mercredi 16 janvier 2013

Musique, Peinture, Poésie, Penser * 28 * Epoque baroque Couperin





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Toiles de Brekelenham


Qui mieux que ce peintre flamand, Quirijn van Brekelenham, quasiment inconnu et presque contemporain de Couperin,  pourrait illustrer en images le milieu dont était issu notre plus simple, discret et élégant compositeur de l'époque baroque ?

Né en 1668, François Couperin faisait partie de ces dynasties de musiciens pour lesquels leur art était avant tout un artisanat magnifié par l'expérience et la modestie.

Non que ses ancêtres fussent musiciens professionnels, ils appartenaient aux monde rural, à celui des tailleurs d'habits ou des paysans.
Mais tous avouaient une passion pour la musique. Quelle fabuleuse conjonction de talents naturels et d'un environnement propice que celle qui conduisit cette famille à tenir pendant trois siècle les orgues prestigieuses de l'église Saint Gervais.

Le grand-père, Charles dit "L'Ancien", rendez-vous compte, possédait à lui seul trois basses de violon, trois dessus de violon, deux dessus de haultbois, un gros haultbois, deux tailles de haultbois, deux flûtes d'Allemagne, deux mandoles et deux petites posches.

Voilà un héritage plus qu'honorable pour ce modeste milieu et qui va permettre aux jeunes générations de déployer tout leur savoir-faire. Organistes, violonistes, clavecinistes, il semblerait que rien ne les arrête, jusqu'à  devenir musicien (ne)s à la chambre des rois de France. Car il y a aussi de brillantes interprètes féminines parmi cette tentaculaire famille...

Mais revenons à François.



sebastien stoskopff corbeille de verres 1744



Le jeune garçon dont la vie était si bien ordonnée autour de ses études musicales   va - à l'instar de ces cristaux légers - rencontrer ce qui brise et  force à une maturité précoce.

A  onze ans l'enfant, qui possède mieux ses notes que l'orthographe dont il ne s'accommodera jamais, succède
aux Grandes Orgues de Saint Gervais à son père qui vient de décéder. Bien sûr cela déroge quelque peu aux usages, il fallait pour succéder à une telle charge être âgé de 18 ans pour avoir le droit de jouer et de 21 ans accomplis pour en être payé.
Peu importe. On nommera Michel de Lalande pour une durée de sept années, que le brillant organiste fort occupé par ailleurs laissera parcourir seul au jeune François, lequel s'en acquittera si bien qu'il se voit à l'âge de quinze ans officiellement rétribué par le conseil de Saint Gervais.

Il ne cesse de composer: pour l'orgue, pour ensemble vocal ou instrumental et surtout pour clavecin, essentiellement à l'usage de ses petits élèves royaux car en 1693,  agé de 25 ans, le talentueux organiste remporte le concours  qui fait de lui  l'un des quatre organistes de la chapelle royale et le professeur de musique de toute la famille de Lous XIV. Cet homme qui détestait les intrigues ou les mondanités et était de santé fragile se consacra toute sa vie à la musique et à ses proches auxquels il transmet le flambeau et la passion. C'est en toute logique sa fille Marie-Antoinette qui prendra sa succession au clavecin pour l'ordinaire du Roi.

Il disparait en 1733 en laissant 252 pièces pour clavecin, 2 messes, 12 sonates en trio et quatuor ( qu'il rédigea sous un patronyme italien afin de leur assurer un minimum de succès ), 14 concerts royaux pour orchestre de chambre, des pièces religieuses telles les sublimes Leçons de Ténèbres, quelques motets et ouvrages théoriques. Son oeuvre sombre dans l'oubli jusqu'à sa redécouverte en 1841 et son édition par... Johannes Brahms en 1886.




L'oeuvre pour orgue consiste en deux messes qui, dans un souci de pompe très  typique de ce grand siècle alternent plain-chant hérité du Moyen-âge, choeurs et intermèdes d'orgue reprenant les versets chantés. Les instruments de l'époque usent de registres brillants dont les compositeurs se satisfont la plupart du temps  sans trop chercher la complication: l'important est de sonner! Couperin va développer une écriture plus subtile qui mettra en valeur les différents jeux de l'orgue et ses propres talents de contrapuntiste.

Je vous propose d'écouter deux extraits de la Messe pour les paroisses, écrite à l'age de vingt ans. ( Pensez à vider la mémoire cache de votre ordinateur afin de pouvoir écouter les lecteurs...)



Couplets sur l'Agnus Dei

Pièce en canon (qui fait entrer successivement les différents registres de l'instrument).





Offertoire sur les grands jeux
La pièce la plus longue de cette messe. On peut la diviser en trois parties: un prélude en rythmes pointés à la française, suivi après environ deux minutes trente d'une fugue chromatique sans faiblesse dans le mode mineur puis après trois minutes trente d'une fugue en forme de gigue.




