mercredi 9 janvier 2013

Musique, Peinture, Poésie, Penser * 6 * Troubadours et trouvères


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Il était une fois un Roi et une Reine.

Guillaume IX d’Aquitaine fut sans nul doute le premier troubadour. Sa petite fille, Aliénor d’Aquitaine, mère de Richard Cœur de Lion, troubadour célèbre lui aussi, joua un rôle considérable à travers ses différents mariages dans la diffusion vers l’Europe du Nord de cet art dont l’influence poétique s’ancrait depuis le IX ème siècle dans des traditions venues d’Orient via l’Espagne Arabo-Andalouse. Le thème de l’hommage à la Dame y était très courant, elle sa fille surent en codifier l’usage et imposer les lois.

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La musique instrumentale, quant à elle, puisait essentiellement dans  les musiques traditionnelles régionales d’influence toulousaine ou celtique mais également dans le renouveau de l’écriture religieuse.
C'et en effet au moment où s'essoufle le chant grégorien et s'élance la polyphonie que se développe l'art Lyrique des troubadours puis trouvères.

La Loire fixait alors la limite entre Langue d'Oil, au nord, et Langue d'Oc, au sud. Le mouvement né en Aquitaine et Limousin s'était étendu vers le midi toulousain, le Languedoc, la Catalogne et le nord de l'Italie, enfin vers le Nord de la France et de l’Europe et l’Allemagne.
Il connait son apogée en 1200, mais le déclin de la chevalerie et les guerres contre les albigeois vont y porter un coup fatal. Commence alors en Allemagne la diffusion du minnesäng ( chant d’amour) puis avec l'extinction de la féodalité et l’essor de la bourgeoisie,  du meistersäng (chanson de maître).

Pour résumer on pourrait dire que le temps des troubadours s'étend de 1080 à 1200
celui des trouvères de 1150 à 1250, celui des minnesingers puis meistersingers de 1170 à 1500.

On se perd un peu dans l’origine du mot troubadour. Pour certains, il viendrait du mot latin tropus qui désigne une forme de chant liturgique apparue dans la zone d'influence de Saint Martial de Limoges. Les chants des premiers troubadours semblent très marqués par les Versus produits en Aquitaine au XI° siècle et par leurs nombreux mélismes.

Pour d’autres spécialistes, le troubadour ou le trouvère sont à la fois poètes et musiciens qui s'adonnent à l'art de trobar, de trouver les sons justes sous les mots justes de leurs chansons amoureuses ou épiques.
Leur grande innovation tient à l'indissociabilité de trois termes: amour, poésie, musique. Et cette union ne peut s'exprimer que dans l'entrelacement ( entrebescar ) des rimes - presque inexistantes avant eux - et de la musique.

Les troubadours appartenaient à toutes les classes sociales. Les uns étaient de grands seigneurs du Midi, tels Guillaume IX de Poitiers, duc d'Aquitaine, le comte de Toulouse, le roi d'Aragon, le Dauphin d'Auvergne.

Certains étaient gens d'Église, comme Peire Cardenal, Pierre d'Auvergne…
D'autres enfin étaient d’origine modeste, comme Bernard de Ventadour ou Marcabru qui passait pour être un enfant trouvé.
Enfin quelques femmes, des trobairitz, telle la comtesse de Die, se comptaient aux rangs de ces fameux poètes méridionaux.

                       
La plupart étaient des professionnels qui exerçaient leur art pour vivre. Ils le tenaient souvent d’un autre troubadour qui les formait à leur répertoire. Tous les troubadours ne furent cependant pas des chanteurs qui interprétaient eux-mêmes leurs œuvres. Certains devaient recourir à d'autres artistes pour l'exécution de leurs mélodies. S’accompagnant de vièles

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ou de cistres

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de tambourins, de mandores, de psaltérions

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de harpes, de chifonies


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et de la merveilleuse cornemuse aux noms si variés dans toute l'Europe

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beaucoup d'entre eux étaient surtout des amuseurs de cirque qui fascinaient les foules.

