mercredi 9 janvier 2013

Musique, Peinture, Poésie, Penser * 8 * Hildegarde von Bingen








Elle voyait pousser les pierres et leur attribuait des vertus protectrices, curatives,  prédictives, purificatrices.
Pour n’en citer qu’une, l’émeraude :

" L'émeraude pousse tôt le matin, au lever du soleil, lorsque ce dernier devient puissant et amorce sa trajectoire dans le ciel. A cette heure, l'herbe est particulièrement verte et fraîche sur la terre, car l'air est encore frais et le soleil déjà chaud. Alors, les plantes aspirent si fortement la fraîcheur en elles comme un agneau le lait, en sorte que la chaleur du jour suffit à peine pour réchauffer et nourrir cette fraîcheur, pour qu'elle soit fécondatrice et puisse porter des fruits. C'est pourquoi l'émeraude est un remède efficace contre toutes les infirmités et maladies humaines, car elle est née du soleil et que sa matière jaillit de la fraîcheur de l'air. Celui qui a des douleurs au coeur, dans l'estomac ou un point de côté doit porter une émeraude pour réchauffer son corps, et il s'en portera mieux. Mais si ses souffrances empirent tellement qu'il ne puissent plus s'en défendre, alors il faut qu'il prenne immédiatement l'émeraude dans la bouche, pour l'humidifier avec sa salive. La salive réchauffée par cette pierre doit être alternativement avalée et recrachée, et ce faisant, la personne doit contracter et dilater son corps. Les accès subits de la maladie vont certainement faiblir... "

C’est peine que l’on ne redécouvre que depuis peu de temps cette femme d’exception qui a marqué de son empreinte toute l’Europe médiévale.
Hildegarde Von Bingen est née en 1098 à Bermersheim dans une famille aristocrate rhénane. Son père avait promis d’offrir son dixième enfant à l’Eglise, ce sera elle.  Elle entre donc à l’âge de huit ans au couvent des bénédictines de Disibodenberg sur le Rhin, dans le diocèse de Mayence,  prononce ses vœux perpétuels et reçoit le voile monastique des mains de l'évêque Otto de Bamberg vers l'âge de quatorze ans.
C’est à l’age de 38 ans qu’elle devient Abbesse de ce monastère avant de fonder en 1147 le monastère de Rupertsberg qui donnera son nom à un manuscrit fameux de ses œuvres.

Elle s’y consacrera à la Vie le restant de son existence, et avec quel génie, quelle curiosité pour les connaissances de son temps, quelle intelligence des autres, quelle aptitude intacte à la rébellion, quelle conscience surtout de ce qu’elle nommait Viriditas, concept de vitalité spirituelle et corporelle, que nous retrouverons plus tard chez Spinoza et sa philosophie de la joie.
Elle nous laisse une œuvre immense, une très riche correspondance, l’élaboration d’une langue et d’un alphabet nouveaux, deux ouvrages médicaux - les seuls au XIIe siècle - des traités de botanique et de géologie, des chants et drames liturgiques et surtout ces visions qui ont traversé intactes le temps, dont de superbes enluminures peuvent approcher l'essence .


Et si  avant de l’écouter nous explorions les multiples facettes de ce génie féminin qui a synthétisé culture Saxonne et latine, science et religion, poétique et médecine  et qui fut à elle seule une encyclopédie sans précédent?

Le médecin d’abord.
Elle fut sans doute l’un des plus important de son temps. Ses ouvrages pressentent les idées à venir sur la physiologie humaine. Férue de pharmacologie et douée d’une grande connaissance des simples qu’elle observait sans se lasser, elle utilisait tout ce que la nature pouvait offrir de traitements aux maladies curables alors et cette sapience en fit l’une des toutes premières phytothérapeutes.




Tout en tenant la virginité pour le plus haut niveau de la spiritualité, elle fut la première femme de l'histoire à parler sans fard du plaisir du couple et en particulier de l’orgasme féminin qu’elle décrit avec précision et poésie.
   
