jeudi 17 janvier 2013

Musique, Peinture, Poésie, Penser * 34 * Le clavecin de Domenico Scarlatti




" On dirait des bulles d'eau précieuses, ou bien les gouttes de la beauté ruisselante... ce sont les sonates de Scarlatti."  G. d'Annunzio.


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                                                                      Joseph Vernet
                                    Calme dans un grand port Européen


De ce port européen dans lequel règne, nous dit le peintre, le plus grand calme, nous ne saurons jamais le nom. Peut-être Toulon? Ou Marseille...
Une chose est certaine, ce ne pouvait être la Naples de la fin du XVIIème siècle, toute bouillonnante de musique et de contradictions. Chansons des rues légères et pourtant empreintes de passion s'y opposaient à la gravité: Naples était encore une possession espagnole et l'ombre de Saint Thomas d'Aquin ne se trouvait pas loin... L'opéra bouffe trouverait dans ces contrastes ferment à son succès.

C'est dans cette ambiance parfois sombre mais féconde, joyeuse et fiévreuse que naît Domenico Scarlatti, le 26 octobre 1685. Son père est compositeur, directeur de théâtre, sans cesse par monts et par vaux comme on dit: il faut bien trouver - déjà - appui auprès des princes et de quoi financer les oeuvres produites et la famille Scarlatti ne roule pas sur l'or. Mais la maison natale est ouverte à qui veut entrer et s'y croisent pour des répétitions une foule d'instrumentistes et chanteurs. Ce sera pour le jeune Domenico un vrai bain de musique à défaut d'un enseignement structuré.

Il faut croire que ce bain fut splendide car à peine âgé de dix-sept ans, le voici nommé organiste et compositeur de la chapelle royale de Naples. Il n'y exercera guère: l'année 1700 voit l'Europe toute entière précipitée dans la guerre de succession d'Espagne et le vice-roi de  Naples lui-même est menacé. C'est la fuite vers la Toscane et la cour des Médicis.
Alessandro prend alors conscience du génie de son fils. Celui-ci a jusque là vécu et composé dans son ombre mais ses deux premiers opéras sont très prometteurs. Il l'envoie à Venise.

Jamais Domenico ne reviendra dans sa ville natale. Il faut dire que là-bas il rencontre et se lie d'amitié avec Vivaldi et surtout Haendel. Et puis c'est... Venise et ses promesses, à un âge où l'on rêve d'horizons sans limites!




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                                            Francesco Guardi, Venise



Quelques temps après,  nos deux amis s'étant installés à Rome, une joute devenue célèbre les oppose dans les salons du  grand mécène le cardinal Ottoboni. Chacun des deux est déclaré vainqueur... dans sa catégorie. Rien que de très naturel, dans le fond. Scarlatti est depuis son plus jeune âge un brillantissime claveciniste, au jeu délié, élégant et d'une grande délicatesse de toucher, Haendel de son côté a une réputation de puissance à l'orgue qui a passé toutes les frontières. Longtemps après cette confrontation musicale et toute amicale,  lorsque l'on parlera en sa présence de son ami, Il caro sassone (le cher saxon) Scarlatti se signera... Ce diable de Haendel devait faire sonner les orgues comme un dieu, décidément!



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                         Hubert Robert, Ermite priant dans des ruines romaines



Comme il aimerait mener une vie d'ermite, seul face à son inspiration et son instrument, ce jeune prince du clavier. Il n'est pas homme a se montrer dans les concerts, d'ailleurs il ne se produit pas lui-même et fuit toute mondanité hors ces concours improvisés. Mais la lourde succession de son père qu'il a reprise à la cour de la très influente  Marie Casimire de Pologne lui crée des obligations contre sa nature. Ce qu'il y tisse de relations discrètes et efficaces entre l'aristocratie locale et le Vatican le conduisent à être nommé maître de chapelle de la basilique St Pierre. Il n'a pas trente ans.

Deux opéras par an, des cantates, le Stabat Mater à dix voix, telle est sa production à l'époque.


Toutes oeuvres oubliées aujourd'hui qui lui permettent de peaufiner, en particulier dans les ouvertures de ses opéras, cette coupe binaire qu'il reprendra avec un tel génie dans ses sonates de clavecin.
Bientôt il quitte Rome pour le Portugal où il est chargé de l'éducation musicale de l'Infante Maria Barbara. Entre le jeune virtuose et cette jeune femme au physique aussi ingrat qu'elle était musicienne douée nait une amitié profond
e. Devenue reine d'Espagne, Maria Barbara attire à Madrid Domenico, son épouse et leurs enfants.

Son père  qu'il n'a revu qu'une seule fois vient de mourir. Domenico se sent-il libéré de cette ombre aimante et pourtant très écrasante? L'amour conjugal lié à l'amitié d'une reine lui donnent-ils de nouvelles ailes? Toujours est-il que son génie ose enfin s'affirmer en dehors des styles et formes paternels.

