lundi 4 février 2013

Hommage à Jorge Cardoso





En route vers Madrid, laissant derrière nous les montagnes sauvages du pays basque et
notre petite salamandre, oubliant les collines de Navarre domestiquées d'éoliennes, nous baignons de bonheur en pays de Castilla y Leon,  tant de fois parcouru depuis trente ans, pendant longtemps dans une vieille et courageuse 4L .

Ces champs de colza ou de blé en herbe, leurs couleurs si fraîches entourées de reliefs adoucis sous un ciel changeant sont une merveille...

L'Espagne est peu tissée de routes. Les villages y sont très épars, que souvent relie une piste invisible depuis l'autopista. En cette saison la nature est de toute beauté,  nous l' abandonnons à regret en parvenant dans la capitale, non sans avoir franchi quelques beaux défilés dignes du cinéma américain ainsi que 
le col de Somosierra, l'une des bien tristes étapes de la conquète Napoléonienne.
Ci-dessous les portes de l'Europe à l'entrée Nord de Madrid. Quel contraste en laideur et rigidité avec le si souple, inventif et mouvant Desfiladero franchi quelques heures plus tôt, où nos enfants petits voyaient surgir des cow-boys et des Indiens ( photo d'une brochure) :





Madrid est une ville étrange, qui pousse sur le désert ses immeubles d'emblée très hauts, interdisant au regard et à la pensée cette accoutumance douce  que peut procurer à qui n'aime pas la ville la présence de  pavillons de banlieue ou de petits immeubles préludant aux gratte-ciel du centre ville.
Madrid
c'est d'emblée la recherche de la verticalité ou de l'étrange élevé au ciel
les barres HLM de brique aux fenêtres desquels flotte du linge,
les panneaux publicitaire géants aux couleurs à vomir
et la folie des échangeurs autoroutiers
qui précédent de peu les immeubles très " j'y-ai-investi-toute-ma-tirelire " .

Et cela est d'autant plus rebutant que la ville vieillle est - parfois - superbe et bien aérée de grandes rues ou de petits quartiers sympas. Mais toute cette suffisance , qu'elle soit design ou dans un style plus Stalinien, écrase et hâche menu ce qui pourrait encore palpiter.





Nous y avons fait il y a trente-deux ans la connaissance d'un homme exceptionnel, un Ami et un frère et ceci tout à fait par hasard.

C'était Noël, et, en guise de messe, nous nous étions rendus dans un de ces cabarets qui fleurissent dans la capitale madrilène, à ceci près que ce cabaret était dédié à la musique classique sud-Américaine, Tolderias était le nom du lieu, qui signifie " Campement de Gitans " ou " Indigènes".

Dans une ambiance très recueillie venaient là des exilés qu'un continent tenu de toutes parts par les militaires avait fini par chasser. Ce soir là nous furent données deux des plus grandes émotions de notre existence.
En première partie de concert un harpiste péruvien, inconnu et qui je crois l'est resté. Ce qu'il sortait de son instrument était au-delà de toute virtuosité ( et il faisait ce qu'il voulait de ses doigts dans une cascade de notes) , nous le sentions habité par une mémoire multiple, protéiforme, dans un engagement de son être jamais vu ni entendu nulle part. Nous en avions les larmes aux yeux et encore maintenant une immense émotion en repensant à lui.

En seconde partie de soirée, Jorge Cardoso.



En regardant ses mains qui bougeaient à peine, sa respiration calée sur celle des phrases musicales, la gentillesse avec laquelle il présentait ses oeuvres, le sentiment de nous trouver en face d'un géant de la guitare comme il n'y en aurait plus, l'égal d'un Segovia.  Une mélancolie, un rythme, une facilité éblouissante mais profonde surgissaient de l'instrument et de l'homme et nous nous sommes précipités sur les deux artistes à la fin de leur prestation, fort appréciée au demeurant de toute l'assistance.

Le harpiste nous a fui, refusant de saisir notre main et même notre sourire, se tenant à distance de deux mètres dont nous ne pouvions ni personne franchir à l'évidence la ceinture. Nous le sentions soudain très angoissé.
Jorge nous expliqua par suite qu'il était un  génie de la musique instrumentale reconnu de ses pairs sur la place de Madrid, mais qu'il tenait à rester ignoré des foules, à sa toute simple place. Il était autiste.


