jeudi 17 janvier 2013

Musique, Peinture, Poésie, penser * 29 * Le violon





Figures féminines en forme de violon  Cyclades
3000 ans avant notre ère





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Qu'est-ce donc qui provoque en nous une telle émotion  à la vue de ces figurines  de marbre ?  Les lignes féminines des objets nous renvoient-elles à la Terre matricielle ? Trouvons nous dans ce dessin qui se répète à travers les âges contentement d'une unité perdue ?
On ne peut dater avec précision l'apparition du violon.  Le mot est cependant mentionné  en Lorraine en 1490  comme l'attestent les archives de la ville de Nancy , trente ans donc avant la date communément retenue pour  sa naissance  à Crémone sous les doigts du luthier Amati.
Que nous disent ces archives ?  voir document en ligne
Qu'en 1490, René II de Lorraine,  " sur les plaintes qui lui avoient été faictes des abus glissez dans ses estats et paus, par ignorance des temps, dans l'art et mestier de joueurs de violons et aultres instrumens, desquels il arrivoit tous les jours de grands inconvéniens " avait établi " ung maistre dudict mestier, avec pouvoir de créer des lieutenans particuliers partout où besoin seroit, pour réprimer les abus et les mulcter d'une amende de quanrante sols."
Le violon est donc bien présent dans l'est de la France à cette date. Et il semble assez répandu et bruyant pour qu'un Duc décide de légiférer à  son  sujet et créer une confrérie...


En 1505 Bellini  représente dans une Vierge à l'enfant un ange musicien. J'ai pu lire ici ou là qu'il s'agissait d'un violon,  que nenni, c'est une Lira de braccio, une lire à bras, et  nous tenons là un des nombreux ancêtres de ce prestigieux instrument au passé aussi flou que complexe.

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En 1523, une note de la Trésorerie de Savoie mentionnait  le paiement des prestations des " Vyollons de Verceils "

On peut attribuer son émergence  au talent de plusieurs écoles de luthiers qui réfléchissaient au même moment à  l'amélioration puis combinaison des violes, lires à bras - dont il emprunte la forme des ouies et l'âme ( petite pièce de bois  qui relie la table au fond ) - petites gigues et rebecs ( auquel il prend l'accord par quintes ) alors en vogue.  Parmi eux le luthier lyonnais d'origine bavaroise,  précurseur de génie  trop souvent oublié dans cette genèse et qui appartenait aux grandes écoles de lutherie du nord de l'Europe,  Gaspard Duiffoprugcar.
Cette gravure le représentant - exécutée en 1562 par l'artiste Lorrain Woeriot -  nous montre sans doute possible,  en bas à droite, deux violons de belle facture qui témoignent d'un véritable aboutissement dans la lente évolution de chacune des parties de cet instrument.

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Repos pendant la fuite en Egypte,   Caravage ( 1571-1610)



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Très vite l'instrument va connaître un véritable engouement. Tout à fait paradoxal d'ailleurs car si les peintres l'associent à la noble  présence des Anges musiciens, pour les grands de ce monde  le violon est aussi méprisable que les pauvres, nomades et indigents qui se le sont très vite approprié.
Sa puissance étonnante pour une si petite taille, la rondeur de sa sonorité si difficile à apprivoiser  ne laissent pas d'agacer et ce sont  sans doute ses caractéristiques-là qui l'associeront très vite et  dans le même temps aux Anges, aux vagabonds et même du Diable.
Compagnon des danses de village ou des chansons de taverne, à l'instar de la cornemuse et de la vielle,  il jouit d'une telle défaveur que Philibert Jambe-de-fer écrit en 1556: " Le violon est fort contraire à la viole... beaucoup plus rude en son. Il s'en trouve peu de personnes qui en usent, sinon ceux qui en vivent par leur labeur. "
Et voilà comment est posé le principe selon lequel un musicien est d'abord un valet et,  pourquoi pas , un ivrogne !
Les belles idées de la Renaissance ont fait perdre au  pauvre sa position de représentant du Christ sur terre.  Veut-il s'affranchir de sa condition ?   Pas question ! Qu'il l'assume et avec elle cet instrument rétif à l'accord et dépourvu de ces frettes qui rendent plus aisés les virtuosités princières.  Pensez ! C'est en lui faisant l'aumône que le riche achète sa place au Paradis. Il est donc de son intérêt que le pauvre le demeure. Les temps n'ont guère changé...

 Joyeux violoniste ,  G. van Honthorst ( 1590-1656)


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Rixe de musiciens des rues,  Georges de la Tour (1593-1652)


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Regardant bien, vous retrouverez dans le tableau ci-dessus le joueur de vielle évoqué par ailleurs dans mon article sur Jean de Sainte Colombe et Marin Marais et peint par le même peintre.
Heureusement pour le destin du violon, les compositeurs ne le tiennent pas dans la même défaveur que leurs mécènes.  L'Italie de Monteverdi, Corelli, Vivaldi,  la France de Lully, pour ne citer qu'eux, donnent ses lettres de noblesse à l'instrument des gueux.  La période classique puis romantique voient sa diffusion large dans toute l'Europe où il évince peu à peu les violes de l'orchestre.
C'est dans ce contexte de démocratisation ( qui n'en est pas une d'ailleurs car de renégat le violon est devenu l'instrument des élites ) que les peintres le confient aux ermites et même à la mort comme on peut le voir ci-dessous :

Ermite jouant du violon -  Spitzweg (1808-1885)

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La mort violoniste, Arnold Boecklin

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Les références métaphysiques sont tentantes pour un instrument dont l'appareil se décline en âme, ouÏes,  chevilles, jambes,  coeur, estomac... Et si dans ce bois là se cachait un être vivant ? S'il était réellement un pont entre le monde d'ici-bas et l'autre monde?
Les instruments de la famille du violon sont ceux dont la sonorité se rapproche le plus de la voix humaine et son pouvoir d'attraction tient tout autant à cette " voix " qu'à sa morphologie clairement et anthropomorphiquement nommée mais qui pourtant nous échappe et ne se laisse pas si facilement dompter.
Notre double il est, dont les chants de sirène ne cessent de nous séduire, nous envoûter, qui sait... nous perdre !
Nous retrouvons ici la rhétorique du Diable musicien chère à tant de légendes:


Diable violoniste, illustration de Joseph Sattler
aux contes de Georges Spetz
( 1884-1914)

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Avec le temps, ce bel instrument devient celui des poètes.
L'école française ( nous y reviendrons ) lui offre les accents mélancoliques de Thaïs sous la plume de Massenet, ou la rudesse inquiète du Tzigane de Ravel.
 
Violoniste bleu,   Chagall  ( 1887-1985)

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Pierrot bleu amoureux  rougissant sous la lune,  flottant au-dessus des toits nous dit notre heureuse jeunesse.
Le visage sans regard, au sourire à peine esquissé caché derrière le platre du maquillage d'Arlequin nous conte, lui, la mort.


Le violon ne ferait-il rien d'autre que nous rappeler sans cesse que nous nous inscrivons dans un temps où le bois chante toujours mieux que les hommes et longtemps après eux ?


Violon d'Arnaud de Michel Sementzeff

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Pour vagabonder encore un peu...


Liebeslied de Kreissler


Campanella de Paganini, arr. Kreisler, enr. en concert 1953, I.Stern



Nigels Kennedy joue Jimmy Hendricks, Fire

4 commentaires:

Viviane Lamarlère a dit…


Encore une fois, quelle somme! Etonnant Nigel Kennedy. Et le violon manouche ?

Merci de veiller ainsi à nourrir nos faims de musique et d'histoire. Ah, si on m'avait initié ainsi, qui sait...

