vendredi 11 janvier 2013

Tissage, Les portes de la sagesse


Sur un argument original et après relecture  et approbation
    de Charles Brulhart


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Au pays de Kek Par, il y a fort longtemps de cela,  le Roi Tressage se lamentait de voir son fils le Prince Tissage promener son ennui dans la cour du palais.

Jour après jour, Tressage interrogeait son fils mais se heurtait à chaque fois au silence.

Un matin où il le vit plus affligé que d’ordinaire il réussit à lui extirper un mélancolique «  J’essaie d’immobiliser l’éphémère ».
- Ce n’est pas ainsi que tu prendras ma succession! lui dit le roi, tu dois maintenant t’engager sur le chemin de la vie, prends ton meilleur cheval et rends toi chez Vieussage, il saura te guider.

- Soit ! répondit Tissage.
Sitôt dit sitôt fait.  Son père eut à peine le temps de hurler  «  Et où  et comment te joindrai-je ? Fais moi parvenir de tes nouvelles...  Eh ! Tu oublies la c… » que dans un nuage de poussière Tissage était parti au galop et déjà bien loin.

Il fut très vite obligé de rebrousser chemin pour attraper au vol la vieille carte que son père lui tendait encore et s’en fut dans la direction opposée.

Il parvint en moins de temps qu'il le faut pour le dire en une contrée étrange dont il n’aurait jamais imaginé qu’elle pût exister, une terre désertique et rouge parsemée de cailloux transparents et irisés. Dans l’un d’eux, plus sombre que les autres, semblait respirer une forme .

 - Vieussage es-tu là ?
 Le caillou s’ouvrit et déroula un escalier sous les pas de Tissage.
 - Mon père m’a juré promis que tu m’apprendrais la Vie. Tu dois honorer cette promesse !
 - Jeune homme je n’aime pas qu’on me réveille et qu’on rentre à cheval dans ma chambre. Sors, découvre ton chef et accroche ton cheval au vent.
 - Accrocher mon cheval au vent ? Mais il va se sauver !
 - Accroche ton cheval au vent. Si tu veux que je te guide tu dois m’obéir.

Tant bien que mal Tissage attacha les rênes de la bête à un courant d’air qui passait par là puis s’agenouilla devant le vieillard dont il n'aurait su dire s'il était de chair ou de caillou tant il était gris et sans formes précises.
 - Eclaire-moi sur le Chemin de la Vie. demanda le Prince.

 - Je ne sais pas grand chose de la vie et que pèsent mes paroles ? Que pèseront-elles surtout lorsque la pluie qui traverse les cèdres au loin aura lavé ton visage et emporté avec elles tes pensées ou tes désirs ? Je ne peux que te dire une chose : continue cette route ..
 - Quelle route, il n’y a pas de route !
 - Mais si regarde bien… elle est même balisée par des pierres.
 - Elles bougent en permanence et sont transparentes !
 - Crois en ce que tu fais, cela changera sans doute ta manière de les voir. Vois-tu au loin une porte ?

    Tisage plissa les yeux, posa sa main au-dessus d'eux pour leur épargner la chaleur et surtout la lumière encore puissante du soleil couchant puis, heureux :
    - Oui, je vois une immense porte !

    - Elle porte une inscription, lis la atentivement et surtout fais bien ce qu’elle te dit. Fais le sans te poser trop de questions et même sans te poser de questions du tout, écoute ton cœur et ton corps et peut-être ainsi trouveras-tu le chemin de la deuxième puis la troisième porte?
    - Ah parce qu'il y a trois portes à trouver? C'est cela ton enseignement ? J'ai manqué cent fois briser les jarrets de mon cheval pour m'entendre dire que je dois trouver trois portes et faire ce qu'elles me disent?
    - Garde des réserves d'indignation pour ce qui se trouvera au-delà de la Première porte, Fils...
    Là dessus Vieussage bailla et retourna se coucher.
    - Hé , le vieux ! c’est tout ce que tu as à m’apprendre ?
    - Oui, c’est tout ce que j’ai à t’apprendre fils, va.

    Tissage détacha son cheval du courant d’air dont il sentait maintenant le grain froid et lisse sous les doigts, puis s’en fut au quadruple galop en direction de cette porte.
    - Je dois y parvenir avant que le soleil ne se couche !

    A l’heure à laquelle il l’atteignit, le soleil qui avait compris l’urgence de l’affaire suspendait sa plongée derrière l’horizon en tremblant de fatigue.

    Sur la porte, qui était de marbre blanc incrustée de turquoise on pouvait lire l’inscription

    "CHANGER LE MONDE".

