lundi 21 janvier 2013

Pupilles


Un conte pour petits et grands...


Approchez-vous, vous y verrez bien mieux... Tout le monde est bien carré, euh, je veux dire calé dans son fauteuil? Alors on peut commencer!


Au début des temps
tous les êtres vivants,
qu'ils soient de plume, de peau, d'écailles ou de poils, ouvraient fermaient les yeux comme vous et moi. Leur pupille était ronde comme la terre dont ils ignoraient tout, ronde comme la roue pas encore inventée, ronde comme le cercle autour du feu les nuits de grands froids.

Les Chèvres et les hommes vivaient en bonne intelligence.


- Donne-moi ton lait, donne-moi la chaleur de ta fourrure, garde pour toi tes cornes
disait l'homme

et les chèvres acceptaient de bonne composition.

Car en retour les Hommes les menaient sous leur protection en des lieux où poussaient de douces nourritures.

Jamais il ne serait venu à l'humain de ces temps là l'idée sauvage de tuer une chèvre. Il faut dire que son ventre toujours rond, son parfum délicat, ses mamelles toujours pleines et ses grands bonds joyeux donnaient à l'existence de ces temps reculés une gaieté qu'elle a perdu.



Par chemins fous allaient les chèvres

laissant traces petites et noires

et les hommes les suivant chantaient " Par chemins par chemins nous suivons nos chèvres!"


Un jour l'une d'elle se perdit.

Il fallu trois lunes pour la retrouver fort loin du village. Ne restait d'elle que sa peau, étrange, sèche et luisante.

Les traces laissées par les dents du loup ( car c'est un Loup qui l'avait tuée) leur racontaient

que son cou s'était tordu souvent en direction du village

qu'elle s'était cabré avec force vers le ciel

et autant de coups de cornes qu'il y a d'étoiles.


Elle avait bien combattu avant de s'abandonner.



Après avoir beaucoup pleuré

les hommes s'en revinrent avec insouciance en chantant " Par chemins par chemins nous perdons nos chèvres. " Le troupeau entendit de loin ces paroles. Elles le mirent en telle rage que quelques chèvres s'en furent et ne revinrent jamais.


Colères à leur tour furent les hommes qui perdaient l'un après l'autre leur coussin douillet au parfum délicat et aux mamelles généreuses pour la tribu. Colères et inquiets.


Une nuit  leur suffit pour trouver le remède.

De bric et de broc

de cric et de crottes

en faisant grand tapage

ils construisent une sorte d'enclos

là où l'herbe pousse et aussi le ruisseau.


Et hop un grand coup sur un piquet puis deux puis trois puis dix tous alignés

et la pupille ronde des chèvres réveillées en sursaut s'aplatit sur le côté droit

et hop un grands coup sur un piquet puis deux puis trois puis trente tous alignés

et la pupille ronde des chèvres étonnées s'aplatit sur le haut

Et hop un grand coup sur un piquet puis deux puis trois puis dix tous alignés

et la pupille ronde des chèvres effrayées s'aplatit sur le côté gauche

et hop... quoi, vous savez déjà la suite???


Au petit matin, attrapant leurs chères amies les chèvres

les enferment dans leur nouvelle maison avec une corde au cou

pauvres d'elles habituées aux chemins fous

et à sauter partout !


A force de contempler jour après jour la forme étrange de leur nouvelle maison ( l'ancienne s'appelait Liberté) la pupille des chèvres fut tellement impressionnée qu'elle ne ne retrouva plus  sa forme originelle.

Les hommes furent longtemps intrigués de ce regard qui semblait vouloir les capturer dans ses coins et peut s'en fallut qu'ils y vissent l'oeil de quelque diable cousin du chat, du serpent ou du crocodile! Puis ils oublièrent cette question.


Mais les chèvres transmirent à leurs petits leur pupille étonnante ainsi qu'une grande méfiance définitive et très justifiée des hommes.


Car pendant qu'elles tentaient de se défaire de leur attache,



les hommes chantant " Par chemins par chemins nous trouverons des pointes plus aigues que les crocs du Loup " -après s'être quelques temps entraînés sur des cailloux puis des feuilles de papyrus- avaient laissé germer en eux l'envie d'inscrire eux aussi des histoires sur des peaux séchées par le temps.


Depuis les chèvres sont devenues très désobéissantes. Elles n'aiment que l'eau qui coule de sa source à la mer, les musiques qui se donnent sans passer par ces récipients que les humains apprirent à fabriquer avec leur peaux et leurs os aussi et puis la poésie qui s'écrit en vert entre deux cailloux.

Et si je vous demandais... A qui la faute?

Vous me diriez
la faute aux graphes
et vous aurez bien raison!





Pour en savoir davantage sur les yeux rectangulaires de certains animaux...




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