jeudi 17 janvier 2013

Musique, Peinture, Poésie, Penser * 30 * Le luth et sa famille à l'époque baroque





" Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé,
Le Prince d'Aquitaine à la tour abolie.
Ma seule étoile est morte, et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la mélancolie. "

Gérard de Nerval.

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Tous les portraits de cette page semblent regarder ailleurs. Et l'on pourrait projeter dans les visages pensifs cette mélancolie dont parle le Poète.

Pourtant, aucune pose affectée. Les personnages semblent s'abstraire sans regret de ce qui les entoure. Leur regard tourné vers l'intérieur témoigne de  la solitude dans laquelle se trouve celui ou celle qui accorde son instrument et ne dialogue plus qu'avec lui, totalement étranger au monde.
En vérité nous savons tous que cette cécité momentanée libère l'écoute, lui autorise un surcroit de présence et que la légende des accordeurs de pianos qui accordent d'autant mieux qu'ils sont aveugles n'est point fausse. Ce retrait - pour eux tragique - des battements colorés de l'ici-bas les aide à mieux entendre ceux de la corde.
Ici les couleurs brunes prédominent. Leurs nuances légèrement fumées s'accordent à la perfection à celles de l'un des instruments chéris de l'époque baroque: le luth.


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Cornelis Bega ( 1620-1664 )  Jeunes femmes au luth




Cet instrument trouve racine dans les débuts de l'histoire humaine. Chronologie rapide si cela se peut:

- Vers 2350 avant notre ère: le Tanpur, luth à manche long dont on retrouve trace  dans l'iconographie mésopotamienne

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 et dans les représentations de l'Egypte ancienne. Selon les lieux ovoïde ou arrondi, à caisse assez petite. Il est  joué encore aujourd'hui en Afrique.


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- 500 ans avant notre ère: Le Tanpur devient Pantur et prend
en Grèce et dans la Rome antique les noms de pandura ou pandoura. Son manche se raccourcit déjà beaucoup par rapport à l'antique Tanpur.

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On en voit un exemple sur cette statuette grecque du IIème siècle avant notre ère.





- 50 ans avant notre ère jusques 300 ans après JC:  Les premiers luths à manches courts de l'histoire sont visibles sur des reliefs sculptés appartenant à la civilisation gréco-bouddhique de Gandharâ ( actuel Pakistan et Nord-Ouest de l'Inde et Afghanistan). Est-il d'origine autochtone ou fut-il importé lors de ses conquètes par Alexandre le Grand? Nul ne le sait...
On le retrouve également dans le bassin méditerranéen, comme en témoigne le sarcophage de Julia Tyrriana aux Alyscamps de la ville d'Arles, daté du 1er siècle de notre ère et gravé de plusieurs instruments de musique. De gauche à droite un hydraule, un luth de profil qui permet de voir sa caisse piriforme indiscutable, une lyre.
A noter que le patronyme Tyrrania et les autres attributs dessinés sur ce sarcophage auraient à voir avec le dieu Mên Tyrranos et semblent indiquer que la personne ensevelie là pratiquait le culte de Cybèle, très vivant en Grèce et en Asie mineure.



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Avec sa large caisse et son chevillier courbé ce luth va dès le début du premier siècle de notre ère essaimer dans toutes les directions, empruntant la route de la soie vers la Chine où il donnera dès le 2ème siècle de notre ère naissance au Pipa,

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Le Pipa atteindra le Japon au VII ème siècle où il restera sous le nom de Biwa.
On le retrouve en
Anatolie où la première mention écrite qui en est faite est une inscription à titre posthume au début du V ème siècle sur les murs d'une église d'Aphrodisias: " Prière pour Astérius, le joueur de luth " .