    - Alors là ! voilà une porte qui me plait, ce monde ne me convient pas du tout, cela fait longtemps que je médite d’y changer quelque chose, voilà une injonction tout à fait confortable. Tu peux te coucher Soleil… je vais en faire autant.  Le monde, je le changerai demain.

    Soleil haussa les épaules mais cela se vit à peine, qui fait attention aux épaules du soleil ?

    Tissage attacha son cheval à un anneau de la grande porte, se pelotonna et chacun s’endormit, même les pierres.



    Lorsque Tissage se réveilla le lendemain matin, le monde qui se trouvait de l’autre côté de la porte lui parût encore plus chaotique que celui qu’il venait de laisser derrière lui.
    Où qu’il tourne son regard, il ne voyait que des reliefs en désordre,  des forêts brouillonnes et enchevêtrées, des cours d’eau capricieux, des bêtes sauvages et désobéissantes .
    Il commença par essayer de domestiquer les bêtes et la seule qui se laissa faire fut un petit tigre auquel il donna le nom de chat.
    Il s’aperçut d’ailleurs assez rapidement que l’animal ne s’intéressait à sa personne qu’en des circonstances très précises de la journée, celles où son propre estomac réclamait pitance.
    Il entreprit alors de dresser des escargots à ne point laisser de traces brillantes sur ses vêtements, peine perdue les escargots à leur vitesse propre n’en faisaient que selon leur bon vouloir.

    Ayant épuisé sa patience à tenter de rendre obéissantes toutes les bêtes vivant dans cette contrée il s’attaqua à la rivière, déplaçant à longueur de journée les pierres qui encadraient son lit. Les premiers temps il  eut le sentiment que son pouvoir d’action sur la nature trouverait là aboutissement, hélas, la saison des pluies défit en une nuit plusieurs semaines de travail et offrit à la rivière un cours encore plus large et difficile à modeler.

    De rage il entreprit de raser tout ce qui dépassait, arbre après arbre, colline après colline, montagne après montagne ;
    Les arbres se laissèrent faire sans trop protester mais les collines et les montagnes étaient douées d’un entêtement tel qu’il fin it par s’asseoir en larmes au milieu de la forêt dévastée ;

    -Es-tu réellement satisfait de toi ?
    -Le vieux ! Qu’est-ce que tu me veux ?
    -Lève-toi pour me saluer sacripant ! Regarde ces décombres. Es-tu satisfait de toi ?
    -La porte me disait «  change le monde » j’ai essayé de changer le monde.
    -Quelle sorte de monde voulais-tu avoir sous les yeux ?
    -Un monde sans écueil, sans surprises, un monde plat comme ces jardins où aucune herbe ne dépasse et où les oiseaux en cages chantent en regardant passer leur maître.
    -Enfant…Tu as bien de la chance que la nature parvienne souvent à se replanter toute seule. Quoique là… Tu as vraiment commis de gros dégâts.
    -J’étais énervé.
    -Ca n’est pas une excuse ! hurla le vieillard d’une voix si aigue que les oiseaux de proie encore présents sur les dernières branches encore debout s’envolèrent effrayés.
    Il ne te reste plus qu’à demander pardon à ce lieu et rejoindre la deuxième porte.
    -Si ce qu’elle me propose est aussi inintéressant que ce monde ci, je crois que je ferais mieux de rentrer chez moi
    -Serais tu lâche ?

    Tissage piqué au vif sella son cheval sans dire un mot, regarda le vieil homme de son air le plus mauvais et partit au triple galop droit devant lui.
    -Hé… Fils… la carte !

    Tissage revint sur ses pas, arracha le parchemin au vieillard hilare et sans un seul remerciement piqua vers le soleil couchant.

    Quand sa bête et lui parvinrent à la deuxième porte, le soleil était si bas dans le ciel qu’il eut grand-peine à lire l’inscription  gravée en lettres de glace : «

    CHANGER LES AUTRES

    -Ah. Voilà qui est déjà plus raisonnable. Pour l’heure dormir. Demain il fera jour.
    Le soleil haussa les épaules mais qui se soucie des épaules du soleil ?

   Lorsque Tissage se réveilla le lendemain matin, le monde qui se trouvait de l’autre côté de la porte lui parut encore plus chaotique que celui qu’il venait de laisser derrière lui.
    Où qu’il tourne son regard, il ne voyait que haine, jalousie, querelles mesquines et sanglantes.
    Les bassesses dont il était témoin le rendaient fou de rage.
    Mais ses précédentes mésaventures lui avaient au moins appris qu’il valait mieux réfléchir avant d’entreprendre quoique ce soit d’irréversible.

    Il passa donc de longs mois à tenter de convaincre les hommes et femmes des contrées traversées de travailler à maîtriser leur nature, laisser le temps au temps comme il se dirait un jour ou l’autre. Hélas, les promesses n’étaient jamais tenues et au terme de plaidoiries têtues pour extirper les défauts de ses semblables ou obtenir leur contrition il lui fallait en arriver à la violence.