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Lamentations de Jérémie de Rembrandt


L'oeuvre vocale brille essentiellement quant à elle par les Leçons de ténèbres. Composées pour les Semaines Saintes, elles faisaient partie des offices que les moines chantaient sur le texte des Lamentations de Jérémie  les jeudi, vendredi et samedi précédant Pâques.
Entamées peu avant l'aube, ces leçons étaient chantées  avec une grande solennité propre à frapper les esprits, en éteignant l'un après l'autre quatorze des quinze cierges d'un chandelier.  Le dernier, laissé allumé mais caché derrière l'autel pour mieux surgir soudain dans la nuit, symbolisait la résurrection.

D'une indicible sensualité mêlée de ferveur, ces Leçons donnent idée de ce qu'était la piété en ces temps là. Les voix féminines y atteignent le ciel, déformant la parole jusqu'à ce qu'apparaisse un sens qui, dépassant les mots, atteint au plus profond la chair en même temps que l'esprit.
Chaque verset chanté en latin est précédé de la lettre de l'alphabet hébraïque qui le commençait dans le texte de Jérémie. Cette lettrine est ici vocalisée avec une merveilleuse douceur. Ne dirait-on pas alors que cette porte sonore, à l'instar des lettrines des enluminures, nous ouvre au monde spirituel qu'elle semble contenir tout entier, annonce et surmonte?

Je vous propose d'écouter les lettres JOD,  CAPH  et LAMED, extraites de la troisième Leçon de Ténèbres dans l'admirable interprétation de Véronique Gens et Sandrine Piau. Six minutes et quelques de joie pure... Il est dommage que les enregistrements les séparent car elles s'accommodent d'être enchainées sans interruption.










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Venons-en à l'oeuvre pour clavecin et pour orchestre.
A l'instar des sonates de Soler ou de Scarlatti ses pièces pour clavecin sont de petits chefs-d'oeuvres gradués en difficulté, véritables miniatures musicales d'une richesse interprétative et technique inépuisables.


Ces pièces ont été regroupées en Livres, eux mêmes divisés en Ordres, lesquels contiennent un nombre variable de pièces écrites dans des tonalités différentes.

Couperin avait coutume de dire

 "J'aime mieux ce qui me touche que ce qui me surprend"

Voici deux des oeuvres qui me touchent encore et toujours chez ce compositeur.

La première, les célèbrissimes Barricades Mystérieuses, est d'une écriture très bien ficelée...

Mystérieuse pourquoi? Tout simplement parce que la ligne mélodique va être très judicieusement répartie entre main droite et main gauche, demandant à l'interprète de peser sur certaines notes, d'en alléger d'autres, le tout sur chacune des deux mains et en permanence à contretemps...

La basse (ce que joue la main gauche) est écrite dans un registre très grave pour l'époque. Elle se répète à l'identique tout du long du morceau, constituant ce qu'on nomme un ostinato.
Cette répétition va conférer à l'oeuvre une forme circulaire hypnotisante dans laquelle le refrain vient jusqu'au bout, avec ses ornements légers, contredire les couplets plus interrogatifs.






La seconde porte comme souvent chez Couperin un titre très figuratif. La main droite y déroule implacablement ses batteries régulières tandis que la main gauche la croisant sans cesse joue une mélodie en rondeau.

Tic Toc Choc!




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Enfin pour clore cette promenade chez ce compositeur dont Debussy disait qu'il entendait chez lui " La tendre mélancolie, l'adorable écho venu du fond mystérieux des paysages où s’attristent les personnages de Watteau " :

Allemande fuguée du second Concert.



Le grand Corelli ne l'aurait pas reniée...






7 commentaires:

Viviane Lamarlère a dit…


Page sublime s'il en est. La juxtaposition des oeuvres picturales et des oeuvres musicales est une totale réussite. Les peintres flamands n'ont pas fini de nous étonner.

J'adhère moins à l'oeuvre pour orgue. Mais le clavecin est de toute beauté ( enregistré en public? ) et quant aux voix...

Je pensais qu'il y avait neuf leçons des Ténèbres ?

Merci de ce que vous offrez avec tant de gentillesse. Ce matin est mon concert du dimanche.

