samedi 19 janvier 2013

Suisekis, les pierres paysage



Elles nous parlent. Ce langage oublié qui est celui de nos projections intimes vers les objets les plus simples et les plus archaïques.

Le feu nous parle.

Le bercement d'une mer calme sur une grève nous parle.
La profondeur éblouissante d'une nuit pure et étoilée nous parle.
La pierre nous parle.

Elle occupe une place privilégiée dans l'histoire des hommes, depuis la légende de Prométhée qui laissa dans l'argile une odeur de l'humain qui devait en surgir jusqu'aux travaux des géologues suivant de près les mouvement de notre géode, en passant par les pierres levées des Celtes qui devinrent nos clochers de pierres, l'émeraude tombée du front de Lucifer, la pierre philosophale, les pierres levées abritant des génies au Viet-Nam, les pierres de foudre Africaines liées à la fertilité etc. Il faudrait des centaines de livres pour en parler.

En Chine est né il y a deux mille ans un art de la relation avec la pierre, rapidement adopté au Japon:  Le suiséki.

Ce mot proviendrait de l'accolement de Sansui-seki:
San signifie montagne, Sui signifie Eau, Seki signifie pierre. Pour les extrême-orientaux la peinture de paysage se dit en outre "eaux et montagnes"
Le suiseki à l'origine était donc remarquable par sa forme rappelant celle d'une montagne et tout l'art du " cueilleur de pierres" consistait à mettre sa découverte en valeur sur un support ( Daïza) éventuellement entouré d'eau.
Il s'agit en vérité de sculptures naturelles, extraite du sol, d'un gisement ou d'un chemin, nettoyées de leur gangue terreuse puis conservées sans aucune retouche ni découpe, afin d'exposer la face de la pierre qui " parle " le plus.
Avec le temps les amateurs se sont intéressés à des pierres figuratives, représentant des personnages ou animaux, voire objets de la vie quotidienne puis des pierres qui, polies, dévoilaient un paysage spontané fait d'incrustations de feuilles, tiges, minéraux dont l'assemblage évoquait une peinture humaine, ou une fleur.
Cette dernière catégories de pierres à dessins de surface ne sont pas des suisekis mais des Biseki (belles pierres) ou Kazari-ishi (pierres décoratives)
En voici deux des notres:






Les fameuses pierres à fleurs de chrysanthème (Kikka-seki) sont à classer dans ce groupe.




Le cueilleur de pierre consacre sa vie à exercer sa conscience visuelle afin d'apprécier l'extraordinaire vibrant au milieu de l'ordinaire. Puis, pénétrant le coeur de la pierre, s'y découvrir lui-même. La pierre, objet immobile, muet, sans âge, est à tout instant un miroir de ce que nous sommes en cet instant là.
Sa couleur, sa sécheresse, rugosité, friabilité, aspect jeune ou vieux, la sérénité ou le tourment qu'elle dégage, la pureté de ses lignes ou au contraire ses rides, mieux encore sur une même pierre ces oppositions que le boudhisme Zen nomme Wabi-Sabi et qui au sein de l'extraordinaire, du presque-parfait font si intensément ressentir le " presque " , l'anomalie, la monstruosité, la fragilité, le déclin ou la force, autant de qualités  qui nous font accéder à une perception  intuitive du monde, bien au-delà d'un recensement purement intellectuel.

Une pierre qui vient d'être récoltée n'est pas encore un Suiseki. C'est une pierre jeune,  à laquelle il faudra des années de soins appropriés. En effet, les pierres, elles aussi, doivent vieillir. Elles sont élevées et nourries. Avec le temps, et selon leur nature, elles acquièrent une patine naturelle, semblable à celle d'un objet de grand âge.

Voici une minuscule pierre pas plus grande qu'une  cuiller à café, trouvée par Michel dans les Alpes du sud, on peut admirer le drapé de cette oeuvre de la nature:





Les Suiseki peuvent être exposé dans un plateau, généralement en céramique (Suiban) ou en bronze (Dôban), ou bien sur un support en bois (Daïza) spécialement fait pour chaque pierre.
Michel fabrique lui même les supports, ou Daïza, de ses pierres.
( Les seules exceptions étant le socle de celle ci-dessus et celui de la dernière pierre de cet article, qui nous fut offerte par Rafaêl Monje)
Il pose le socle sur une pièce de bois, dessine le pourtour à la craie, puis creuse ensuite avec précaution à la gouge.





La pierre devra en effet tenir sans la moindre adjonction de colle.
Quelques photos de nos pierres paysages ou pierres personnages ou pierres sens, toutes trouvées dans cette vallée d'Iraty




Une idée de l'aspect de la table du jardin quand nous revenons de nos recherches en montagne.
Les pierres ne sont jamais retouchées, juste lavées de leur terre, et la métamorphose peut être stupéfiante, comme nous le montre Rafaël Monje sur cette page, puis posées sur leur socle, ensuite nourries à la sueur du front pour les petites pièces (nous les caressons chaque jour avec la peau du front pour les polir), à la main pour les plus grosses.
A noter que selon leur nature, certaines pierres deviendront assez vite brillantes, d'autres ne le seront jamais...



Verrez-vous comme moi, ici, un éléphant derrière des arbres?





Un moine





Une arche telle que sortie de terre





et telle que nettoyée. Envie profonde de se faire minuscule ( la pierre mesure 18 centimètres de haut ) et de s'engouffrer sous cette arche qui tourne.




