mercredi 13 février 2013

La dixième planète * 4 *




Le véhicule qui l’emmenait au sas de décontamination affective se déplaçait sans bruit et pour cause. On avait depuis longtemps épuisé les réserves de carburant. En outre toutes les tentatives d’utiliser d’autres ressources énergétiques s’étaient soldées par un fiasco. On avait bien essayé l’énergie mentale mais seules quelques intelligences plus obstinées que d’autres y étaient parvenues, le résultat étant qu’elles n’avaient même plus besoin de véhicule, leur cerveau les propulsant n’importe où à vive allure.

Pour les autres ils continuaient d’utiliser les bioroutes, longs rubans souples mis en branle par les bras de millions d’esclaves. C’était la seule façon d’occuper les délocalisés et autres relégués du système. Forçats de l’asphalte.
On entendait leurs ahans rythmés et les claquements de fouets en fibre de carbone précisément réglés pour les cogner toutes les trois minutes, quoi qu’il arrive. Le temps très précis d’une contraction utérine en fin de travail : les bras accouchaient du trafic routier.

Celui-ci était d’ailleurs limité à des transports collectifs et quelques rares berlines. Tous les quarts d’heures, le ruban stoppait afin de permettre à ses véhicules fixes de déverser leur marée humaine qui devrait continuer la fin du trajet à pied.

Il avait été quelque temps question de fabriquer en grande série des droïdes pour effectuer ce qui était tout de même un sale boulot, mais devant l’incapacité du tri-gouvernement à gérer les naissances illégitimes et les flux de populations réfugiées des quart et quint mondes,  on avait choisi finalement de rendre service à ces peuplades étranges en leur offrant la dignité d’un travail et l’ombre d’un abri puisqu’ils dormaient de surcroît sous les rubans. Bien entendu, la circulation était interdite de nuit.
Il était étonnant de voir ce serpent à la fois solide et souple onduler à environ dix-huit centimètres du sol, la hauteur d’un visage.

Ukraine éprouvait une nausée grandissante à l’idée de ces milliers de vies oeuvrant sous le revêtement et les roues  des nantis de la cité.
-Pour combien de temps en avons-nous ?
-ghs 45 // terop
-C’est bien du temps perdu…
-Si UjeJ zmal , sftfr.
-Oh, zen, les ferblanteries. Pour un cauchemar. Je vous trouve bien zélés.

Ignorant le sens de ce mot qui faisait à ce point partie de leur substance qu’il ne pouvait plus  en être  exprimé, les vigiles se regardèrent surpris, leurs clignotants en alerte. Le Chef posa sa main sur le bras d’Ukraine, d’un geste qui se voulait rassurant. Depuis le temps qu’il vivait avec les humains, il se laissait parfois aller à des émotions frustes, une sorte d’animalité en germe que la rigidité de la loi ne pourrait plus écraser, et cela, Ukraine le savait.
Il n’était pas mal, ce droïde.  Une voix métallique mais très sombre, de belles épaules, un regard obsidienne, et à part cela entièrement en métal. Mais elle sentait comme palpiter un peu de vie sous cette paume, et son échine frissonna. Combien de rendez-vous manqués dans ce monde excessif où il était interdit de tomber amoureux ? De tomber enceinte ? De tomber du lit sous l’effroi de ses propres rêves ? Société de l’intelligence et de la maîtrise ascendante et de la chute de l’instinct ou de l’intuition.

Au-dehors, soigneusement sous cloche de plexivitre, des fleurs vivantes  s’ouvraient et se refermaient à une cadence infernale dans leurs jardinières inondées  d’un flux alternatif de jour et de nuit artificielle. Dans ces bocaux, on tentait de réacclimater les plantes aux rythmes circadiens, que des décennies de nuit sous la chape de pollution avaient fait oublier.

Ils arrivaient.
En descendant de l’homnie-bus, Ukraine pris bien garde de ne pas heurter du pied un des visages qui, sous le ruban d’asphalte tentait de happer un peu d’air.
Il montrait de la route une puanteur écoeurante où se mêlait l’odeur de la sueur à celle des cadavres qui n’étaient absorbés par les Funèbromasticators qu’une fois par semaine.