La poésie des troubadours, ou trobar, liée à l'apogée de la langue d'oc, célébrait l'amour courtois. Dans la société médiévale, l'activité littéraire des troubadours était d'ailleurs en elle-même une manifestation de l'idéal chevaleresque. À l'origine, les troubadours chantaient leurs propres poèmes devant la cour mais, plus tard, leurs œuvres furent récitées par des musiciens itinérants.
Bien sûr on trouvait plusieurs tendances au sein de ce trobar:

Le trobar leu ( léger), d'une clarté absolue, aux rimes simples.
Le trobar clus, hermétique, où s' illustrera Macabru.
Enfin le trobar Ric ( riche) qui nous chante un amour à la fois jour et nuit, clair et obscur, lumineux et sombre, compréhensible et incompréhensible.

Er resplan la flors inversa
pels trencans rancx et pels tertres
quals flors neus gels e conglapis
que cots e destrenh e trenca

Alors brille la fleur inverse
entre falaises tranchantes et collines
quelle fleur neige gel et glace
qui coupe tourmente et tranche

Les formes de ces poèmes étaient d’une variété dont nous n’avons plus idée dans notre chanson moderne :


Du type litanie, proche des épopées antiques où chaque vers était chanté sur la même mélodie. On y comptait la chanson de geste, le rotrouenge avec soliste et chœur, la chanson de toile qui était une chanson de geste en raccourci contant l’infortune d’une fille de roi.

De type séquence comme dans la liturgie, comportant deux versets à même rime mais finale ouverte et finale close. Le lai, le descort, l’estampie – chanson pour instrumentistes seuls - illustraient ce type de création.

De type hymne, dans lequel on retrouve nos formes balbutiantes dites « bar » ( ab, ab ; cd) (chaque lettre correspond à un verset)
Ou canzone a tornade ( ab, ab, cdb)

Enfin de type danse comme la ballade, le virelai, le rondeau, souvent fêtant la renaissance du printemps.

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Ces différentes expressions musicales utilisaient les complexes modes musicaux présents dans la musique religieuse, parfois même reprenaient des thèmes mélodiques du grégorien sur lesquels étaient plaqués des textes amoureux ou guerriers.
Bien sûr, le contenu de ces chansons variait selon les artistes qui se faisaient quasiment une spécialité de chacune d’entre elles.
Il nous est parvenu 2500 textes et trois cent mélodies notées pour près de 500 auteurs. Une courte classification suit, qui n'épuise pas l'immense créativité de cette période:

- La chanson d’amour courtois contait l’amour impossible, la fin’amor inspirée d’Ovide et de l’Ars Amandi. Guillaume IX, Bernard de Ventadour, Marcabru en furent les plus brillants représentants.

Elle continuera avec les trouvères, puis le dolce stil nuovo de Dante en Italie, enfin le pétrarquisme qui prendra la relève pour célébrer le désir éternellement inassouvi.

- Le trobar clus ( clos) est un style très hermétique où la philosophie voisine avec l’alchimie et où s’illustrera entre autres Peire d’Auvergne mais aussi Macabru.

- La chanson d’aube qui sépare les amoureux.

- La pastourelle qui chante les amours entre un chevalier et une bergère.

- La sirventès aux accents politiques ou satiriques.

- La chanson de croisade.

- La planh (plain, plainte) déploration de la mort d’un seigneur.

- Les chansons à danser.

La communication des deux traditions littéraires et musicales, méridionale et septentrionale, fut facilitée et approfondie par les Croisades. Nombre de trouvères et troubadours y prenaient part, réchauffant sans nul doute les veillées d’armes de leurs poèmes et musique.

La poésie lyrique des trouvères se distinguait cependant de celle des troubadours. Si on analyse les quelques 4000 poèmes qui nous sont parvenus dans les chansonniers du XIII ème siècle, il ressort que les trouvères ne cultivaient pas le trobar cloz ( la métaphore obscure.) Leurs poèmes s’attachaient à magnifier les plaisirs de la vie, parfois assez crûment d'ailleurs,  mais aussi à dénoncer la classe bourgeoise montante avec un humour souvent grinçant.

Chrétien de Troyes, dont nous connaissons tous les cycles de la Table ronde, et Richard Cœur de Lion, Turold, auteur supposé de la Chanson de Roland, comptent parmi les trouvères les plus féconds dans le style épopée, cycles, chanson de geste.