    Quand elle fait l’amour avec un homme, la chaleur dans le cerveau de la
     femme, qui procure la sensation de plaisir, se transmet aux sens et déclenche
     chez l’homme l’expulsion de la semence. Quand la semence s’est logée à
     l’endroit prévu, c’est la chaleur intense du cerveau qui la retient. Les organes
     de la femme alors se contractent. Les organes sexuels, qui sont ouverts pendant
     les menstruations, sont maintenant fermés, tel un poing serré.
(
Audrey Ekdahl. Hildegardis Curæ et Causæ (1173), Medieval Inst., Michigan, 1992.)

Nous sommes bien loin ici des élucubrations de la psychanalyse sur la fonction symbolique de l'orgasme... et si près de ce qui a permis à l'humanité de se conserver: le plaisir partagé.
Penseur, et ceci bien avant que Léonard de Vinci ne lui donne cette forme que gardera  la postérité,




cette figure de l’homme s’inscrivant à la fois dans un cercle et un quadrilatère accompagnait au quotidien ses réflexions d’intellectuelle toute préoccupée de sagesse, mais aussi ses visions mystiques qui passionnèrent le Moyen-Âge et furent éditées jusqu’en 1513 à Paris.




Le manuscrit le plus beau parmi les dix qui nous sont parvenus du Scivias ( du latin sci vias Dei " Sache les voies de Dieu ") est celui de Rupertsberg.
Il décrit en plus de 600 pages 26 expériences visionnaires illustrées de 35 enluminures et se clot sur 14 chansons et une partie de la musique du drame liturgique Ordo Virtutum, quatre-vingt-deux mélodies qui mettent en scène les tiraillements de l'âme entre le démon et les vertus.

Les enluminures qui accompagnaient la description de ses visions- et à la facture desquelles elle participait pleinement - sont de toute beauté, comme cet œuf cosmique à l’étoile rouge dont la forme est très évocatrice du sexe féminin:


ou cette ronde de la vie, qui, si elles ont enchanté les alchimistes, suggèrent aujourd'hui à des spécialistes en neurologie que ses visions étaient liées … à des migraines… Laissons-les à leurs expériences propres et laissons-nous charmer.





Je ne doute pas et même espère que des amateurs éclairés sauront apporter une lecture nourrissante aux deux images qui précèdent.

On reconnaît dans le style des chants de Hildegarde celui du trobar clos ( hermétique ) dont je vous avais parlé précédemment à propos de Macabru. Ces textes ainsi que les traités divers mais également la langue neuve qu’elle créa à partir d'un alphabet de son invention:




constituaient la base de l’enseignement  qu’elle dispensait à ses religieuses, et ils sont donc tout ce qui nous reste d’un programme éducatif pensé comme tel au Moyen-Âge.



Femme d’engagement, elle se bat pour que les filles reçoivent une éducation identique aux garçons, et comme la plupart des Abbesses de son temps administre de vastes domaines terriens tout en assurant la direction de ses sœurs et leur éducation.

On connaît moins ce qui fut le drame de son existence : sa séparation d’avec sa meilleure amie, une jeune religieuse, Richardis, qui l’assistait dans les divers travaux du couvent et la rédaction de ses livres. Au fil des années, elles deviennent inséparables au point que souvent les miniatures les représentent ensemble.

En 1151, l’archevêque de Brême, frère de Richardis, prend ombrage de cette amitié et décide de confier à sa sœur le monastère de Saxe afin de l’éloigner d’Hildegarde. Celle-ci cherche par tous les moyens à empêcher Richardis de quitter son monastère, allant même jusqu’à écrire au pape, qui refuse de contrecarrer la décision de l’archevêché local.