Amitiés,

Joubert
Commentaire n°1 posté par Joubert le 10/03/2010 à 13h23
j'ai eu du mal à trouver un morceau de jazz qui me plaise, j'avais pensé à ce grand violoniste de jazz, je ne me souviens plus son nom, qui jouait avec Django. Mais rien ne me branchait. Comment se nommait-il bon sang??? Ca va me revenir.
J'ai pensé mettre le tzigane de Ravel mais c'était trop long
Kenndy est épatant, on dirait qu'il s'amuse tout le temps et que c'est facile...
Merci Joubert!
Réponse de Russalka le 10/03/2010 à 13h46

Viviane Lamarlère a dit…

Quel article !!! Encore une fois, tu nous gâtes en iconographie et en renseignements inédits ! J'ignorais qu'il y eût des figurines en forme de violon dès l'antiquité - alors que c'est pourtant évident ; tout comme il est évident que le violon (le violoncelle plutôt !) évoque un corps de femme. Que les tableaux sont intéressants ! Quant aux extraits musicaux, j'ignorais totalement aussi que Jimmy Hendricks ait pu s'en servir en musique rock ; et quant à la Campanella, j'ai pu aller aux renseignements, car je croyais que c'était une oeuvre de Liszt dont Paganini avait fait l'arrangement pour violon ; et je découvre non seulement que c'est l'inverse, mais en plus qu'à l'origine Paganini l'avait écrite avec orchestre : d'où (ce qui m'a alertée) ta mention "arr. par Kreisler".
Tu vois, c'est ce genre d'article que tu pourrais adresser à la revue en question.
Commentaire n°2 posté par Valentine le 10/03/2010 à 14h42
La Campanella que nous connaissons au piano est un arrangement de Liszt pour épater les copains ;o)
l'interprétation que j'ai mise en ligne est une transcription faite par le grand Kreisler pour piano et violon, on y retrouve d'ailleurs les accents légèrement viennois qui sont sa marque de fabrique.
J.Hendricks avait composé pour la guitare et N. Kennedy reprend au violon cette oeuvre là, époustouflante je dois dire...

oups, collaborer à une telle revue, je ne m'en sens pas les épaules...
ce soir, je participe à des lectures poétiques dans une ville de ma région dans le cadre du Printemps des Poètes, temps bien gris pour une telle soirée!
Bises et à demain le plaisir de te lire.

Viviane Lamarlère a dit…

'adore tes articles sur l'histoire ainsi que les toiles, je suis attirée plus particulièrement sur les les 2 dernières , elles sont superbes . Merci de me donner des petites pistes pour mes recherches de peintres Bises
Commentaire n°5 posté par aimela le 11/03/2010 à 11h05
Que je suis contente que tu trouves ici ton bonheur, ravie si cela ouvre des horizons nouveaux à ta passion pour la peinture
je ne me lasse pas non plus de découvrir les chefs-d'oeuvres de cet art.
Quelle chance tout de même de vivre en un pays où voir un tableau et écouter de la musique n'est passible d'aucune sanction.
Bises Aimela et à demain.

Réponse de Russalka le 11/03/2010 à 16h09

Viviane Lamarlère a dit…


Le violon ne peut que nous émouvoir de par sa forme et ses sonorités...
Je reste très sensible aux interprétations "Liebeslied" de Kreissler et "La valse de Gayaney" de Katchaturian !
Les toiles sont superbes et particulièrement celle de Caravage !
Très bel article
Commentaire n°8 posté par Corinne le 16/03/2010 à 14h29
Tu as choisi, Corinne, les deux pièces qui me plaisent le plus dans ces exemples sonores
sans doute est-ce pour cela qu'elles encadrent les autres d'ailleurs
Merci de ton écoute amicale et aprdonne le retard, je suis au jardin souvent par ces beaux jours...
Réponse de Russalka le 18/03/2010 à 09h35