Certains d’entre eux se consacrèrent au théâtre et écrivirent des œuvres de grande envergure. On pense à  Adam de la Halle, auteur du jeu de la feuillée et du jeu de Robin et Marion, véritables opéras avant l’heure, ou Rutebeuf qui s’illustra dans le  théâtre, le roman, les fabliaux, des poèmes aux tons graves tirant leurs thèmes de sa vie personnelle.

La musique des trouvères est assez mal connue. Les 2000 mélodies retrouvées sont le plus souvent partiellement notées et ne permettent pas de déduire du style propre aux chanteurs du nord de la France, on suppose que la forme la plus courante était celle du couplet alternant avec un refrain.

Au contraire, le Minnesänger puis Meistersänger nous a laissé un matériel très abondant qui atteste, pour ce qui concerne les textes, de l’influence de la poésie classique (Ovide et Horace) et d’une amitié toute particulière pour les thèmes héroïques, traités sous la forme de lai ou de lied.

L’accompagnement instrumental y était souvent une contrefaçon à peine déguisée des thèmes religieux mais puisait aussi dans des thèmes profanes autochtones, en particulier à l’époque primitive, les chants traditionnels des terres qu’empruntait le cours du Danube.
La musique d’un poème à succès était souvent reprise par d’autres artistes qui y posaient leur propres mots, s’assurant ainsi une diffusion dont le hasard était quelque peu écarté…
Les poèmes étaient toujours chantés, accompagnés par la vièle, le luth ou la harpe qui improvisaient sur la mélodie chantée.

Le plus célèbre des Minnesänger fut Walther von der Vogelweide. ( 1170-1228)

Ce n’est qu’au XIV ème siècle que l’on peut enfin trouver les mélodies entièrement notées dans des chansonniers, dont les plus célèbres sont le Carmina Burana, partiellement noté en neumes, poésie profane et religieuse écrite en latin et haut allemand par des écclésiastiques défroqués, et le Chansonnier de Colmar.

Les maîtres chanteurs de cette époque se rejoignaient en confréries qui devaient chaque semaine juger de la qualité de composition de l’un ou l’autre.
Certains d’entre eux, comme Hans Sachs, auteur de 4500 chansons et 2000 pièces de théâtre, sont encore chantés et joués aujourd'hui…
Mais l'art Nova a déjà commencé à s'étendre, sonnant la fin des baladins...

Dans trois prochains articles je vous présenterai plus précisément les trouvères, et en particulier
Marie de France, puis une compositrice allemande du onzième siècle, unique car aux confins de l'art des troubadours, trouvères et minnesingers, femme de génie, médecin, linguiste, écrivai et j'en passe: Hildegarde von Bingen.

Enfin le très beau et très fameux Llibre Vermeilh de Montserrat, compilation de chants et danses sacrées et profanes recueillies au XIIIème siècle dans ce sublime monastère situé sur la route de Compostelle.

Pour l’heure, voici quelques extraits de cette période si féconde.


Lorenzo da Firenze: Aria


Walther von der Vogelweide: Palastinalied

2 commentaires:

Viviane Lamarlère a dit…

C'est une période qui me fait réver
et une musique que je ne me lasse pas d'écouter

Merci Viviane de rendre dense ce passé
qui a fait l'homme d'aujourd'hui
Commentaire n°7 posté par le bateleur le 02/04/2008 à 22h29
merci Luc, contente que cet article t'ait fait plaisir
Réponse de Russalka le 03/04/2008 à 10h41

Super article Viviane, moi qui aime partivulièrement le moyen-âge, je suis comblée . Bises
Commentaire n°8 posté par aimela le 04/04/2008 à 17h30
merci Aimela, il y en a encore trois autres en préparation ( Marie de France, Hildegarde von Bingen, le livre vermeil d eMontserrat) mais comme ils me prennent beaucoup dd temps en recherche et que je fais mille choses par ailleurs etc, je me pose un peu. le retour n'en sera que plus agréable ;o) Bisous!
Réponse de Russalka le 06/04/2008 à 11h06