Il est présent également dans la sphère byzantine, en particulier sur des mosaïques du VIème siècle dans le palais de Constantinople. Les chroniques grecques de l'époque font d'ailleurs état de voyageurs bulgares transportant avec eux des instruments en forme de poires qu'ils nomment Pandours ou pantours. Une recrudescence de mentions dans l'iconogaphie aura lieu au VIIème siècle lorsque les Bulgares  s'installeront aux frontières de  Byzance pour la sauver des assauts de l'Islam.

En Perse est connu à l'époque de la conquête musulmane un autre luth à manche court au nom de de barbat, comme son inventeur, un musicien de la période  Sassanide. Je n'ai malheureusement pas réussi à trouver de date précise relativement à ce musicien si ce n'est qu'il exerça sous le règne de Khosro Parviz, donc entre 590 et 628 de notre ère.

Toutes les études les plus récentes, dont celle très passionnante de Amine BEYHOM, chercheur associé au Centre Patrimoines des Langages Musicaux (PLM), Université de la Sorbonne et Hamdi MAKHLOUF, `ūdiste et compositeur, doctorant à l’Université de la Sorbonne sur le frettage de l'Oud des origines, confirment que cet instrument, le barbat fut importé en Perse de l'Indus et de la civilisation gréco-Bouddhique.
Citation de cette thèse:

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Les Arabes se l'approprièrent sous le nom de  Oud qui a donné par suite le vocable luth et contribuèrent à le répandre en Espagne et dans le Maghreb dès le IXème siècle.

Pour résumer, le luth à manche court, ancêtre de notre luth baroque  apparait dès la fin du 1er siècle avant notre ère dans la vallée de l'Indus,  puis dès le 1er siècle après notre ère dans le bassin méditerranéen y compris la Gaule romaineau 2ème siècle en Chine, et par suite entre Vème et VII ème siècles  à Byzance, en Anatolie, en Perse .


Cet instrument  au curieux chevillier cassé en arrière et à la belle caisse piriforme à bandes collées - qui nécessitait une haute technicité  et dont on ne sait à ce jour si elle fut le fait de luthiers orientaux ou européens  - fera le bonheur des luthiers: ils mettront et mettent encore aujourd'hui tout en oeuvre pour magnifier d'incrustations de bois divers ce somptueux vaisseau.

Détail d'une fresque du palais Schiffanoia à Ferrare, 1470
On y voit un luth à neuf côtes.


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Mais écoutons plutôt un Oud contemporain sous les doigts virtuoses de Chahar Mezrab:

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/17_Oud_-_Chahar_Mezrab.mp3



On peut aujourd'hui dénombrer trois sortes de luths:

- L'Oud oriental que vous venez d'écouter, monodique, sans frettes et joué avec un plectre, à l'importante caisse de résonance et au manche fin et court. Il est sans doute assez similaire à l'Oud originel.

- Le luth italien, à manche large et 20 cordes dont 6 à 8 choeurs ( cordes doubles )

- Le luth français, à manche plus étroit et 10 doubles cordes plus une chanterelle, parfois tendues sur double chevillier. Il essaimera dans toute l'Europe du Nord et influencera le jeu des clavecinistes au point que l'on parle de jeu de luth pour nommer un des registres du clavecin. C'est d'ailleurs par souci de damer le pion aux clavecinistes que les luthiers ajouteront deux voire trois doubles cordes supplémentaires.  On estait souvent en justice contre la confrérie cousine en ces temps là...
Hélas, la difficulté à accorder cet instrument devenu trop ample marquera au XVIII  ème siècle la fin de son âge d'or, au point que l'on pourra dire qu' " un joueur de luth consacre soixante ans de sa vie à son instrument dont quarante à l'accorder et vingt à jouer faux.". Voir ici de belles reproductions de ces instruments.


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Rapide retour en arrière...