Jorge avait envie de se faire connaître. Heureux de rencontrer des français qui parlaient aussi bien espagnol, il nous invita le soir même dans son appartement où il faisait si froid que pour réchauffer les pièces, " On ouvrait la porte du frigidaire". C'est dire s'il faisait froid...
Là vivaient en communauté, partageant le loyer et la galère, des écrivains, sculpteurs, musiciens, scénaristes, poètes, tous ayant fui leur Argentine natale, diaspora joyeuse et précaire que Jorge menait de son énergie et sa bonne humeur.


Le coup de foudre fut tel que rentrés à Bordeaux, avec pour toute preuve un mauvais enregistrement sur cassette, nous avons fait le tour de toutes les salles de programmation, y compris le grand Théâtre où on nous regarda avec dédain.
J'enseignais à l'époque au Conservatoire de Talence. Ce ne fut pas le collègue guitariste qui fut enthousiaste, normal, il ne lui arrivait pas à la cheville, mais un adorable collègue saxophoniste qui prit sur lui d'organiser dans un château des environs le premier concert de Jorge en France. La presse fut d'emblée sous le charme et ainsi démarra en quelques semaines une   carrière internationaleet une amitié qui se nourrit d'elle-même.
Quand Jorge vient donner des concerts dans notre région, le bonheur d'entendre depuis ma cuisine sa guitare résonner dans ma classe pour une ultime répétition, ces impros d'après dîner, chanter avec lui les chansons de Lorca, préparer avec lui le repas en attendant Michel ( ah... les tagliatelles maison de Jorge, sa salade de poulpe, ses asados argentinos) ...

Il fut notre témoin, ici la veille de notre mariage:




Sur la route de Madrid nous écoutions quelques uns de ses enregistrements que je vous offre ci-dessous. Et je râlais un peu car pour s'en sortir, cet artiste ( qui est également chirurgien ) qui n'avait pas les moyens de se payer un agent dut attendre des années avant d'obtenir permis de séjour et de travail espagnols, passer des concours puis un doctorat de musicologie à Madrid afin de valider ses diplômes argentins qui ne valaient rien aux yeux de la vieille Europe.

Et quoique ayant ensuite enseigné des années au Conservatoire de Madrid, mené de front la direction artistique de je ne sais combien de festivals internationaux, quoique président des années durant de guitares du Monde, quoique la plupart des guitaristes d'aujourd'hui lui doivent tout ce qu'ils sont car aussi bien en musique ancienne que latino ou classique, Jorge restera LA référence, en dépit d'une discographie importante qui le classait chez RCA comme l'un des cinq guitaristes du siècle, en dépit de ce CV hors du commun et d'une critique unanime,  aujourd'hui vivant en France Jorge ... survit.

Ses diplômes, travaux et participation en tant que jury à de nombreux concours internationaux ne lui permettent toujours pas d'enseigner en France. Il vit depuis des années à Paris, ville qu'il adore pour son caractère cosmopolite et trouve-t-il, bien plus tolérant que Madrid (?) il a réussi à y obtenir avec difficultés le statut... d'intermittent du spectacle qui est si aisément délivré à n'importe qui. Mais aucun Conservatoire de quartier qui accueille ce virtuose et enseignant  chaleureux et si ouvert.

Il n'est pas labellisé France.

Et je râle de nos sociétés bureaucratiques, aussi froides et inhumaines que ces villes champignons qui poussent dans le désert, aussi peu reconnaissantes à la vie de ce qu'elle offre de génie humain créatif et généreux, plus préoccupées de bâtir vers le haut pour faire riche, tailler droit de grandes avenues luxueuses au coeur de leurs cités, que d'accueillir avec amitié le parcours fait de révoltes, de transcendance  de l'éphémère, le chemin esthétique et éthique d'un homme.