    A la tête d’une armée d’hommes aussi convaincus que lui de la nécessité de modeler les comportements d’autrui il sema encore davantage de panique et de peines qu’il n’en résolut.

    Un soir qu'il rentrait au campement, revenant d’une de ces campagnes qui le laissaient partagé entre la joie du travail accompli pour modifier les manières détestables de ses frères humains et l’écoeurement de tous ses crimes, il croisa un vieil homme…

    -Hé ! Le Vieux, je te reconnais, c’est toi qui m’a envoyé au-delà de cette maudite porte. Regarde ce que je suis devenu par ta faute : un assassin de femmes et d’enfants. Viens là un peu que je te fasse pendre !

    - Par ma faute ? Suis-je à tes côtés pour te conseiller ? Et que t’apporterait-il de pendre un vieil homme tel que moi ? Tu prétends être devenu un assassin et tu voudrais rajouter une couche de sang supplémentaires à tes magnifiques mains ? Quelle inconséquence !

    - Du moins aurais-je la satisfaction de…

    - Descends de ton cheval quand tu parles à un vieillard. Première chose.

    Le regard du vieil homme était devenu presque blanc et Tissage se sentit aspiré dans ces yeux-là. Il descendit, attacha son cheval au vent comme il s'était habitué à le faire depuis tant d’années de guerres en ces lieux et attendit.

    - Qu’as tu appris depuis que tu as traversé cette porte, Fils ?

    - Le goût du sang et de la peur infligée.

    - Rien d’autre ?

    - Si. Je sais désormais que certaines choses dépendent de moi et que d’autres ne se soumettront jamais à ma volonté.

    - Sans doute est-ce pour cela que tu te venges sur elles ?

    Tissage éclata de rire, d’un rire tellement énorme qu’il resserra autour de lui ses guerriers.
    - Ne ris pas, Fils, tes nuits doivent être bien lourdes. Tous ces morts sur tes épaules. Tous ces morts. En quoi t’a-t-il été utile de faire mourir autant de gens ?
    - Ils me résistaient.

    - Cela a-t-il amélioré l’ordinaire des survivants ?

    Tissage resta silencieux, baissa la tête et éclata en pleurs.
    -Je suis fatigué, le Vieux, fatigué.

    - Alors, utilise tes forces pour n’agir que sur ce qui dépend de toi et de toi seul. Le reste est faux rêve.

    - En vérité, Vieux, j’ai appris aussi que les autres ne sont pas la cause ou la source de mes joies et de mes peines. Ils n'en sont que le révélateur ou l'occasion.

    - Deviendrais tu un peu sage, Tissage ?

    Tissage resta silencieux.

    - Les autres te révèlent à toi-même. Qu’ils t’apportent joie ou frustration ou dépit, ils te révèlent à toi-même. Au lieu de les brutaliser, sois leur reconnaissant de l’offrande qu’il te font. Leur manière d’être est un chemin que te dessine la Vie.

    - Donc je ne dois pas tenter de les changer ?

    - Tu n’as donc point compris ? Tu ne peux pas changer les autres.

    - Mais … il va m’être insupportable de rester en compagnie de personnes que je ne peux changer.

    - Alors il ne te reste plus qu’à te rendre à la troisième porte.

    Tissage se leva, baisa la main du vieillard et avec beaucoup de lenteur prit la carte que celui-ci lui tendait.
    Puis il sella son cheval et s’en fut au petit trot vers le soleil couchant…
    Lorsqu’il parvint à la troisième porte après une journée qui avait duré plus de quarante huit heures - jamais il n’avais vu le soleil se coucher de ce jour là - il avait soif, faim et le regard empli de poussière.

    Sur la porte était inscrit en lettres de nuages :

    CHANGER SOI-MÊME


    -Voilà qui est raisonnable se dit Tissage. Je me connais mieux que quiconque, c’est une tache qui m’enchante par avance. Pour l’heure, dormir. J’ai tout mon temps…
    Il noua les rênes de sa monture à un caillou aigu posé là, déroula son tapis de sommeil et s’allongea sans se douter que dans la nuit il ferait un étrange rêve…

    Au loin, le soleil bailla mais qui se soucie des baîllements du soleil ?



    La nuit passa sans doute plus lentement car en se réveillant Tissage se sentit plus dispos que de coutume.

    "Voilà un lieu qui me plait, seul avec mes pensées et me battre contre mes mauvais travers."

    Il alluma un feu entre quatre pierres, fit bouillir de l’eau et dégusta un thé brûlant. Les débuts du jour dans le désert sont souvent très frais et ce matin là une excitation comme une neige envahissait son corps et son âme au point de le faire trembler des pieds à la tête.

    Il ne pouvait détacher ses yeux de l’inscription

    « CHANGER SOI-MÊME »

    Au travail ! se dit Tissage, voilà un combat dont je suis l’adversaire et ce m’est grande difficulté de savoir par où je vais commencer.
    Peut-être devrais-je réfléchir à celui que je voudrais être ?

    Tissage avait tout son temps.

    Je voudrais être plus lent.
    Il lui fallut des semaines peut-être des mois avant de parvenir à résister à ses moindres envies, les différer, goûter le plaisir de l’attente.

    Je voudrais ne plus être rancunier de mes échecs.
    Il lui fallut des semaines peut-être des mois avant d’oublier l’humiliation que cela représentait pour lui d’avoir vu une rivière malingre se transformer en fleuve malgré ses barrages de galets, de n’avoir pas réussi à découper le faite des collines ou des montagnes, de n’avoir pas extirpé les défauts si voyants de ses congénères.

    Je voudrais ne plus avoir le désir de m’améliorer.
    Il lui fallut des semaines et peut-être des mois avant de reconnaître que cela, il n’en viendrait pas à bout et qu’était fichée en lui comme une épine un désir de maîtrise qui ne cesserait de le conduire dans des ruines de sable et de vent.

    Sa peur de vieillir sans avoir éliminé la totalité de ses défauts le menait chaque jour à courir des kilomètres sous le plein soleil pour oublier sa quête lorsque, surgi de derrière un caillou, lui apparut Vieussage.

    -Tiens ! que fais–tu là, le Vieux ?

    -Je t’observe Tissage…

    -Tu ferais mieux de courir. Nous sommes encore loin du gîte que j’ai installé à quelques lieues de la Porte et si nous voulons nous y retrouver pour dîner il ne faut pas s'attarder.  J’ai dans ma gibecière un lièvre des sables, tu es mon invité.

    -Courir ? A mon âge ?

    -Monte sur mon dos…

    -Pas question. Je t’attends là-bas.

    Et sous les yeux de Tissage le vieillard disparut comme un nuage qui détesterait sa propre pluie.

    -Voilà une chose que je ne sais pas faire.

    Rageant de ses limites, Tissage courut deux bonnes heures encore pour rejoindre son campement fruste, le vieux s’y tenait déjà accroupi devant un grand feu au-dessus duquel cuisaient quelques oiseaux sauvages.

    -Comment fais-tu cela, te transporter d’un lieu à un autre en un clin d’œil ?

    -Ah ah… Tu voudrais bien le savoir, n’est-ce pas ? Sans doute le privilège de l’âge que tu refuses à ton propre corps.

    -Tu m’enseigneras ?

    -Si tu es sage, Fils. Mais d’abord, dis-moi. Qu’as tu appris depuis mon dernier passage ?

    -Oh… j’ai appris avec désespoir que si certaines choses en nous peuvent être améliorées  d’autres restent ancrées comme certaines teintures mauvaises sur de mauvais tissus.

    -Voilà qui est bon !

    -Vu de l’extérieur, sans doute.  Tu as de l'humour, Vieillard. Tu n’as pas idée de ma lassitude, Vieussage, pas idée. Je me sens au bord d’abandonner tout cela.

    Il soufflait une des dernières brises chaudes du jour, elle s’enroulait autour d'eux comme certaines écharpes se moulent aux hanches des femmes. Il faisait tellement doux que Tissage se sentait d’une stupidité extraordinaire et très agréable dans sa nouveauté.

    -Ce n'est pas la première fois que tu te sens au bord du lacher-prise si mes souvenirs sont frais.  Peut-être est ce ton prochain combat ? Retourne-toi et regarde là-bas, au loin, que lis-tu ?

    Par un prodige dont il savait qu’un jour il ne s’en étonnerait plus, Tissage vit la Troisième porte se rapprocher de l’horizon jusqu’à ce que l’inscription qui était gravée à son revers devint clairement lisible:

    "ACCEPTE-TOI TOI-MÊME."

    Tissage se retourna vers le Vieux.
    Il avait disparu.

    Le feu s'éteignait tranquillement, ne laissant survivre que quelques braises. Pour cette quête-là, il n'aurait pas besoin de carte. Les routes étaient inscrites dans sa chair. A lui de leur donner un nom. Tout de même la nudité du désert commençait à lui peser, il rêvait de plus en plus souvent de l'écriture des plantes sur les murs, entre les pavés, dans les jardins du palais paternel.
    La tentation des larmes s'approchait de lui en silence.
    Il lui céda.

    Le soleil s’allongea lentement, hésita à poser son bras réconfortant sur ces épaules qu'il devinait harassées, puis plongea sans un mot. Mais qui se soucie des mots du Soleil ?