On se souvient que dès le Xème siècle la musique polyphonique était en plein essor.  Les musiciens qui découvraient le luth ne tardirent guère à abandonner le plectre originel - avec lequel n'était possible que le jeu d'une ligne monodique - pour la pulpe des doigts qui permettait de faire sonner plusieurs cordes ensemble.
Sa sonorité très douce et sa grande maniabilité ne s'imposent cependant que lentement dans la musique européenne.
Entre les XIVème et le XVIème siècle, son manche est muni de frettes et supporte trois, quatre puis six cordes, dont cinq doubles ( choeur ) qui lui donnent davantage de puissance dans la tessiture grave.

La renaissance  offre au luth les oeuvres de 
John Dowland, d'une altitude indépassable. S'appuyant sur le répertoire très riche des chansons populaires, il le porte aux sommets dans des pièces toutes plus délicieuses les unes que les autres, où l'élégance stylistique le dispute à l'émotion avec une virtuosité toujours empreinte de naturel.







Mais Dowland était une exception dans son temps. Et son talent de mélodiste ne réussit pas à détroner la polyphonie à voix égales si florissante sur le continent.


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Caravage, Le joueur de luthdétail qui nous montre une partition à l'italienne,
coupée en deux dans la hauteur.

Ce fut la rencontre d'autres styles, italien en particulier, qui rendit la polyphonie savante pesante aux oreilles des amateurs : ils lui préférèrent de plus en plus souvent une ligne de chant plus simple et soutenue de quelques accords.

Le répertoire raffiné du luth, associé dans la littérature et l'art pictural aux voluptés du corps et aux inquiétudes de l'esprit  précipite dès les débuts de l'époque baroque la naissance de la mélodie accompagnée.
Pire, car très prosaïque quoique de fécond rebondissement, trouvant leur instrument trop long à accorder, les lutistes décident de ne jouer en suite que des pièces d'une même tonalité. Après avoir préludé librement, ils enchaînent des danses  couple par couple en alternant danse noble et lente et danse rustique plus enlevée.
La suite de danses trouve enfin sa forme souple telle que la théorise Lully et l'orchestreront Bach et Haendel.

L' enseignement du luth fait dès lors partie du parcours obligé des jeunes  gens de bonne famille et sa diffusion élargie va de pair avec les nombreuses méthodes  sur la meilleure manière de pincer les cordes, tenir le manche, appuyer l'auriculaire sur la table d'harmonie etc.

L'engouement pour ses sonorités un peu ouatées  va perdurer jusqu'au milieu du XVIII ème siècle avec la création d'un répertoire d'une richesse et variété exceptionnelles qui va causer bien des frayeurs aux clavecinistes dont il est le grand rival particulièrement brillant ...


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Giuseppe Crespi ( 1675-1747 )  Jeune femme accordant son luth




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Thomas Wilmer Dewing ( 1851-1938 )  femme au luth


L'Italie est le premier pays à voir naître des compositions écrites spécifiques au luth. Dès 1507, l'éditeur O.Petrucci publie Spinacino, Capirola, dont vous pouvez voir ici un fac-simile de son manuscrit en tablatures:


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Giovanni Ambroisio Dalza, Bossinensis, Galilei ( le père de l'astronome ) puis le plus grand de tous, Francesco da Milano suivront.   Ils laisseront à la postérité de belles chansons et airs et variations au caractère souvent mélancolique ( d'où le poème de Nerval ) mais qui témoignent tous des possibilités extraordinaires du luth  comme accompagnateur des voix ou instrument soliste.

Le reste de l'Europe ne sera pas de reste avec Ennemond Gaultier et Robert de Visée en France puis Silvius Léopold Weiss en Allemagne












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Laurent de la Hyre ( 1606-1656 ) Euterpe accordant son théorbe


Malheureusement pour le luth,  on eut beau lui ajouter des doubles cordes ou étoffer sa table d'harmonie, lorsqu'il tenait partie au milieu de l' orchestre il était inaudible!
Or, pendant qu'il conquérait les coeurs et les cours d'Europe, des instruments  plus sonores et plus graves étaient apparus dès 1570 en Italie.
Théorbe, chitarrone italien, luth théorbé... autant de noms qui recouvrent des luths basses, souvent munis d'un double chevillier comme le montre très bien la toile ci-dessous. Ils sont au luth ce que le violoncelle et la contrebasse sont au violon.


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John Michael Wright ( 1617-1694 )  Jeune femme jouant du théorbe

Leur sonorité plus sombre, très ronde et chantante,  séduit immédiatement le public et les artistes. Leur jeu de cordes graves  ne reposant pas sur le manche et vibrant de manière sympathique renforce la résonance des autres cordes et leur permet de tenir un rôle prépondérant dans le continuo habituellement dévolu aux basses de violes ou au clavecin.

 La grande famille des archiluths  va peu à peu éclipser l'instrument des princes, des anges et des poètes.
Découvrons la voix du théorbe.

La première pièce,  Prélude de la suite en Sol majeur de Robert de Visée nous permet d'entendre la fonction même de cette forme musicale: échauffer les doigts de l'interprète et affiner son accord. Les gammes descendantes et ascendantes de plus en plus longues et ornées servent de cadre lentement apprivoisé aux improvisations qui leur succèdent. On sent bien ici le théorbiste écouter le son qu'il invente...

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/Theorbe_Suite_In_G_Major__I_Prelude.mp3



La seconde pièce, toujours de Robert de Visée, est une variation sur le thème de la Folia. Ce thème était très prisé dans toute l'Europe.



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Jean-Baptiste Tiepolo, jeune femme à la mandoline



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Feuerbach ( 1829-1880 ) Femme à la mandoline



Pendant que le luth et les théorbes se disputent le devant de la scène un autre instrument, bien plus petit mais qui leur est apparenté, fait doucement sa place au soleil. La mandoline,  enfant de la guiterne et de la mandole, a une origine très mouvementée. Le mot mandole viendrait de mandore, lui-même étant selon Gilles Ménage une transcription de pandore ou pandura, nous connaissons ce terme...

Ce sont les Romains qui ont élargi le manche de l'antique pandura, l'ont tendue de quatre cordes et lui ont donné la forme en amande qu'on lui connait.

Les pays du bassin méditerranéen vont adopter très vite cet instrument aux sonorités  un peu acidulées. La suite de l'histoire fait partie de  ces évolutions fructueuses surgies de la rencontre avec d'autres instruments voisins. Juste retour des choses, c'est en Italie que son poids léger, son faible coût, sa facilité de jeu vont lui permettre de prospérer dans tous les milieux, aussi bien aisés que populaires. La mandoline napolitaine sera l'instrument du peuple, la mandoline milanaise celle des compositeurs de musique classique.

Comme le luth elle sera souvent représentée en peinture, au coeur de vanités ou de natures mortes musicales ou encore entre les mains de belles jeunes femmes. Peu de compositeurs vont cependant s'atteler à la mettre en valeur: elle reste pour eux un instrument du peuple et à ce titre ne méritera d'entrer dans l'orchestre symphonique qu'au XIXème siècle seulement.

Mais sa vogue dans l'imaginaire populaire reste telle que le peintre Derain nous la représente entre les mains d'un jeune africain. Le jazz est alors en train de  se  l'approprier. Autre histoire...


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Derain ( 1880-1954 ) Le noir à la mandoline



On ne saurait quitter ce dernier instrument sans référence à celui qui osa écrire pour elles deux de ses plus beaux concerti, Antonio Vivaldi:

Allegro du concerto en sol majeur pour deux mandolines


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/01_Concerto_pour_2_Mandolines_en_sol_Majeur_RV_532__I_Allegro.mp3


Andante molto du concerto en ut majeur pour deux mandolines


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/08_Concerto_pour_2_Mandolines_en_Ut_Majeur_RV_558__II_Andante_molto.mp3

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