vendredi 18 janvier 2013

Pat Thiébaut, Rêves de poche




Tracer parole autour de ces pages qui n’en prononcent aucune

dessiner un cercle qui s'ouvre
oser le rêve qui n’écrasera pas le vôtre
oser les mots de l’envol qui laisseront gonfler la pâte fraîche de vos propres rêves…



Je l’ai nommé Bastien, comme l’enfant de L'Histoire sans fin. Bastien pour une histoire sans mots mais pas dénuée de sens.
Et son Lion, Haroun. Ces prénoms me sont venus spontanément en caressant les pages du joli livre pour rêveurs petits et grands que m’a offert il y a peu
Pat Thiébaut.


Il s’appelle Bastien et son lion Haroun mais ils prendront le nom que vous portez en votre cœur.
Tous deux vivent dans un cirque, au centre de ce cercle de lumière qui emprisonne les rêves des spectateurs.

Le cercle.
Symbole fort et qui m’est cher. La perfection faite signe. Le cercle de l’arène qu’abrite une  toile de cirque.

Comment ce symbole qui dans humanité entière exprima si souvent le ciel ou la roue du temps peut-il accepter de rester ainsi enclos sous les plis d’une forme moins aboutie, toute de ruptures de lignes ?

Mais de ce cirque-là, nous ne faisons qu'entrevoir le tissu de rouge et blanc brossé et nous n'entendrons aucune clameur poussée.
Personne d’autre – en apparence – qu’un lion et son dompteur. Et nous qui assistons de l’autre côté de la page à une joyeuse répétition…




Bastien ne sait pas encore venu le temps des changements d’ordre. L’accès au ciel. La fuite loin des lumières trop vives et de ses costumes vides de rêves vrais.

C’est le Lion, animal solaire par excellence, qui va lui ouvrir le chemin des étoiles et de la nuit.

Elles ne ressemblent à aucune constellation connue. Et d’ailleurs pourquoi baptiser les étoiles ? Pourquoi sur un livre de rêver poser l'image épuisée de la Grande Ourse ou de la Croix du Sud, quand on sait qu'en vérité, ces myriades de mondes n'ont ni formes ni desseins?

Comme le disait si joliment Bachelard dans son ouvrage «  L’Air et les songes » : «  Projeter sur le ciel une carte scolaire du ciel, c’est brutaliser nos forces imaginaires, c’est nous enlever le bienfait de l’onirisme étoilé. Sans le poids de ces mots qui soulagent la mémoire – la mémoire des mots, cette grande paresseuse qui refuse de rêver – chaque nuit nouvelle serait pour nous une rêverie nouvelle. » ( P 229)


J’ai longtemps médité cette phrase avant d’oser ce poids des mots qui pourrait tant ici oblitérer les images.
Et d’autant plus que ce livre a d’abord parlé à l’enfoui, l’avant parole. 
J’aurais  voulu dire en ne disant rien, trouver le mot qui dise tout,
ou pour reprendre une belle phrase de Shopenhauer,
vous dire que «  La nuit étoilée est ma constellation ». Vous dire que ce bleu constellé est plus vrai que le ciel.




Beauté de la chute quand on ne craint ni la nuit ni la chute. Beauté d’une chute à deux, tournoyant dans l’éther, jouissant de cette impertinente légèreté que seul connaît celui qui ignore ses ailes. Ici, pas de gestes superflus, pas de violence faite à l’air qui le porte, le corps flotte avec volupté dans le milieu qui est le sien de toute origine.

Qui n’a jamais rêvé qu’il volait au-dessus du monde ? Et d’ailleurs est-ce un rêve ou une réalité d’une autre nature ? Je ne ferme pas la réponse car il me plait de me dire que la nuit, une part de moi s’envole et visite des lieux dont elle revient chargée de souvenirs qu’aucun mot ne pourra étiqueter. Je laisse ma rêverie flotter au fil de ce bleu étoilé que descendent ou gravissent Bastien et Haroun. Et puis me remémore la rancune qui me tenait souventes fois contre moi-même lorsque, au moment de l’endormir, le relâchement trop vif, presque douloureux du corps me conduisait non pas dans la poésie des rêves mais la prose de mon lit.
Je savais alors que je passerais plusieurs heures durant à côté de cette chute vers le haut qui est celle de toute songerie. Je savais que j’appartiendrais quelques heures encore au monde de la pesanteur…

Je savais que je resterais dans l’arène sous le regard muet de mes animaux-rêves.



