mardi 29 janvier 2013

... N'aimait pas la pluie




Je l’avais toujours su. Mon destin s’inscrirait de l’autre côté de l’eau, loin des géminations de la crasse et du vent.
Le temps des
liqueurs pourpres avait brodé mon ventre
aiguillées sans plaisir

sans dessein ni repos

je devinais ses lèvres qui ne savaient que prendre

écarteler

brûler


J’étais imperturbable au-dessus des volcans.


Vint l’ heure des forêts

que j'ai aimé cette heure aux collisions de miel

déclinaison de verts

de hurlements

de larmes

l’ombre des breuils dansants sur le couchis de terre

les feulements d’Eros dans la houle colline montant jusque ma peau...


Je buvais

dévorais tout cet incomestible qu’on nomme sensations.

J’aimais même la mort glissée dans les recoins de la vie capturée

goutte à goutte

précieuse

à la bouche des choses.


Toujours la résistance à imiter les autres. Une eau en moi disait, cotonneuse et confuse, qu’un jour viendrait où…

Ne rien perdre des trésors amassés

même si chaque seconde me rendait plus pesant

moins habile

moins prompt à me mouvoir

plus proche de mes colères.


J'ai laissé grandir paresse...


Quand naquirent les brasiers minuscules au cœur de chaque village, vifs et aventureux comme autant de regards dardés vers l'infini, quand le mince reflet de leurs étincelles a entamé ma chair, le mauvais m’a saisi. Et j'ai dû m'éloigner.

Mes frères s’amusaient à éteindre chaque petit foyer, sans doute aurais-je dû les imiter, me jeter sur le feu jusqu’au dernier charbon transformé en poussière ?


Un triste pressentiment me disait de rester à l’écart de ces jeux

 
Puis la pierre s’est offerte au ciseau, à la gouge

aux tourments du sculpteur ou bien de l'urbaniste. La misère grouillait

à chaque fois plus haut

sortait en flux des portes

sautait par les fenêtres.


De ce qui s’écroulait ils construisaient encore

insouciantes charognes.


Et mes frères et mes sœurs tombaient comme des soldats

avalés par la suie

rampant dans les égouts

chiffonnant les frimousses

grossissant les remugles aux abords de leurs villes

arrachant les dernières racines.


Mon ombre au-dessus d’eux flottait comme un drapeau

il ne restait plus d’arbres

il ne restait plus d’eau

il n’y avait que des bancs  et des rues de bois mort.


J’étais encore là

posé sur des colonnes d'air étouffant et vicié de tant de souvenirs qu'on pouvait les toucher


Mon heure enfin venue

aux quelques survivants à la peau assoiffée

je ne pourrais offrir qu’un écran passager

entre l’étoile mère

et le sol craquelé


J’ai tenu tout ce temps pour accomplir ma tâche

et maintenir de l’ombre

une parcelle d’ombre et de fraîcheur secrète

et peut-être un espoir

Je suis le nuage qui…

3 commentaires:

Viviane Lamarlère a dit…


les nuages apportent l'espoir puisque nous les regardons quand l'on espère et quand on désespère, l'on ne voit plus rien encore moins les nuages qui sont si loins de soi. clémentine
Commentaire n°1 posté par clem le 03/07/2007 à 23h02
Tu es emplie d'une douce sagesse qui me plait beaucoup Clem
c'est vrai que j'essaie de faire parler à la fois les nuages
et notre pauvre terre se mourra du gaspillage de l'eau douce...
Réponse de Russalka le 04/07/2007 à 19h45
Quelle ode Il y a un peu de celle d'Homère un souffle qui traverse le poème et guide ... le nuage à bon port Et puis cet espoir que tu donnes alors même que ce qui est évoqué ici est décadence et chute ... l'averse sera chaude et vivifiante (?)
Commentaire n°2 posté par le bateleur le 04/07/2007 à 07h41

J'espère que l'aversera
tiède
ouvrageuse
semeuse
merci Luc de cette lecture qui réconforte
Réponse de Russalka le 04/07/2007 à 19h47

Viviane Lamarlère a dit…


C'est simplement magnifique. Le temps qu'il faut au nuage pour se faire et se défaire et nous laisser tenter (l'autre jour, j'ai vu une tête de bouc, et puis encore - j'ai oublié, mais pas ce temps-là, justement...). Et puis on se laisse porter de la même manière, puis vient la fin... c'est quand même toi qui es demeuré là, et... je préfère comme ça. Merci, Russalka.
Commentaire n°3 posté par Marie Gabrielle le 05/07/2007 à 07h33
Nous partageons alors le même goût pour cette vie intime des nuages
les dessins que le ciel nous offre
toute cette vie cachée qui crève parfois le molleton
merci Marie Gabrielle
Réponse de Russalka le 06/07/2007 à 07h12
bienheureux nuage sur la misère de notre vie
Je t'embrasse
Commentaire n°4 posté par O. le 28/03/2009 à 18h16
oui, parfois les nuages l'emportent...
Que le soleil revienne et s'installe et tout irza mieux sans doute
Bisous à toi O.
Réponse de Russalka le 29/03/2009 à 16h02

Viviane Lamarlère a dit…


De la naissance à l'au-delà; de l'espoir à la survie; du rire au rictus... de l'infini bonheur à l'ombre des oubli.
Il faudrait se savonner le paiais de chaque parcelle de ces mots ici. Longtemps; pour goûter enfin la vérité.
Commentaire n°5 posté par Ut le 28/07/2009 à 10h42
C'est beau ce que tu dis, Ut, pardonne moi d en'avoir aps répondu immédiatement, je suis très prise en ce moment et très ralentie par mes soucis de sclérose en plaques
les fortes chaleurs ne me valent rien (sourire)
vivement l'hiver
ou un nuage qui aimera la pluie...
Merci d'voir aimé et offert en retour un si beau commentaire poème
Réponse de Russalka le 31/07/2009 à 09h41

Il existe une" juste" distance entre ici et là-bas

Arc en ciel d’un nuage à l’autre

Onde de ce qui est et qui sait l’illusion

Qui pleure sans que cela ne rejoigne la plainte

J’entends cela en la musique de vos mots
Commentaire n°6 posté par Miche le 10/09/2010 à 07h44

Et j'aime la manière dont vous entendez, Miche
car cela donne une dimension à chaque fois neuve à de smots déjà anciens
merci à vous de cette écoute