mardi 15 janvier 2013

Pureté de l'intention


En écho à ce texte de Luc sur l'Al Manach






Aux alentours de la grange flottaient encore les miasmes de l'atroce flambée.

Elle, avait échappé au carnage. Cachée derrière les arbres, elle tentait de comprendre ce qu'elle savait déjà.
Ces âmes envolées dans les flammes de la nuit du 12 mars
qui sait où elles erraient désormais?

Entre l'Ange et le Diable, il y avait bien peu de différences. Elle-même, pour épargner à son dernier né les affres de la faim, ne l'avait-elle pas saintement étouffé?
En dépit de l'horreur qui l'entourait de toutes parts,  elle éprouvait de la compassion pour cette femme qui, quoi qu'elle ait cherché à acheter sur cette terre à travers tous ses dons, leur avait permis quelques temps de survivre. Elle pensait surtout aux nuits qui suivraient cette nuit, aux images d'épouvante et de remords. A ceux qui avaient survécu et traîneraient en la moindre parcelle de leur chair la honte d'être encore vivants.

Elle pensait à ces savants dont les pourpoints brodés tintaient des clefs de tant de bibliothèques. Leur visage grave en ce matin, leur pas égal foulant les cendres encore chaudes semaient mille pensées contradictoires dans son coeur de payse ignorante des lettres mais dont le bon sens ne lui mentait jamais.

L'un d'eux avait crié " La sainteté c'est une folie! Elle n'est pas de ce monde ".
Et chacun d'acquiescer devant son autorité.
Mais elle, dans son coeur de terrienne savait que ce cri là se noierait bien vite dans les courbettes courtisanes.
Elle, dans son coeur de femme meurtrie savait que depuis la nuit des temps des hommes ou des femmes entraînaient dans leur sillage fou des hordes d'êtres humains que la seule espérance de gagner le paradis ou une simple galette pour apaiser leur faim faisaient se mettre en marche vers tous les carnages.


Non! se dit-elle. Non! La folie est de ce monde et si la sainteté est une folie, la sainteté est aussi de ce monde.
Sainte
Folle
Meurtrière
Un être humain. Entre l'Ange et le Diable. Si simple de basculer.

Elle regardait l'idiot du village s'affairer à ramasser dans les décombres fumants les restes de ces centaines de pauvres sacrifiés à une sainteté qui ne supportait plus l'ampleur et surtout la durée de sa tâche.
Lui, le mal bâti, le sot, la presque bête, celui que tous moquaient, guidait les va-et-vient de quelques habitants du village voisin et des gardes de Dame Mahaut.
Sur l'aire où l'on battait le blé, à côté des fléaux, il entassait lentement une pyramide macabre et encore odorante. Sous le poids des ossements il chutait, puis riant se relevait encore et chutait à nouveau. Et quand tout fut fini, il s'en fut en courant.

Le Saint, pensa-t-elle, c'est celui qui donne et s'enfuit pour ne pas voir son don.

Qui ne donne qu'un instant. Qui ne donne qu'idiot et toujours sans mémoire.
Qui ne donne que tombant.

Il y avait trop de miroirs dans les palais de Dame Mahaut. Il avait fallu qu'elle les brise peut-être.
Elle, femme du peuple parlant à peine et ne sachant des grands châteaux que les murailles épaisses et toujours ravaudées, elle se sentait si proche du pardon . Et de l'inquiétude.
Un jour quelqu'un dirait bien mieux qu'elle que le saint n'est qu'un homme qui balance sans cesse.
Se sait-il pur qu'il chûte. Mais chûtant et sachant, comme l'idiot il se relève.
Et puis un jour s'enfuit.

Ou bien ayant sondé ses ténèbres, s'y précipite enfin.

Entre deux des prières qu'elle ne cessait de balbutier depuis l'aurore, il lui vint que, devenue meurtrière, ravalée au rang des maudits, des derniers de ce monde, Dame Mahaut avait peut-être franchi délibérément ce seuil sans retour en espérant  y acheter dans l'au-delà une place aux côtés du Père.


Un jour, il leur faudrait partager les richesses de cette terre, que les foules de gueux puissent enfin suivre leur propre caravane.

Un jour, il leur faudrait réclamer le temps de la raison
la fin de tous les dieux.






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