Installé en  Espagne jusqu'à sa mort, ( le 23 juillet 1757 ) Domenico ne s'y consacrera qu'à son instrument de prédilection et l'extrême variété de ses sonates laisse supposer qu'il écrivit pour toutes sortes de clavecins.
Ce seront de belles années de travail paisible et constant qui le tiennent à l'écart de la vie publique et des souffrances du peuple peint ici par Murillo:



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Et plus tard par le magistral et si moderne Francisco Goya:


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Vit-on comme on compose et compose-t-on comme on vit? A l'instar du Sieur de Sainte Colombe,
il faut croire que cet homme qui terminait certaines de ses compositions par la mention " Vis heureux " et demandait à ses interprètes et élèves de se montrer plus humains que critiques mena une vie d'une grande ascèse dont témoigne la rigueur de son écriture.
D'une forme simple, immuable ou quasiment, et aucune note n'est à y enlever. En un seul mouvement divisé en deux parties séparées par une barre de reprise, chaque sonate - fort différente dans la forme de celles de Corelli -  y expose en général un seul thème qui se promène de la tonique vers la dominante puis revient à la tonique, comme tournant autour d'un axe tonal aux harmonies légères et choisies avec soin. On nomme cette manière " forme en arche ".
Gaie, enjouée, la musique pour clavecin de Domenico Scarlatti influencera considérablement celles de Padre Soler, Galuppi, Clémenti.
On ne connait de cette oeuvre qui comporte 555 sonates aucune partition autographe, ce qui pose de grands problèmes de datation. Une seule fut éditée par Scarlatti lui-même et dédicacée au roi du Portugal, les fameux " Exercices pour clavicembalo" soit trente sonates de difficulté graduée. C'est le claveciniste contemporain Ralph Kirkpatrick qui va opérer un classement scrupuleusement respectueux de l'édition de ces sonates par paires thématiques comme le souhaitait le compositeur.

Pour poursuivre cette écoute, je vous propose donc quelques extraits avec parfois le bonus des partitions dont vous pourrez suivre le dessin gravé à défaut d'en lire exactement les notes, comme on chemine sur un sentier inconnu sans se perdre vraiment...

La sonate K ( comme Kirkpatrick) numéro 1

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Trois versions ici de cette sonate enjouée et brillante en ré mineur dont le début de la première phrase du premier motif commence sur le ré et se dirige immédiatement vers la tonique, le la. La première pour clavecin, que je trouve assez lourde mais qui sans doute correspond aux canons d'interprétation de l'époque, celle de Joseph Payne. Elle ne fait pas les reprises et l'instrument y est accordé un demi-ton plus bas que le diapason actuel.

  
http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/01_Keyboard_Sonata_In_D_Minor_K1_L366_P57__Allegro.mp3

La deuxième pour piano par Mixaïl Pletnev qui est un peu exagérée de mon point de vue relativement à la longueur ( langueur?) d'énonciation des ornements et de l'articulation thématique, un peu affectée et ... convenue finalement.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/1-02_Sonata_for_keyboard_in_D_minor_K_1_L_366.mp3
La troisième pour piano encore interprétée avec brio et simplicité, je dirais même avec âme, celle de Dubravka Tomsik:


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/06_Sonata_for_Keyboard_in_D_Minor_K_1__L_366__Allegro_1.mp3


Continuons sans emprunter la chronologie, mais qu'importe, ici il convient de se faire plaisir,  avec la sonate K 525 qui donne à entendre le caractère très percussif et guitaristique, dans un style très espagnol sous les doigts de Pierre Hantaï:


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/03_Sonata_In_F_Major_Kk_525__Allegro.mp3

Puis la très célèbre sonate K 380 interprétée ici en concert par Vladimir Horowitz à Moscou. Les motifs en écho sonnent comme une élégante pastorale:

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/01_Sonata_in_E_K380__Andante_Commodo.mp3
Maintenant la sonate K 450, au délicat caractère nuancé de mélancolie ( tonalité de  sol mineur ) qui développe sa grande complexité thématique sous les doigts légers du pianiste Ivo Pogorelitch.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/11_Sonata_in_G_Minor_K_450__Allegrissimo.mp3
La même dans sa version clavecin sous les doigts décidément incontournables de Pierre Hantaï, avec cette diction inégalable qui rendent de mon point de vue bien mieux que la version pianistique le caractère dansant et un peu appuyé de cette burlesque, danse pittoresque espagnole du mot  " Burla " plaisanterie.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/21_Sonata_In_G_Minor_Kk_450__Allegrissimo.mp3

Bien sûr, Scott Ross nous en offre une version encore plus aérienne, dont les ralentis suivent ces respirations du corps nécessaire à la tenue de la danse sur la durée:

http://www.bourgys.com/pmt/pile.mp3
Enfin, à tout seigneur tout honneur, la magnifique sonate K 427 par Scott Ross, condensé de sensualité et virtuosité réunies. Le ruissellement des notes, pour revenir à l'image première qui entame cet article nous donne idée des mains prodigieuses de Scarlatti... Bonne écoute!

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/16_Sonata_Kk_427_G_Major_1.mp3


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