    Tissage passa la plus mauvaise nuit qu’il lui ait jamais été donnée.
    Pelotonné à l’aplomb de la porte en chien de fusil, il fut réveillé très tôt par un bruit étrange.

    Eparpillées autour de lui, aussi rondes, aiguës et colorés que de vraies chairs se tordaient d’étranges figures.
    Il lui fallut se frotter longuement les yeux, se pincer, se tirer les cheveux et la barbe, courir, revenir puis s’asseoir pour réaliser qu’il ne rêvait pas.

    Pris d’un  soupçon terrible il vérifia que le Vieux n’avait pas changé son thé habituel contre une quelconque herbe à visions. Mais non. Ce qu’il voyait était bien réel.

    Sur la terre ocre rosée de ce désert où il errait depuis… il ne savait plus depuis combien de temps il errait!

    Sur la terre ocre rosée il vit sa faim d’ atteindre la perfection drapée dans des vêtements élimés
    Il vit sa peur de ne jamais l’atteindre vêtue des même oripeaux et toutes deux se donner la main
    Il vit son envie de redresser les torts des autres coupée en petits morceaux rouillés comme une vieille lame
    Il vit son mépris des limites des autres brillant comme le soleil en plein midi.
    Il vit surtout cette faculté sienne de se juger se blâmer se comparer
    cachée derrière un buisson d’épineux.

    Elle était belle de loin, ses formes étaient encore celles d’une femme dans la splendeur de sa jeunesse  mais plus il s’en rapprochait plus elle lui semblait hideuse, bossue et ridée.
    Il fallut du temps pour apprivoiser cette forme là. Dès qu’il faisait un pas elle faisait le tour du buisson ou se fondait comme par magie entre les épines.
    Ce n’est qu’à la nuit tombée qu’il put enfin toucher sa main, puis remontant lentement le long du bras et des épaules serrer contre lui cette forme si ancienne et pourtant si mobile.
    Ils pleurèrent dans les bras l'un de l’autre.
    - A force de combattre je suis devenu aveugle
    - A force de te juger tu m’a faite vieillir trop vite

    Ils restèrent ainsi jusqu’à ce que leurs larmes se soient séchées au vent
    puis s’assirent sur un rocher, appuyés l’un à l’autre comme de vieux amis.

    Au fur et à mesure que les larmes de sa faculté de se blâmer étaient tombées, elle reprenait sa forme de jolie femme.
    - Comme je m’en veux ! répétait Tissage, comme je m’en veux !

    -Pas de reproches à te faire ! tonna alors une voix qui semblait couler de la porte.

    -Le Vieux ! que fais tu ici ?
    -Tu sais bien que je suis de près ton chemin Tissage, alors, dis moi, qu’às-tu appris au terme de cette courte journée ?

    - J’ai appris qu’en me détestant, en refusant mes défauts, je me condamne à l’errance, à l’inquiétude, à la souffrance. J’ai appris que mes démons sont partie de mon être, je ne dois pas assassiner leur voix.

    - C’est bien, c’est bien, c’est la première sagesse, il t’a fallu du temps pour la conquérir, mais c’est ainsi, toujours. Maintenant pars sans te retourner, abandonne ici tes inquiétudes elles survivront en paix, franchis en sens inverse la troisième porte.

    Tissage mit un genou en terre pour remercier le maître puis s’éloigna en tenant son cheval par la bride, non sans un pincement de regret pour la créature si douce qu’il venait de tenir dans ses bras.
    Quand il fut sûr que le vieux ne le verrait pas il se retourna mais était-il sûr de quoique ce soit désormais ?
    C’est alors qu’il distingua avec peine l’inscription au dos de la deuxième porte :

    ACCEPTE LES AUTRES

    -Comment n’ai je pas vu cela ? Faut il être aveugle quand on combat !

    Il continua son chemin toute la nuit.
    Par dessus l’horizon, le soleil haussait un coin de regard étonné de cette quête.
    Mais qui se soucie de l’étonnement du Soleil ?





    La monture de Tissage paissait tranquille, de quelques végétaux rares auxquels le soleil n’avait pas arraché les dernières gouttes de leur eau.
    Mon compagnon… murmura Tissage, mon compagnon. Je ne t’ai jamais dit à quel point tu me fus précieux, à quel point j’admire la grandeur de ton âme, toi dont j’ai si souvent blessé les flancs de mes éperons coléreux, à quel point je respecte la douceur de ton regard quand le mien fut si fréquemment empli d’orgueil, à quel point je vénère la lenteur de ton pas quand le mien a couru en vain de conquête en conquête…

    L’animal se rapprocha de son maître et vint frotter doucement son encolure à sa nuque avant de repartir vers l’important pour lui : se rassasier après une longue marche.

    Tissage, le cœur effondré de chagrin, regardait alentour.

    Rien, il ne restait plus rien de ce paysage dans lequel, il ne savait déjà plus depuis combien de temps, il était entré, puis avait donné libre cours à sa furie de changer le monde. Les troncs d’arbres blanchis par le soleil reposaient comme de vieux os sans sépulture, les herbes s’extrayaient péniblement d’une terre crevassée, les rivières s’usaient à ouvrir un lit dans un sol dur comme la pierre. Il faudrait des générations avant que ce qu’avait fait la folie d’un seul puisse donner à nouveau le gîte et le couvert à d’autres.

    Il sentait grandir en lui une ombre aussi épaisse que celle qui s'amasse les soirs d'orages au dessus des montagnes.

    Mais il ne devait pas se haïr ou se juger,  cela il l’avait appris et ne l’oublierait pas. Il devrait simplement se promettre de transmettre les leçons qu’il retirait de ses erreurs, en sachant que chacun doit commettre les mêmes avant de se comprendre.

    Il s’endormit doucement.

    C’est alors qu’ils apparurent. Ceux qu’il avait aimé, détesté, tué, choyé, préféré ou combattu. En longue file, flottante au-dessus du sol, et se tenant la main.
    Il ne ressentait rien devant ces êtres dont certains pourtant auraient dû lui être plus chers que d’autres, et les autres réveiller sa colère. Pas le plus petit boisseau de sentiment ne venait s’allumer en son âme.

    Cela le réveilla. Ils défilaient sous ses yeux, en une ronde imperturbable, et même se frotter les paupières ne les arrêtait pas.

    - Je suis mort ! La mort me mange!

    - Non ! tu es vivant… Arrête de hurler ainsi dans le désert. Cela ne sert à rien.

    - Le vieux ! le vieux !

    - Cesse de m’appeler le vieux, ne suis-je pas aussi fringant que toi, ne vais-je pas du même pas que toi puisqu’ aussi bien à chaque fois tu me retrouves très vite du même côté de la porte ?

    - Il est vrai, Vieussage, il est vrai, je ne sais plus lequel de nous deux est vieux et l’autre jeune.

    - Mon petit doigt me dit que tu ne sais pas davantage lequel de ces fantômes tu as aimé et lequel tu as honni, me trompé-je ?

    - Non, Vieussage, tu ne te trompes pas...C’est un sentiment étonnant. Je devrais éprouver quelque chose, des souvenirs devraient remonter et réveiller des émotions, comme l'eau qui a brillé sur le galet continue de faire entendre sa présence miraculeuse dans les rondeurs et le grain,  et il ne se passe rien. Cela m'inquiète.

    - Tu veux dire que tu les acceptes, tels qu’ils sont. Et cela est pour toi source d'inquiétude? A ta place je serais heureux, moi, car voilà une raison de souffrance écartée pour toujours!

    - Tu me poses une question piège, le Vieux, je te connais à force ! dit Tissage se levant et époussetant son manteau.

    - Pas de piège dans mes questions, tu le sais bien. Jamais de piège.

    - Alors je vais te répondre, oui. J’ai encore du mal à préciser comment cela a pu arriver, mais je sens que les autres, tous les autres dans leur humanité me sont chers, quelles que soient leurs qualités ou leurs discordances. Ce n’est pas bien, n’est-ce pas ? J'ai fait erreur quelque part, n'est-ce pas?

    Le vieillard se leva et donna un coup de bâton rageur sur un figuier déjà bien abîmé par la sécheresse.

    - Mais tu ne comprends donc pas qu’il n’y a en ce monde ni Bien ni Mal ? Tu ne comprends donc pas ? Et tout ce temps passé pour en arriver là ?

    Tissage regardait en riant le vieillard.

    - Tes bras sont encore vifs et ta langue acérée… C’est moi qui t’ai posé un piège. Tiens, assieds-toi, viens, Vieussage, viens, on partage le thé avant que le jour ne se lève.

    Tissage versa dans une vieille coupe en terre un thé bouillant dont la seule couleur ambrée éclipsait celle du jour naissant.

    - Je me fais vieux…

    - Mais non, Vieil homme, pas vieux, mais non, pas mort non plus, pas plus que moi. Tu es comme tu es, bien sympathique au demeurant.

    Tressage bu lentement le thé dont se dégageait un fin parfum de cannelle et d’hibiscus.

    - Tu as rencontré la deuxième Sagesse. Que comptes- tu faire, maintenant que tu sais aimer les autres sans leur poser de conditions et sans les assassiner lorsqu'ils ne correspondent pas à ce que tu t'étais imaginé d'eux?