Félicitations, pour cet article aussi bien documenté qu'illustré.
Et repose-toi, en effet on ne peut être partout... Moi aussi je vais m'absenter ; déjà que j'ai eu maille à partir avec mon ordinateur ce qui m'a causé bien des difficultés ces derniers temps...
Commentaire n°9 posté par Valentine le 04/04/2008 à 19h24
Absolument. Hier, nous avosn reçu des patients jusqu'à onze heure du soir dans notre cuisine... des gens du voyage qui ont souvent tous leurs petits malades, on ne peut pas dire non, même quand on n'est pas de garde et c'est autant de bousculade de mes plannings ;o).
Réponse de Russalka le 06/04/2008 à 11h08

Viviane Lamarlère a dit…


Très très bel article Viviane !
Moi qui savoure les lais de Marie de France - par troubadours tant inspirée - je me régale à l'avance :

Les Deus Amanz

1 jadis avint en Normendie
2 une aventure mut oïe
3 de deus enfanz que
s'entr'amerent;
4 par amur ambedeus finerent.
5 un lai en firent li Bretun:
6 de Deus amanz recuilt le nun.
7 verité est kë en Neustrie,
8 que nus apelum Normendie,
9 ad un haut munt merveilles grant:
10 la sus gisent li dui enfant.
11 pres de cel munt a une part
12 par grant cunseil e par esgart
13 une cité fist faire uns reis
14 quë esteit sire de Pistreis;
15 des Pistreins la fist [il] numer
16 e Pistre la fist apeler.
17 tuz jurs ad puis duré li nuns;
18 uncore i ad vile e maisuns.
19 nuns savum bien de la contree,
20 li vals de Pistrë est nomee.
21 li reis ot une fille bele
22 [e] mut curteise dameisele.
23 cunfortez fu par la meschine,
24 puis que perdue ot la reïne.
25 plusurs a mal li aturnerent,
26 li suen meïsme le blamerent.
27 quant il oï que hum en parla,
28 mut fu dolent, mut li pesa;
29 cumença sei a purpenser
30 cument s'en purrat delivrer
31 que nul sa fille ne quesist.
32 [e] luinz e pres manda e dist:
33 ki sa fille vodreit aveir,
34 une chose seüst de veir:
35 sortit esteit e destiné,
36 desur le munt fors la cité
37 entre ses braz la portereit,
38 si que ne se reposereit.
(MdF)

Veîre, la chifonie (symphonie) ch'est la chifouornie. Eune vielle à reue byin normande...
http://www.umanitoba.ca/faculties/arts/french_spanish_and_italian/m06.htm
Commentaire n°2 posté par Merlin le zeteticien le 02/04/2008 à 10h37
cela fait trois fois que mles réponses aux commentaires en s'affichent aps, je recommence
d'abord merci pour ce beau poème dont je comprends certaines phrases pas toutes, mais si je prends le temps et un beau dictionnaire, je sais que c'est faisable (sourire)
ensuite pour ton enthousiasme qui donne envie de continuer; sais tu que je aprlerai un jour prochain de Hildegarde von Bingen, femme pour laquelle je crois tu éprouves une grande admiration? ce sera l'objet de mon prochain article dans cette série et je suis en train d'écouter des airs composés par elle, c'est merveille..
Et puis pour ce retour en langue Normande dont, sil ne tenait qu'à moi, je la ferais enseigner à, l'école tant elle chante et sonne... Ah Merlin tu m'étonneras toujours... Je t'embrasse fort mon compère de Comper!
Réponse de Russalka le 02/04/2008 à 14h49
Je n'ai pas pu accéder aux commentaires de l'article que tu as écrit à propos du roman d'André Dhotel.
Alors je poste ici.

A chaque fois que je sens mes chairs et le reste se durcir, je sais qu'un roman, ou quelques pages, de l'écriture d'André Dhotel (le diange) sauront me redonner le goût à la vie

Ton article en rebond-écho m'a fait le même effet
et ces temps-ci
il est particulièrement rare de trouver de quoi retouver le besoin d'ouvrir grand les yeux
tant la lumière est d'une étrange qualité qui blesse l'oeil.

Merci Viviane poue cette belle ode à la vie à travers cette non-histoire comme tu le suggère, d'un auteur qui partage la sérénité et la tolérance.
Commentaire n°3 posté par le bateleur le 02/04/2008 à 13h12
merci
Réponse de Russalka le 02/04/2008 à 17h42