Une femme en attente de naissance, peu après nettoyage dans notre jardin




Et après environ deux ans de polissage quotidien, exposée dans le salon
(vous l'avez vue plus haut sur l'établi en attente de socle)






Une pierre qui attend que son énigme se donne à nous





Une pierre canyon à différentes étapes de son arrivée à la maison, ici sortant de terre, posée au bord de la rivière Iraty


Mise à sécher au soleil, nous ne savons pas si ce sont des cheminées de fées ou un chien qui habite cette forme... qui pèse vingt kilos tout de même...




Ici un animal fantastique assez dans la tradition chinoise, sortie telle que de la terre ( on les ramasse sous les pieds. Ce sur quoi elles reposent correspond à la surface du chemin sur lequel nous marchions, la pierre est encastrée dans la terre à l'envers de cette photo et nous l'en retirons comme on déboite un tiroir d'une commode):





Une pierre chaine de montagne grande comme ma main, là encore, le socle de la pièce est ce avec quoi nos pieds ont été en contact, la pierre se trouvait à l'état naturel pics en bas, dans le sens inverse de la photo:


Une autre chaine de montagnes, plus douce... longue de 80 centimètres, offerte par Rafa (dont je vous invite ci-dessous à visiter le superbe site) qui lui a fabriqué un très beau support. Pierre trouvée au Pays basque espagnol.



Enfin, quel est ce serpent trouvé au même endroit, dans la rivière? ( car nous ne ramassons pas que des pierres, mais aussi du bois flotté.)







Vous ne regarderez plus jamais les pierres du même regard.






3 commentaires:

Viviane Lamarlère a dit…


Lorsque l'accord est cherché avec la nature l'un et l'autre
(l'homme et ce qui a permis son existence )
se trouve
et la rencontre donne de merveilleuses mises en valeur
telle que celles que tu nous donnes là.

Il faudrait s'attarder sur chacun de ses trophées (sans chasse)
je pense que chacun à son tour ici s'exprimera sur les ressemblances que tu évoques
pour les confirmer ou faire des propositions alternatives (le moine par exemple (sourire)²)

Je me contenterai d'évoquer cet étonnant
bâton de Moïse retrouvé.
Commentaire n°1 posté par le bateleur le 14/04/2008 à 15h07
Tu vois, une pierre peut en cacher une autre. Tu as réussi à me faire lire dans ce moine
quelqu'un d'autre que lui, peut-être une femme en capeline et robe corsetée
c'est ce qui est merveilleux avec les suisekis,
ils s'offrent à nous à chaque fois différents parce que nous sommes à chaque fois différents

Quant à la nature, contrairement au Monsieur dont tu as épluché le livre sur ton blog,
elle est l'une de nos grandes joies, et cela ne se refuse pas...
Que le voyage te soit clément et le soleil et la nature au rendez-vous, Luc, et merci!
Réponse de Russalka le 15/04/2008 à 09h13

Viviane Lamarlère a dit…


Je me demande pourquoi les parents de Miguel l'ont appelé Michel.
Ils auraient bien mieux fait de le prénommer Pierre ou Pedro.
Moi, je trouve tous
ses suisekis
exquis
bien plus jolis
que la plus belle
Susuki.

Félicite-le chaudement de la part de Merlin !

C'est celle-ci qui m'impressionne le plus :

Ton petit éléphant a rencontré un requin marteau ?

La nature a de ces secrets !
Commentaire n°2 posté par Merlin le zeteticien le 14/04/2008 à 17h09
Son frère aînée s'appelle Pierre
mais il préfère les pierres à bâtir (il est homme d'affaires)
nos suisekis sont tous somptueux , mais sans doute les plus somptueux sont)-ils ceux à venir? Tu dois imaginer la joie de découvrir ce qui se cache sous la gangue...et des caillox, Michel en a des centaines dans le jardin ;o))
mon petit éléphant a en effet rencontré un requin marteau... oops
mais ce dernier avait sans doute rencontré... un fourmilier tamanoir qui laissait trainer son museau
oui, la nature a des secrets impénétrables

ma préférée c'est la dame en maternité.
bisous mille à toi, Merlin! je transmets les compliments au cueilleur de pierres et au photographe.
Réponse de Russalka le 15/04/2008 à 09h16

Viviane Lamarlère a dit…

e suis sous le charme ! C'est magnifique !
A cause d'un amour des pierres qui remonte à longtemps, je ramasse souvent des pierres là où je passe, mais jamais je n'aurais soupçonné qu'on puisse les "nourrir".
Tu viens d'éveiller ma conscience à la maturation et au vieillissement d'une pierre.
J'imprime cet article. Il faut absolument que je montre ça aux miens.
Merci pour ce sublime partage.
Commentaire n°3 posté par Marianne le 14/04/2008 à 17h24
Oh que je suis contente, j'espère que les tiens seront aussi accueillants à tes cueillettes que je l'ai été au début avec celles de Michel (je ne comprenais pas trop pourquoi après avoir envahi notre jardin de plus de 500 bonsaï, il démontait toutes les montagnes et tous les chemins...)
maintenant je sais, et partage. passion bien agréable, nourris là ;o) et surtout emrci à toi.
Réponse de Russalka le 15/04/2008 à 09h18