Est-ce ce qui arrive à Bastien ? Réveil brutal. La réalité avec laquelle il reprend pied est pleine de figures rieuses. Bribes venues de ne sais quel pays.
Il peut, yeux grands-ouverts, contempler quelques instants encore la matière de son rêve qu’une lumière violente du dehors ne sait pas effacer. Mais pour lui, après la chute joyeuse qui l’a initié, les yeux se dessillent. Un rêve, c’est ce qui est vrai. Un rêve, si on y croit, survit à tout ce qui voudrait l’assommer, s’imposer à ses formes, le renvoyer à la nuit. Et soudain l’envie de franchir le cercle de feu, rejoindre la nature qui vibre,
étirer son ombre et le voeu qui la porte vers l’inconnu massé derrière les grilles que dansent les feuilles du lierre.



Regardez bien ce joli livre dans ses moindres détails. Laissez votre regard et votre coeur d'enfant s'ouvrir aux lignes qui y sont cachées. Il est riche de symboles que notre mémoire collective ne sait plus décrypter. Le lierre ici nous dit les cycles de la vie et de la mort, la persistance du désir. J'y entends le contrepoint de verdure à la persistance rétinienne des figures d’animaux rencontrées dans le rêve. Rêver, c’est maintenir vivant son  rêve. C’est le laisser enrouler ses spires autour nos pensées, lui permettre de pousser dans l’ombre d'une poche et comme dit Pat Thiébaut : « De temps en temps, le sortir afin d’en percevoir pleinement la réalité. »
Tout parle si on prend le temps de respirer la piste et ses poussières encore levées.

L’ ombre de l’enfant qui pénètre en silence le cercle de fer forgé, n’annonce-t-elle pas une autre transhumance,  qui laissera loin derrière la ville  et rejoindra la mythique jungle dont déjà des palmiers annoncent les effluves? Et puis, regardez bien,  à côté de ce cercle ou rentre déjà le haut de son corps d'ombre, un autre cercle où s'agitent des formes, feuilles de lierre ou... répliques de ce qu'il est ? Qui le sait? Chacun investira les lieux de ce livre comme il le rêve.


Qu’est-ce qui l’attend, là-bas?
Je ne vous livrerai pas les images de la fin, il convient de garder intacte votre propre lecture. J’en ai déjà trop dit.
Mais je me suis trouvée dans les pages suivantes sous un autre symbole, fort lui aussi et d’autant que de nuit aperçu. Une croix. Directionnelle et en quelles directions… On sent que va avoir lieu une rencontre sacrée. Comme seul l’enfant qui ne craint pas de rejoindre la réalité de ses rêves est capable de l’affronter. Peut-être la liberté pour les ombres que nous sommes tous en ce monde ? Peut-être une autre forme de présence à soi et au monde? Peut-être... le vrai monde?

Crever la membrane
retrouver l’instinct de légèreté
lire le réel autrement qu’il ne s’est jusqu’alors laissé domestiquer et prouver, tel un animal de cirque,  voilà entre mille choses ce que m’a conté ce livre sans point ni virgules, ce livre d’images muettes et cependant nourries d’un foisonnement de signes qui n’ont pas fini de faire douce conversation à ma part archaïque, enfantine.
Surtout, il réussit le pari de conter une histoire profonde en lui conservant l'anonymat du silence et de l'enfance collective.
Les couleurs en sont très prenantes, à la fois denses et transparentes, les bleus en particulier me rappellent ceux des vitraux des cathédrales, bleu inouï. Les oppositions de nuances colorées révèlent un sens de l'équilibre que confime le trait posé, travaillé à l'extrême, avec un souci de prendre le mouvement dans son élan, dans sa respiration, sa suspension aussi. Ce style de dessin me rappelle les livres anciens, on est si loin ici de la platitude des mangas ( désolée pour ceux qui aiment cela...) et sans doute aussi est-ce le sens de la perspective et des volumes qui me ramène à la belle ouvrage de mains nourries de tant d'héritage.
Le rythme calme de la mise en page ouvre en douceur à des questions que l'on peut sans prétention aucune qualifier de métaphysiques.




Vous pourrez commander ce livre chez Pat Thiébaut
11 Rue des Ecoles
67190 STILL
 Mail: cfoulesfeesktumfais@yahoo.fr

Merci, en vous l’offrant et en l’offrant à des amis,

de soutenir l’édition indépendante,
la petite, la non subventionnée…
Il se vend dix euros.

Un vrai bonheur.

Jacques Ibert, Escales



Darius Milhaud, Scaramouche, 3ème mvt


par Claudio Colombo




Aucun commentaire: