dimanche 17 février 2013

Au temps des lettres papier


Au temps des lettres papier
quand internet n’existait pas
le cœur et les chemins craquaient encore des petits bruits de l’attente


Le facteur venait le plus souvent en vélo dans ma campagne landaise
mais en Afrique c’était à pied
et à pas d’heure
car sous ces chaleurs on prend le temps d’envelopper de paroles accueillantes celui qui vous apporte enfin la lettre tant attendue et on l'en remercie en offrant le café ou l'eau fraîche

Je me souviens
j’avais quinze ans et un amoureux de quelques semaines – nous avions vaguement flirté lors d’une boum avant que je ne rentre en France pour les vacances d’été – il m’écrivait de longues lettres
qui me permettaient d’attendre nos retrouvailles … qui n’eurent jamais lieu.

Le matin vers dix heures mon cœur commençait à battre un peu plus vite
je distrayais l’attente en aidant aux taches ménagères
contrairement à beaucoup de femmes de ma génération
et d’après
j’ai toujours adoré faire le ménage le repassage la cuisine
ils me permettent en occupant mon corps
de libérer l’imagination

A cette heure si proche du verdict
je me donnais le plus généralement à une tache très automatique
cirer les marches de l’escalier à vis qui montait aux chambres
l’odeur de la cire me ravissait

Je faisais briller chaque marche avec une ferveur maniaque qui est encore d'actualité.

Puis
je ramassais mes jupes indiennes et allais m’asseoir sur les marches du perron le menton dans les poings
prête à pleurer si le courrier tant attendu venait à manquer
me racontant mille histoires d’accident de rupture de haine et d’amour

Caresser les coquillages fossiles logés dans la pierre de l’escalier ravivait l'imaginaire...

La chapelle de Jautan était assise sur son petit talus de graminées et de scabieuses
son clocher chapeau de pierre ruisselait de plantes parasites et d’oiseaux noirs j’y voyais selon les jours bons ou mauvais augures.

Plus l’heure se rapprochait plus j’imaginais le facteur
homme déjà assez âgé - de mon point de vue de gamine - il devait avoir dans les trente ans
et très conscient du bonheur ou de la tristesse que sa visite quotidienne était susceptible de m’apporter
dans le dernier cas je le sentais tellement contrit que je m’efforçais par avance à ne rien montrer de ma déception
mais je n’ai jamais su faire mentir les expression du visage ou de la voix
et lui
percevait tout
l’habitude sans doute d’être porteur de joie ou de désastres

J’imaginais les pinèdes et les taillis filant derrière lui
ses yeux plissés pour filtrer le vent de sa course
le temps qu’il prenait pour monter la dernière côte dont je connaissais par cœur la raideur
ce temps auquel je l'encourageais mentalement pour retarder l'apothéose

A un moment
dans un coude déchiré de l’enceinte du parc
je le voyais
Selon qu’il regardait devant lui ou au contraire tournait le visage à l’opposé de la maison
je savais ce qu’il m’apportait ou non


Les pieds froncés de tristesse ou au contraire tout ouverts au chemin qui menait au portail
j’allais prendre le courrier
son sourire ou son «  hé non, pas aujourd’hui M’zelle »
me faisaient l’effet d’une neige qui tombe en plein été 
j’étais partagée dans tous les cas entre l’affliction de l’absence
car les mots sont toujours signe d'absence de la chair
et la joie de l’attente prochaine

Il repartait sans se retourner d’un grand coup de pédale
je restais là quelques temps à le regarder disparaître au premier virage
le cœur au ralenti
si la lettre reposait dans ma main parmi les autres j’en respirais le parfum et me réservais de l’ouvrir plus tard après l’avoir cachée
pour multiplier par je ne sais combien cette possession

si la lettre n’était pas arrivée
je retournais sur mes pas
distribuais le courrier à leurs destinataires et sortais dans le jardin
prenais un grand râteau à grandes dents en éventail
ratissais avec soin le sable blanc tout autour de la maison jusqu’à avoir le sentiment d’un livre ouvert sur le sol dont chaque rainure serait
la tranche d’une page dans laquelle il ne me restait qu’à écrire

les mots d’amour manquants…

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