Nous avons donc écouté en route ces différentes haltes musicales que je vous offre maintenant.
Jorge enregistre toujours en une seule prise, il a horreur des retouches de studio , et donc on entend ici ces bruits d'ongles qui sont la vie même.
Sa mélancolie d'homme déraciné qui cherche l'Origine ( titre de l'album)



Par Jorge Cardoso


Diferencias sobre guerdame las vacas - guitare renaissance
Variations sur un  thème



Ya se asiento el rey Ramiro Danse traditionnelle des Canaries




Canarios
Autre dans traditionnelle des Iles Canaries
Les notes piquées à la fin de certaines phrases
nous disent si bien les petits sauts des danseurs
ces mélodies entremêlées
les évitements et rapprochements des corps amoureux




 
Zamba - Guitare classique
danse Argentine qui n'a rien à voir avec la Samba brésilienne



Polo Margariteno danse lente Argentine



Oeuvres extraites de ce disque

On peut trouver quelques uns de ses disques

à la Fnac





4 commentaires:

Viviane Lamarlère a dit…


Je suis sous le charme de cette virtuosité !
Je fais suivre le lien de cet article à mes contacts.
Amitié
Commentaire n°1 posté par Marianne le 29/05/2008 à 20h56
C'est vraiment adorable car s'il vit de ses concerts et uniquement d'eux, Jorge est édité par des petites maisons d'édition de disques et on ne le trouve pas chez Amazon par exemple. Quelle honte quand on voit c equi s evend à la tonne. Il vit, mais voudrait se consacrer désormais uniquement à la composition et l'écriture d'ouvrages didactisques, depuis tant d'années qu'il parcourt le monde pour jouer, il aimerait bien se poser et voir venir demain sans inquiétude vitale...
Réponse de Russalka le 30/05/2008 à 08h32
La vie, la beauté, la musique, tu nous offres tout cela, merci
Commentaire n°2 posté par Florence le 29/05/2008 à 21h00
merci Florence, c'est peut-être parce que la vie est musique, la vie est beauté, la beauté est musique, la musique est vie?Merci d'avoir accueilli toutes ces dimensions-là
Réponse de Russalka le 30/05/2008 à 08h34
Superbe musique ... elle a enchanté ma soirée : j'ai usé les touches de ton deezer !
Amitiés
Commentaire n°3 posté par Galatée le 30/05/2008 à 08h15
Elles sont faites pour cela et c'est joie pour moi de faire découvrir cet ami au talent hors du commun, mais connu uniquement dans l'univers restreint de la guitare.Amitiés à toi aussi Galatée et merci encore!
Réponse de Russalka le 30/05/2008 à 08h35

Viviane Lamarlère a dit…


Que je suis content de retrouver la touche sonore, le doigté et l'expressivité de Jorge dont j'ai déjà pas mal de mp3 sur mon iTunes... (°!*)
Ma petite fille (qui est encore bien pequeña) écoute déjà beaucoup de musique avec ravissement*, mais quand elle viendra à Hauteville, je lui ferai entendre du Cardoso et je suis sûr qu'elle tendra l'oreille, une oreille déjà exercée depuis pas mal de mois... Un peu plus de 9 à présent.

* Elle est surtout très attentive à la musique de son papa qui est apaisante et douce, juste ce qu'il faut pour une petite Giselle de 7 semaines. (J'écrirai pour elle des paroles sur la musique de Giselle d'Adolphe Adam...)
C'est une petite fille formidable, éveillée et intelligente, et si tu voyais ses yeux bleus !...

J'ai beaucoup aimé cet article pour l'ode à l'amitié qu'il contient et pour la qualité des morceaux de Jorge. Merci à té !
Commentaire n°4 posté par Merlin le zeteticien le 30/05/2008 à 10h30
Et que je suis contente de te retrouver... Là je profite d'un petit creux enrte deux vagues de passages d'amis en route vers les Pyrénées comme le seront Michel et les enfants à nouveau demain ( pierres paysages et orchidées autochtones, mais je reste là... tu sais pourquoi) alors!!! cette petitoune!!! Tu m'étonnes qu'elle ait de beaux yeux bleus, comme son grand-père et j'ai hâte de recevoir le courrier qui m'en dira plus long et peut-être même photo de toi avec ce fruit entre tes bras? oui, je suis certaine que son papa la berce de bien jolies mélodies, Bruno joue aussi de la guitare et cela plait infiniment à Maxou, il faut commencer jeune si on veut que leur oreille soit exercée ( comme pour le langage...) Et tu as raison d e rappeler que in utero ils entendent, mes enfants se souviennent tous de ce que je chantais pendant mes grossesses, ce sont les seuls airs lyriques qu'ils tolèrent ( Et exultavit de Bach pour Bruno, l'ode à la sainte Cécile de Haendel pour Sarah, l'air de Russalka pour Mathilde...