    -  Ne te moque pas... Je ne sais pas. Peut-être rester ici le restant de mes jours ?

    - Ah non! ah non! ah non !!! Tu es fils de roi, tu devras un jour assumer de hautes charges, je ne me suis pas promené à mon grand âge dans ce désert inhospitalier, sans cesse à tes trousses, sans cesse me prenant les pieds et les jambes dans des cadavres d'arbres, les couteaux osseux d'humains ou d'oiseaux  pour m’entendre dire de telles sornettes ! Non et non, tu dois finir de remonter ton torrent! Trop facile de vivre en ermite et s'isoler du monde!

    Tissage regarda le vieillard.

    - Tu me dis que la sagesse est d’accepter les autres sans conditions, et toi, toi qui vis en ermite, tu me refuserais ce choix là, tu me demandes de t'accepter et toi tu ne m'acceptes pas?  Tu n’as pas l’impression d’être contradictoire ? Parfois...? Hein?

    Le vieil homme pouffa dans l'ombre.

    - Accepte moi tel que je suis, avec mes contradictions et va ta route, Tissage, le but n’est plus très loin…


    Déjà le jour se levait, enroulant ses couleurs précieuses autour de la porte. Le cheval s’était approché et fouillait du chanfrein dans la besace de Tissage à la recherche de quelques miettes pour la route.

    Tissage n’éprouvait aucune colère devant ce qui en d’autres temps lui aurait semblé être une incongruité totale et aurait fait surgir son sabre de l'étui avant même que la pensée l'ait commandé. Vieussage était comme il était, une goutte importante, aussi importante que les autres dans la grande eau universelle. Il était parfois agaçant mais si humain et puis, il lui avait tant appris.
    Il irait. Il s’était toujours bien trouvé de l’écouter, il irait.

    - La carte ?

    - Mais tu n’as pas besoin de carte, fils, tu le connais le chemin, c’est tout droit, là, tout droit…

    - A une autre fois alors ?

    - C’est cela, c’est cela, bougonna le vieux, qui avait du mal à réprimer un sourire, à une autre fois.

    Tissage franchit donc en sens inverse la dernière porte, mais il attendit un peu avant de se retourner, il attendit même tellement qu’il n’eut pas besoin de se retourner. Comme une pensée vous traverse, de toute sa chair qui échappe à toute analyse, les mots inscrits au fronton de la pierre se détachèrent en silence et vinrent se coller à ses yeux.

    "ACCEPTE LE MONDE".

    - Je m’en doutais… hé bien pour une fois, je ne me coucherai pas à l’aplomb de cette sentence, j’irai ma route, droit.

    Le soleil sembla vexé qu’un humain et un animal se hasardent à marcher à ces heures où lui se plait à cogner la terre et les nuages, il en perdit même quelques rayons qui n'embrasèrent pour une fois aucune broussaille, et devint pâle tout à coup.

    Mais qui se soucie des humeurs du soleil ?




    Tissage aurait aimé marcher toute la nuit. Il lui tardait désormais de retrouver le palais paternel.
    Mais son cheval voyait les choses d’une toute autre manière.
    Après des semaines, des mois, des années de désert et de pitance rare, le paysage se couvrait à nouveau d’herbe grasse et parfumée, et bien que la nuit ne fût pas le meilleur moment offert à un cheval de se remplir la panse, la monture du Prince s’en donnait à cœur joie. Lui la regardait faire, assis sur une de ces roches quasi transparentes où il avait rencontré Vieussage la première fois.

    Dans le clair de lune, les troncs d’arbres ocre foncé, leurs branches couvertes de diverses nuance émeraude semblaient vouloir brûler l’obscurité. Il n’eut pas besoin de forcer son regard pour deviner, au-delà de la nuit, les montagnes dont le vent tiède levait la pâte bleutée, la moisson rouge des étangs de sel, les vagues caressant les îles patientes et oubliées.

    Tissage délivra ses rêves trop longtemps enfermés par la quête et les luttes. Il les vit s’enfuir en direction de son pays. Avec un peu de chance ils le précéderaient et au matin, son père serait là, comme il l’avait quitté, au bord du grand bassin des carpes.

    - Ami cheval,  si tu continues de manger ainsi, c’est moi qui vais devoir te porter ! Sois raisonnable ! On rentre.

    Le cheval – qui eût cru qu’ un animal puisse ainsi se projeter dans l’avenir ? – cueillit des brassées d’herbe et de  fourrages qu’il enfouit dans la besace de son maître et tous deux se remirent en route.

    Au fur et à mesure que le jour se levait, Tissage était ébloui de la beauté des choses de ce monde. La moindre pierre luisait de ses gris innombrables, prenait des formes de palais, la moindre fleur s’ouvrant recueillait dans ses eaux les mille et une nuances de l’aurore comme le ferait un lac entre les pétales de montagnes enneigées.

