinne de ton écoute attentive.
Réponse de Russalka le 11/10/2009 à 09h34