Richardis meurt l’année suivante. L’archevêque, responsable d’avoir séparé les deux amies, écrit alors  à Hildegarde :

" Je t’informe que notre sœur, la mienne mais plus encore la tienne, mienne par la chair ; tienne par l’âme, est entrée dans la voie de toute chair [...] que tu lui gardes ton amour autant qu’elle t’a aimée, et s’il te semble qu’elle ait commis faute en quelque chose, de ne pas la lui imputer, mais à moi, tenant compte de ses larmes qu’elle a versées après avoir quitté ton cloître, comme beaucoup de témoins peuvent l’attester. Et si la mort ne l’en avait empêchée, dès qu’elle en aurait obtenu la permission, elle serait venue à toi ".

A la mort de son amie, Hildegarde, qui avait tant donné à l’Eglise ne pourra se garder de dire très haut sa rancœur envers l’institution à laquelle elle avait consacré son existence, envers les hommes de Dieu et ce Dieu-même.
Puis elle se laissera absorber jusqu’à sa mort par ses visions mystiques, loin des violences de ce monde, juste entourée du cercle des proches moines et moniales, de musique et d'extase.





Son oeuvre de compositrice ne vous laissera pas indifférents. Elle apaise et étonne de sa grande sensualité et originalité.
Toute de méditation et de mélismes, sa musique vocale se situe bien dans le lignage du plain-chant, laissant une voix féminine développer ses vocalises accompagnées d’un seul instrument et emporter aussi bien l'interprète que son auditoire très haut, très loin.

Je vous offre pour commencer une Séquence, ici intermède instrumental entre deux airs chantés.  Elle est composé en mode dit Eolien et  on doit à la vérité de dire que les modes grecs anciens tels que nous les ont légués les moines relèvent de copies successives et fausses et n'ont rien à voir avec la musique grecque antique, qui était pentatonique: les gammes des Pères de l'Eglise étaient déjà heptatoniques.  Ce mode dit Eolien correspond à notre gamme de La mineur descendante.
Cette gamme s'écrit ainsi:

LA-SI-DO-RÉ-MI-FA-SOL-LA , et c'est elle qui a donné naissance à notre gamme mineure occidentale avec sa septième augmentée:

LA-SI-DO-RÉ-MI-FA-SOL#-LA.

Ce mode éolien était très en vigueur en Europe du Nord jusqu'au XIIIème siècle, mais on remarquera à l'écoute attentive l'élision fréquente du FA, ce qui rapproche donc l'usage qu'en fait l'érudite Hildegarde des gammes utilisées de fait en Grèce Antique ou dans les Balkans.
Cette première phttp://www.blogger.com/homeièce est remarquable par ses variations ténues sur une ligne en apparence monodique et la douceur de son orchestration dont les timbres se marient à merveille. Sur ce rythme binaire obsessionnel vont se caler dans le dernier tiers de l'oeuvre des séquences ternaires à la flute qui vont à chaque fois davantage nous enrouler dans le ruban sonore. Pour ma part je ressens très profondément l'ancrage Celtique de cette musique.

Séquence         


Puis un des chants de l'extase déroulé par une superbe voix de soprano, toute d'élan et de ferveur. On y entend l'âme chanter autant que le corps.




O Virgen mediatrix   








2 commentaires:

Viviane Lamarlère a dit…

Merci mille fois Viviane pour cet article dont le fond et la forme (je suis peiné de cette forme si sèche qui dit si mal à quel point les deux sont en accord)
Ce que tu écris là viens, en un moment propice, en ce qui me concerne,
ces temps lointains, que notre époque moderne sous évalue tant, je les ressens en grande proximité autant de mes préoccupations actuelles, que des nourritures dont j'ai besoin.