    - Comment n’avais-je pas vu que le monde est beau jusque dans ses touts petits êtres ?
    - Et même ses êtres plus grands !
    - Parce que tu parles maintenant, Cheval ? Tu parles ? Et tu m’avais caché cela ?
    - Je ne te l’ai jamais caché, tu étais sourd aux choses.
    - Curieux tout de même… La nature veut qu’en vieillissant on devienne sourd, pour ce qui me concerne c’est le contraire !
    - Qui te dit que nous avons vieilli ? Regarde en toi, qui sait, un enfant est peut-être près de naître ?

    Tissage méditait encore sur cette naissance dont il éprouvait maintenant dans tout son être la difficulté du travail lorsque les murailles du palais paternel se profilèrent entre deux collines.


    L’envie de courir le prit et de serrer son père et sa mère dans ses bras puis la crainte qu’avec le temps puis… Son cheval le rattrapa par la toile usée de son vêtement.
    - Calme-toi. Si tes parents sont morts, il ne sert à rien de courir, accepte. Et s’ils sont vivants, tes rêves de cette nuit sont déjà aux creux de leurs mains et ils t’attendent eux aussi sans hâte. Je t’en supplie, tu es si près du but, ne sois pas ton propre échec.
    - Cet animal a raison !
    -  Vieussage ! Toi ici, mais d’où sors-tu ?
    -  De ma pierre. Pose–moi sur le dos de ton ami et en route. Ils nous attendent déjà.
    - Com…
    - Chut.

    Tissage et sa monture franchirent le porche du palais.
    Tressage était assis au bord du bassin aux carpes, son épouse lui servait un  thé brûlant.
    Quatre tasses d’une porcelaine quasi transparente tant elle était fine, quatre tasses ornées en filigrane des étapes de son chemin. Posé contre un buisson de lauriers blancs un grand sac de picotin largement ouvert que picoraient des oiseaux peu farouches.



    - Père, Mère…
    - Assieds toi, Fils. Bois. Tu dois avoir soif ?
    - Oui.
    - Ce fut long…
    - Oui.
    - Mais riche ?
    - Oui.
    - Je suis heureux, tu sembles …
    - Oui.
    - Il ne sait dire que oui, malheureux ! grommela dans un sourire le vieil homme.
    - Oui.
    - N’as tu point sommeil après cette longue route ?
    - Non, je me sens…
    - Eveillé ?
    - Oui.


    Ils restèrent tous quatre en silence à respirer les senteurs exquises de canelle et d’hibiscus s’échappant en volutes de leurs tasses. Le jardin était si différent de ce que Tissage avait laissé derrière lui, et pourtant, quelque chose murmurait à son oreille ( peut-être son cheval ?) qu’il était là, sous ses yeux, posé à l’identique.

    - Mon regard sur les choses a changé. J’ai cessé de les surveiller.

    - A quoi penses-tu Fils ?

    - Que la vie est bien douce quand on la laisse vivre. J’ai brisé tant de choses pour écarter le sentiment douloureux de l’absence, de l’impuissance. De l’exil en ce monde. Je ne savais pas que mon trop de vigilance m’éloignait de ... regardez ces oiseaux dans le ciel !  Ils ont repris leur broderie du Nord vers le Sud.

    - Oui… oui… il parle bien ce jeune, Tressage, il commence à comprendre. Quelques jours de sommeil et il sera tout à fait éveillé.

    - Je ne sais jamais si tu te moques, Vieussage, mais cela même m’est  doux. Il y a quelques temps de cela, ma tristesse du jour m’aurait fait entendre tes paroles comme de l’ironie. Aujourd’hui… Cela est. Simplement . Comme glisse la mer sur l’histoire des falaises. Le silence lui même m’en apprend.


    Son cheval était en train de grignoter quelques roses et jasmins sans que cela paraisse troubler quiconque et Tissage s’apprêtait à le tirer par le licol et l’emmener aux écuries lorsque Vieussage le retint du bras.

    - Tu viens d’atteindre la dernière sagesse, lui dit-il.

    - Et quelle est-elle s’il te plaît ?

    - Tu es passé du silence du sens au sens du silence. Tu es prêt à prendre la succession de ton père, je retourne dans ma pierre, si un jour tu as besoin de moi… on ne sait pas. Pour tes enfants ?

    Tissage allait lui répondre quand le vieillard s’évanouit dans l’air pur. Il posa alors sa tête sur les genoux de son père et s’endormit comme au temps de l’enfance.

    Au loin, le soleil achevait de monter au zénith. Personne ne faisait attention à lui, mais le soleil s’en moque. Après tout, qui se soucie vraiment de lui ?


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