oh comme je sens que tu es gateux déjà ;o)) et cela m'est réjouissance pour toi et tes proches

bien sûr qu'elle est éveillée et avec un grand père comme toi... mmm... que des bonnes choses à venir! Bisous Merlin et merci de la visite!
Réponse de Russalka le 30/05/2008 à 17h00

Viviane Lamarlère a dit…

Comme tu nous gâtes... entre ces vues et descriptions de Madrid que je ne connais pas, et ce merveilleux concert de guitare. Justement, le collège est cette semaine à Salamanque ; mais je ne m'y joins pas, pour plusieurs raisons, entre autres que je ne parle pas l'espagnol. Quant à la guitare, quand je pense que je "snobais" cet instrument dans ma jeunesse, sous le prétexte qu'il n'était "pas classique", j'y suis drôlement revenue depuis, et là les extraits que tu nous offres sont un véritable régal (surtout les deux derniers, à mon goût).
Commentaire n°5 posté par Valentine le 30/05/2008 à 14h38
Les deux dernières oeuvres sont de Jorge à la guitare classique, mais il puise dans le folklore, lequelpuise dans les formes très anciennes et élaborées des danses de la renaissance. j'adore la guitare et pas seulement parce que, j'adore cette sonorité veloutée et la beauté du corps de l'instrument lui-même...
et suis contente que tu aies apprécié ainsi Bisous
Réponse de Russalka le 30/05/2008 à 16h49

Viviane Lamarlère a dit…

'aime beaucoup cet article qui vient et va en son thème et au-delà (quelle douce photo donnée au passage) avec une grande légèreté dont à présent je serais bien en peine de dire ce qui la crée.

Merci Viviane aussi pour les morceaux
(mon ordi bugge - trop chargé - j'écouterai demain et te ferai alors un retour à leur propos)
Commentaire n°10 posté par le bateleur le 31/05/2008 à 23h10
Merci, Luc, la Musique de Jorge transporte en des au-delà, sans doute est ce cela qui m'a aidée à créer, bien malgré moi, ce climat que tu notes
Jorge possède un sens de l'improvisation , de la danse, du phrasé, de la polyphonie que je ne retrouve que chez Jordi Savall ( Jean-Pierre l'y compare souvent et les deux hommes s'apprécient)
contente que tu aies aimé cet hommage à un ami très cher et qui galère parfois comme d'autres que tu connais bien (sourire)
Réponse de Russalka le 01/06/2008 à 09h09
chère viviane, je relaie la demande urgente de "psyblog" l'une de ses proches amies est atteinte d'un cancer et malheureusement... Il souhaiterait notre aide pour lui réchauffer le coeur en lui envoyant sur sa boite email ou sur son blog un mot gentil à l'intention de son amie
merci :-)
big bisous
Commentaire n°11 posté par fab le 01/06/2008 à 02h23
Je viendrai tout à l'heure, Fab, pas de soucis...
Réponse de Russalka le 01/06/2008 à 09h10
Je ne suis que très peu musique , j'ai énormément du mal à écouter cet art, peut-être que si mes parents ( eux mêmes non plus ) m'avaient fait écouter des choses aussi belles que cette musique, je baignerais dedans mais ce n'est pas le cas. en tout cas , ton article est merveilleux comme toujours . Merci
Commentaire n°12 posté par aimela le 01/06/2008 à 11h20
Tu sais, quand j'ai rencontré Michel, il y a... 35 ans bientôt, il détestait l'opéra. Et ce fut une déconvenue totale pour moi car c'était ma vocation. Cela ne m'a pas empêchée de faire une minuscule carrière de dix ans ( avec un passage sur France musique dans " l'oreille en colimaçon " et Le combat de Tancrède et Clorinda de Monterverdi, je tenais le rôle de Clorinde) et de continuer de chanter, mais aujourd'hui, éducation d el'oreille et verrous levés, c'est lui qui me soule à mettre dix fois de suite le Freischutz de Weber ou Don Carlo. Tu vois... il suffit de commencer . Mille merci Aimela, je viens te lire tout à l'heure.
Réponse de Russalka le 01/06/2008 à 16h41