Oui,
il y a beaucoup à explorer de ces éléments que tu donnes
(les images, l'alhpabet)

vraiment un grand merci à toi de ce cadeau
(je reviens d'Ardèche où j'ai passé une nuit dans le repos d'une chambre monacale)
empli d'une sérénité qui manque tant.
Commentaire n°3 posté par le bateleur le 28/04/2008 à 12h04
Je suis super contente que tu aies aimé cet article.
Cette musique est un enchantement, les enluminures somptueuses... on pourrait passer des heures à les regarder. C'est en tous cas ce que j'ai fait en regrettant de ne pouvoir agrandir!

En particulier cet oeuf cosmique dont les détails me poussent à me replonger dans Cellarius et Robert Fludd

Et puis cet alphabet...
rencontrer des textes écrits dans cette langue... le rêve!

Nos temps oublient ce qu'ils doivent à ces périodes si fécondes,
nos temps oublient ceux où la pensée, la musique, la science, l'artisanat, concouraient de l'unité d'une vision du monde et d'une quête dont tu témoignes
celle d'une pacification, d'une élévation intérieures.
Il faudrait en effet s'interroger sur ce que le monde d'aujourd'hui dévore en nous pour que nous ressentions si fort ce besoin de retourner sur nos pas
Merci Luc du partage.

Réponse de Russalka le 28/04/2008 à 14h55

Viviane Lamarlère a dit…

14h55
Ah, ça y est ! L'éditeur de commentaires est redevenu opérationnel.

Magnifique article sur Hildegarde Von BINGEN ! Cette femme contredit à elle toute seule les détracteurs de la civilisation européenne du Moyen-Âge qui aurait été obscurantiste et si peu éclairée qu'il aurait fallu rien moins que les lumières de l'islam en provenace d'Al-Andalous pour féconder les esprits qui allaient initier chez nous la Renaissance. Tout cela est mensonger ! On se demande pourquoi les historiens officiels ont souhaité tenir notre civilisation propre dans un état d'ignorance crasse alors que des esprits comme celui d'Hildegarde, de Marie de France et de tant d'autres (femmes mais moines aussi) travaillaient dans l'ombre et des milliers de manuscrits précieux en sont le témoignage. Il suffit de voir ceux du Mont Saint Michel pour s'en persuader. Pourquoi ce silence pesant sur une époque qui fut imprégnée de réflexion, de ferveur et de mysticisme c'est vrai, mais aussi d'une vraie formation scientifique, d'une réelle inspiration musicale, d'une somptueuse architecture d'inspiration religieuse mais fondatrice de tant de techniques inédites et audacieuses.
Alors il faut arrêter : le Moyen-Âge fut une période fondatrice, en profondeur. Le féminisme d'Hildegarde en est une preuve comme l'étendu magnifique de ses talents !
Commentaire n°4 posté par Merlin le zeteticien le 28/04/2008 à 12h15
Comme tu dis, Jean-Pierre... opérationnel. Je suis déconnectée à chaque commentaire auquel je réponds, c'est une galère...
Cela me touche plus que beaucoup que tu ais aimé cet article ( qui m'a demandé pas mal de boulot, mais cette compositrice de génie et femme de génie méritait qu'on la sorte un peu de son ombre, car en dépit de l'universalité de son esprit, on n'en parle JAMAIS!)

Je suis bien d'accord avec toi et avec Luc d'ailleurs, ces périodes furent sans doute ( laissons de côté les guerres et catastrophes humaines) parmi les plus brillantes de notre histoire sur le plan de la création artistique, littéraire, architecturale, et on le voit avec Hildegarde, l'élan donné à la médecine.

Pourquoi les historiens officiels dis tu? parce que peut être dans ces personnages là se cache le mot histrion. Ces historiens étaient peut- être les fous du rois, caressant dans le sens du poil les visées politiques, les hypocrisies, les ambitions et allant pour cela jusqu'à cracher sur leur propre pays? Je suis en particulier choquée que parce qu'elle était femme, on l'ait si longtemps et avec si peu de courage laissée de côté. Il y a urgence de réparation... je crois. Bisous et merci d'avoir aimé.
Réponse de Russalka le 28/04/2008 à 15h08