dimanche 17 février 2013

Greniers d'enfance



Lorsque j’étais enfant, puis adolescente, nous habitions en pleines Landes une vieille maison de pierre grise dans laquelle s’enfouissaient des fossiles. Les murs en étaient si épais qu’il y régnait une fraîcheur et surtout une pénombre reposantes l’été, alors que nous quittions pour deux mois les chaleurs de la ceinture équatorienne ou tropicale.
Elle n’avait pas de style particulier, si ce n’est un perron un peu prétentieux soutenu de colonnes grecques et surtout ses immenses fenêtres qui le soir laissaient se découper les frêles silhouettes de mes grand-parents sur un fond de lumière tamisée.

Un parc magnifique de cèdres, séquoïas, chênes multi-centenaires, hêtres, sapins bleus, entourait cette demeure construite au-dessus d’un lac. Le puits descendait à plus de trente mètres de profondeur et tous les puisatiers qui avaient dû entreprendre ce chemin vers la nuit pour remédier à quelque ennui de pompage en étaient revenus éblouis par la taille de ce lac souterrain où se déversait une rivière.
Ils avaient décrit avec des regards d’enfant émerveillés aux enfants que nous étions les myriades de lucioles collées sur les parois, et dont je n’ai jamais réussi à savoir si elles correspondaient à des animalcules ou à des rugosités de la pierre réfléchissant leur lampe frontale.

Une chapelle du XIVème attenante et une fontaine soi-disant miraculeuse complétaient le décor de cette bâtisse au charme inouï parce que sans doute sans charme précis, édifiée sur une des routes de Compostelle.

J’aimais me promener le long des fossés qui entouraient le parc. Il y poussait à la fin de l’été des champignons de toutes espèces, fausses morilles, vieux marasmes, bolets des bouviers que personne ne mangeait mais qui me donnaient en les cueillant l’idée que sans doute j’aurais pu survivre seule des choses simples qu’offrait la nature et bien mieux qu’au milieu de ces miens qui ne voulaient pas de moi. Il fallait écarter la paille, les brins de graminées, les fougères, les ronces rampantes et quelques orties parfois, mon odorat très développé et un instinct du terrain me faisait respirer les proies avant même de les voir.
C’était comme toutes mes activités d’alors un passe–temps, un crève souci, entrepris avec sérieux et détermination, l’horizon en ligne de mire, jamais atteint mais qu’importe ? Seul m’importait le chemin et s’il tournait souvent autour des mêmes lieux, je n’éprouvais pas le sentiment de tourner en rond.

Il y avait naturellement des greniers. Immenses.

Dans l’un d’eux, dont la fenêtre restait ouverte été comme hiver et dont les volets mal accrochés aux murs claquaient comme un signal à chaque coup de vent, plus certains que n’importe quelle agence de météo, logeait en permanence un chat-huant que nous pouvions approcher sans qu’il manifeste autre chose qu’une surprise un peu négligente avant de s’envoler d'un vol tellement silencieux que j’en rêvais la nuit. Prendre dans mes bras ce vol muet et ces pas légers sur le parquet, cette tranquille assurance qui fait se retourner lentement sur soi avant de partir sans regret, non parce qu’on a peur mais parce qu’on laisse la place. J'en ai gardé des émotions fortes en présence des rapaces.

Il y avait aussi, dans un autre grenier, entre les volets et la fenêtre, un essaim d’abeilles dont en collant l’oreille contre la vitre j’entendais, sentais même courir le long de ma joue puis le cou, l’affairement festif . Mon grand père savait, le visage et les bras recouverts d’une sorte de tulle épais, recueillir le miel et surtout des rayons qu’il me donnait à mâcher en maugréant contre les gommes américaines qui ne détrônerait jamais, disait-il, la douceur un peu piquante de cette cire mêlée de miel dont je laissais couler, pour le double plaisir de la sensation et celui de me faire rabrouer par lui qui m’aimait tant, des filets le long du menton.
Lorsqu’il ne restait plus rien ou presque de cette friandise, je la modelais de mille manières, le plus souvent un minuscule buste qui se voulait antique et n’était que bancal, parfois un dé dont je creusais les points avec un vieux mikado abîmé trouvé par là.

Mais surtout.. . Il y traînait des centaines de livres..
Entassés en désordre parce que trop vieux, trop peu présentables au goût de la famille qui aimait les bibliothèques aux rayons garnis de séries uniformes, ici des Jean de Bonnot achetés au mètre, ici l’intégrale de Balzac ou des enquêtes du juge Ti .
J’aimais ces vieux livres fanés. C’était un rituel-régal d’ouvrir les armoires et partir en voyage aux côtés de Jack London, Nerval, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud... Les feuilles en étaient épaisses, recouvertes d’un plumetis à la fois doux, râpeux et piquant. Je rentrais dans ces mondes sans me lasser, relisant vingt fois de suite les mêmes passages, me conduisant sans aucune aide vers des précipices d’émotion dont je sortais soit défaite soit extatique pour des jours et des nuits. Chaque feuille tournée me donnait l’impression que le temps et surtout ma famille ne connaîtraient plus jamais de division, que l’éternité ferait son nid dans ma chair et s’y reposerait à jamais.

Surtout. L’odeur du papier. Une odeur de mystère, empreinte des mains de ceux qui les avaient choisis.
Aujourd'hui, la première chose que je fais devant un livre est de le respirer. Son seul parfum me transporte en ces temps où les mots des autres me donnaient des ailes salvatrices...




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