samedi 9 février 2013

Castilla de la Mancha





VENDREDI midi. Départ pour une région de l’Espagne que nous ne connaissons pas vraiment car hors de nos trajets habituels. Nord est de Zaragosse. Nous allons crever l’horizon, de l’autre côté des Pyrénées.

Pour l’heure, s’enfuient derrière nous les vallons giboyeux, les lainages de vignobles tricotés au point mousse, les bas-côtés abondants de pyramidalis pourpres et de centaurées.
Cette année, il a plu une eau étrange et rare qui charbonne les troncs, les creuse de ridules. On dirait qu’un chagrin a raviné l’écorce.
Vieillards prématurés aux voussures ligneuses, les pins, fantômes noirs s’en marchent vers la mer. Mais il leur faut compter avec la convoitise verte et têtue de la mousse ou du lierre amoureux aux bras si possessifs.
Ils semblent tous tendus, d’un seul et même élan vers un lointain rivage, et le vent les y pousse, mais pour s’en arracher... Tant le sable s’agrippe et s’acharne et retient de tous ses parasites.
Quand on s’attarde un peu, on devine les frondaisons tâchées de pensées sourdes. Comme il paraît livide, ce vouloir végétal et meurtri qui ne saura jamais ce qu’est le goût du sel.

Un chêne foudroyé hurle encore ses bras blancs, arbre au bord des racines, comme on pleure son nom. Arbre dont la peau lisse, sans empreintes digitales recrache la lumière, anonyme noyé dans l’immense pinède.

Le printemps se réveille. C’est si beau l’émeraude et le vert céladon, ils émeuvent l’enfance blottie au fond de soi ces lampions de verdure turgescents aux pointes des sapins. Pourtant je sens tristesse empoigner l’édredon des fougères plumeuses. Sur leurs pointes rouillées, le feu est déjà là qui va chasser la pluie, incendier la nature et éventrer la terre au plus fort de l’été.

Mon cœur holographique en chaque déchirure
Du paysage
Mon cœur mille brisures
Mon cœur tessons images...

As-tu vu dans le ciel
La géante morsure
Et la bave nuagée
De la montagne Rhune ?
Derrière sa molaire sarabande la dune
Aux blondeurs gâteau basque.
Ferme les yeux, écoute...
Le sabbat, le grand rut aux postures fantasques
De la cendre et du grès
Qui enfilent la terre, cuisses rondes et bées
Des collines plantées.

A tout moment on croit rentrer dans un chaudron.
Qui aime les moutons y trouve jouissance. Entre ceux de la mer et ceux de la montagne, il y a de quoi compter et ne pas s’endormir.

Nous entrons en Navarre...
Dans la vallée en bas, les villages s’ignorent.Y aurait-il entre eux quelque vieille querelle, une jalousie de briques ou de tuiles empilée ?
Non, ils sont tout occupés à contempler les ailes de bien curieux oiseaux posés en rangs d’oignon sur les crêtes voisines. Des cigognes à trois becs sur une seule patte, des cigognes éoliennes qui dégustent le vent et le ciel se repeint quand leur grand bec picore. Faune irréelle et plus silencieuse qu’on ne le raconte. Faune blanche et bleue qui se confond à l’horizon. Il faut vraiment se trouver juste en dessous pour mesurer la taille et même temps la gracilité de ces étranges échassiers.

Une épaule après l’autre, la montagne se dénude, laisse sans fausse pudeur tomber ses drapés d’ocre sur de rares buissons bouclés .

Eole n’est plus là, il n’y a rien qui bouge
C’est l’heure des cyprès approchant leur désir
Vertical et puissant de cette peau brûlée
Que caresse le temps...

J’ai une envie soudain de ne pas être sage
Une envie de ta bouche qui brûle mes reins .

Il fait chaud.
La plaine se désoeuvre, les canyons laissent place à des éruptions noires de granit torturé. Nous montons au désert inexorablement, et c’est lorsque l’esprit enfin s’est laissé prendre à la torpeur du vide, du chaud, de l’identique à l’infini, c’est alors que se déchire le paysage sur un immense verger.
Miracle de l’eau dans un pays assoiffé. Ruisseaux, cascades, canaux humains irriguant des parcelles miniatures. Les routes sont bordées de noyers placides, peupliers d’Italie, haies épaisses et guerrières d’aubépines et rosiers que rien ne semble freiner. Talus recouverts de coquelicots et de lin en fleur, petits vignobles familiaux, terrasses potagères... Coincée entre deux aplombs de pierre cuivrée à blanc aux éboulis pointillistes, cette vallée incroyable de villages qui furent influents jusqu’au XVIII ème, villages dont les maisons chaulées sont ceinturées de vigne vierge et surtout d’un silence qui vient d’un autre monde.

Nous ne savons où nous garer. Peu de voitures mais surtout rues étroites et ponctuées d’escaliers ou de fontaines romaines. Parfois un abreuvoir sur lequel sont assis des enfants regardant passer les heures. Un vieillard se lève de son banc et lentement nous montre le chemin. Appuyé sur sa canne à un mètre du capot, il nous indique d’un geste les manœuvres à effectuer pour éviter les angles trop aigus de ces maisons qui jaillissent de la roche ou la végétation à s’y confondre..
Silence.
Juste le vent.
Un soleil cramoisi comme une peau blessée se couche à l’horizon.
Encore une fois traversé.

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