Amitiés,

Joubert
Commentaire n°1 posté par Joubert le 28/02/2010 à 10h55
Cela me réjouit que vous ayez aimé les voix. Je ne suis pas très fan d'orgue, comme vous, mais pour une fois j'ai trouvé que cela ne sonnait pas écrasant. Ceci dit, l'orgue comme le reste s'apprivoise, j'espère que j'aurai l'occasion de vous en faire découvrir qui vous toucheront.
Oui, il semblerait que Couperin avait promis six autres Leçons, le temps sans doute lui aura manqué? Ou alors on découvrira ces oeuvres dans un vide grenier, comme souvent...
Mille merci Joubert de votre écoute
Réponse de Russalka le 01/03/2010 à 12h56

Viviane Lamarlère a dit…


Magnifique ! Le choix de l'iconographie ; le texte ; les exemples musicaux ; Couperin dans son temps. J'adore François Couperin et je suis servi. Véronique Gens est magique avec sa voix d'ange...
J'y reviendrai en franchissant peut-être des barricades... mystérieuses. Merci Viviane de cette très belle page de musique vivante et passionnée.
Commentaire n°2 posté par Merlin le 28/02/2010 à 11h03
Je me doutais que tu craquerais pour notre sublime concertiste vocale. Tout ce qu'elle fait me touche profondémement quel que soit le répertoire choisi.
Et Sandrine Piau lui donne merveilleusement la réplique, c'est une version inspirée, respectueuse, d'une ferveur éclatante.
Merci d'avoir aimé la mise en page, je découvre des peintres qui m'étaient inconnus et qui s'inscrivent dans la filiation de Vermeer...
Réponse de Russalka le 01/03/2010 à 12h58

Viviane Lamarlère a dit…


Cette promenade à travers l'histoire de la musique m'est un plaisir en deux temps
celui de la lecture et de l'écoute des morceaux que tu nous as mijotés
et celui qui suit lorsque je reviens les bras chargés de CD de la médiathèque ou du discaire.
Merci pour ce coup double.
Commentaire n°4 posté par Lélio le 28/02/2010 à 15h58
Ce que tu dis Lélio me réjouit!
Car le projet est aussi de faire vivre ces artistes dont j'use et abuse (sourire) des productions
mais c'est pour la bonne cause: que la musique classique ne soit pas dévorée par les musiques prémachées qui sont servies partout.
Merci donc de ton écoute amicale
Réponse de Russalka le 01/03/2010 à 13h18

Viviane Lamarlère a dit…


Merci pour la feste paysanne vivalde jouée par un violoneux de par chez moi. Je suis presque sûr que de tels airs, italiens ou piémontais sont à l'origine de l'inspiration d'Antonio : ça s'entend !

En échange voici, pour une soirée à Langon ou Toulenne, à l'occasion d'une cérémonie de charité, pour les sinistrés de la tempête Xynthia : 10 € la place...
http://www.memetics-story.com/article-28159786.html
Commentaire n°5 posté par Merlin le 01/03/2010 à 18h37
Quel délice que de retrouver les Swingle Singers! J'aime beaucoup les détournements que fait souvent le jazz du répertoire classique. D'ailleurs, il m'arrive de préférer une bonne relecture vivante d'une oeuvre par un jazzman averti à une interprétation culcul la prâline par des classieux compassés.
Merci du renvoi vers cette délicieuse relecture de Vivaldi, je m'en souviendrai le moment venu ;o))
Bisous!
Réponse de Russalka le 02/03/2010 à 10h56

Viviane Lamarlère a dit…

uel merveilleux musicien que Fançois Couperin, et comme tu en parles bien ! Quel bonheur de réentendre des extraits de sa Messe des Paroisses, de ses Leçons de Ténèbres, de ses pièces pour clavecin ! J'avais les deux messes intégralement, et il y a bien d'autres passages, notamment cette "élévation" jouée sur le jeu de "Voix Humaine"(?) de la messe pour les couvents (si je me souviens bien, voir ici extrait n°73). Quant aux "Barricades Mystérieuses", elles nous rappelleront toujours irrésistiblement cette émission d'autrefois sur France Musique où l'on "devinait" ce qu'était l'oeuvre diffusée. En ce qui concerne les "Leçons de Ténèbres", je demeure attachée malgré moi à la vieille interprétation Erato avec Jocelyne Chamonin et Janine Collard : je trouve celle que tu nous offres un peu trop "précieuse" et sautillante, manquant d'un certain lyrisme : les apoggiatures et les trémolos sont trop "survolés", cela donne un ton un peu heurté, comment dire essoufflé, sans tenue réelle... Mais ça c'est la mode actuelle "baroque" et soi-disant "épurée"! Enfin, j'adore "le tic-toc-choc ou les maillotins", mais n'y a-t-il pas aussi "le dodo ou l'amour au berceau"... ? Quelle tendresse derrière ce visage grandiose !
Commentaire n°6 posté par Valentine le 01/03/2010 à 21h56
Couperin est un compositeur dont je ne me lasse pas et quoique je n'écoute pas trop de musique religieuse sa messe me touche infiniment.
J'ai trouvé une interprétation sur la toile de ces leçons de ténèbres par Janine Colard et Nadine Sautereau
la voici
les deux premières leçons:



La troisième leçon:


Même si je la trouve mieux chantée que les deux premières qui sont à dormir debout, je n'accroche pas à leur interprétation trop " opéra " pour moi. En outre la voix de la soprane, légèrement acidulée ne se marie pas avec celle très profonde de la mezzo. Cela fait très artificiel. L'interprétation de Gens et Piau est tout simplement sublime et j'en ai écouté des versions, par dizaines! Je trouve leur ligne de chant d'une incroyable précision, ferveur, intelligence du texte, justesse, et l'écoute de l'enregistrement que je fournis ci dessous me confirme cette qualité par rapport à ce qui se faisait avant auquel on est parfois attaché par pur sentimentalisme .

Les ornements sont interprétés comme le voulait le grand Rameau lui-même, sans les appuyer, sans les ralentir, ce qui demande une sacré technique là où d'autres par le passé se contentaient d'avoir du coffre.

Je crois que chaque époque a ses référents, et il est vrai que je suis très attachée aux interprétations baroques, ne serait ce que parce que j'ai pu à travers le travail de notre ami Jorge Cardoso en découvrir les fondements de bon sens.
Mais je comprends que tu préfères une autre version, la musique enregistrée nous permet de trouver le lieu de nos propres résonances et c'est quand même une époque formidable!
Le lien que tu m'offres vers Alexandre Tharaud m'enchante! Couperin se trouve aussi bien du piano que du clavecin, pour mon bonheur... Oui, tu as raison que de tendresse derrière ce visage, pas assez joué je trouve.
Mille Merci Valentine de ton commentaire avisé qui partage
Réponse de Russalka le 02/03/2010 à 10h45

Viviane Lamarlère a dit…


j'ai lu avec interet ton article car j'a dore l'histoire et j'ai admiré toutes les toiles mais 2 ont m'a préférence" Lamentations de Jérémie de Rembrandt"

et la toile de Vermeer
Commentaire n°7 posté par aimela le 02/03/2010 à 09h56
Quelle puissance, quelle lumière, quel feu dans cette oeuvre de Rembrandt n'est ce pas?
Comme toi les deux peintres que tu cites ont ma préférence, mais je dois dire que tous ces flamands dont je découvre els oeuvres pour les besoins des articles atteignent à chaque fois mon coeur. Merci Aimela de ta visite!
Réponse de Russalka le 02/03/2010 à 11h08
merci à nouveau,Viviane pour ces exposés multimedia magistraux - j'ai tout à apprendre en musique , alors merci surtout pour cela - je suis toujours saisie de cette sensation de familiarité des tableaux de Vermeer- vetements mis à part, les habitations et les intérieurs sont les mêmes que maintenant - Emma
Commentaire n°8 posté par Emma le 02/03/2010 à 14h27
Tu es vraiment adorable, Emma, le blog est en effet un moyen prodigieux de rendre vivants des médias qui sinon, ne se parleraient jamais.
Vermeer est très moderne et sa lumière, son calme intérieur, ces tranches de vie nous ressemblent
merci de lmes avoir aimées...

Viviane Lamarlère a dit…


Merci de me rendre cette interprétation que j'aime vraiment par-dessus toutes ! J'ai dû faire erreur en effet sur la soprane, c'est le microsillon que j'ai laissé chez Robert et dont je me suis nourrie des années durant, jusqu'à mon départ de cette maison. Il est possible que l'on s'attache à un style de façon "affective", et qu'ensuite on ne puisse revenir sur ce choix. Oui, c'est peut-être "théâtral", ou alors cela vient de la prise de son, mais les voix sont beaucoup plus soutenues, c'est cela aussi que je voulais dire, ce qui rend la mélodie mieux liée, plus "enveloppante" dans ses superbes volutes.
Commentaire n°9 posté par Valentine le 02/03/2010 à 14h51
Je crois qu'il y a plusieurs interprétations de Janine Collard avec des sopranes différentes à chaque fois.
C'est le prodige d'internet: en cherchant bien on finit toujours par trouver ;o)
Je ne sais pas si les voix sont plus soutenies, il faut beaucoup de soutien aussi pour chanter avec légèreté, ce qui est sûr est que chacun peut trouver dans la discographie de quoi nourrir son plaisir. Ensuite, on réagit en fonction de ce que 'on est comme corps de résonance, bien au-delà de toute explication rationnelle. Je préfère le timbre de mes chanteuses à celui des autres, et cela ne s'explique pas, sans doute
Bises Valentine et merci de tes précisions, je suis contente d'avoir retrouvé cette version que tu aimes...
Réponse de Russalka le 03/03/2010 à 09h56