L’immeuble où on allait l’interroger était déjà ancien et recouvert de ces traînées de rouille que finit par laisser la pluie.
Après avoir laissé son empreinte olfactive dans le Librehumeur prévu à cet effet, elle entra dans ce qui avait la fâcheuse réputation d’être une salle des tortures.

Tout est nickel, ici, se dit-elle, captant le plus discrètement possible les issues, les caméras, les caches possibles et les postes de vigiles.
Une porte de plasma la fouilla sans détours, immisçant ses pseudopodes avec une curiosité dérangeante sous ses vêtements. Pas de chance pour elle, Ukraine était douée d’un estomac très particulier, probablement dans sa lignée aurait-on pu trouver des ancêtres bovidés. Elle avait avalé ses armes à feu et une quantité raisonnable de balles qu’elle régurgiterait en temps voulu et si urgence.

La pièce était joyeusement illuminée, mais Ukraine savait que cet artifice avait pour but de mettre en confiance les prévenus.
-Un Café ?

Tiens, l’un deux parlait autre chose que ce smorglub  incompréhensible au commun de ses concitoyens et dont elle avait fini par comprendre le caractère très aléatoire de la syntaxe. Encore une manière habile de conditionner à répondre toujours par l’affirmative.
-Un café ?
-Je veux bien.
-Asseyez-vous.  Vous n’êtes pas trop fatiguée ? C’est la première fois que nous vous recevons.
-Ah bon ? Certains privilégiés y reviennent deux fois… parfois ?
-Bien sûr. Nous sommes très attentifs à la manière dont nos citadins gèrent leurs émotions. Et très pédagogues.
-Une de mes amies est morte de votre pédagogie.
-Vous me rappellerez  son nom ? Ce n’est pas normal.
-Qu’est-ce que la norme ?
-Ici, UjeJ, c’est moi qui pose les questions. Mais je vais vous répondre. La norme c’est ce qui permet la tranquillité de chacun et le bien-être de tous.
-Je ne vois pas en quoi un simple cauchemar nuit à mes congénères.
-Cela a fait s’incendier les murs de l’immeuble et a réveillé tout le quartier
-Ce n’est pas moi qui ai décidé de remplir les peintures et le béton de capteurs d’affects.
-C’est la seule manière de vous conditionner à la maîtrise de vos pulsions.
-Je vais vous dire un truc. La maîtrise de mes pulsions, je m’en tape. Par ce que sans les pulsions de mes ancêtres, vous, robots machin chose numéro matricule tant, vous seriez encore en plaques informes dans le magma terrestre.
-Je ne fais qu’obéir aux ordres…
-Qui donne les ordres ?
-Je ne sais pas . Je ne connais que mon supérieur hiérarchique immédiat.Et il est moins, beaucoup moins conciliant que moi.

Ukraine sentait une pointe d’agacement modifier les couleurs du droïde.
-Bon, interrogez-moi qu’on en finisse
-A la bonne heure ! Quelle était la nature de ce cauchemar ?
-J’ai vu mon mari. Il a été englouti dans un magasin sans que …

Il la laissa sangloter quelques minutes. Elaboré, ce droïde, il était même doué de délicatesse.
-J’ en suis désolé.
-Pas tant que moi.
-Nous allons vous relâcher, mais auparavant, nous allons réinitialiser vos fonctions affectives.

Ukraine savait que tout allait se jouer maintenant. Elle alla docilement s’asseoir sous la lampe à extraction d’émois, uniquement concentrée sur le fait de ne pas laisser entrer une seule molécule de cet appareil qui allait fouiller son cerveau et sa mémoire.

Ils centrèrent le faisceau lumineux sur ses pupilles.
Ils ignoraient que des années d’entraînement lui avaient permis de développer, au cœur même du corps vitré une membrane qui à volonté occultait sa rétine comme les paupières des chats.

Quand ils la relevèrent, elle fit semblant de tituber légèrement.
-Ca ira ? Tout s’est bien passé.
Savez vous pourquoi vous êtes ici.
-Non…
-Vous pouvez rentrer chez vous, UjeJ, on va vous raccompagner. Vous ne ferez plus de cauchemars, tout ira bien.

Le droïde qui l’attendait à la sortie saisit à nouveau son bras avec une sorte de chaleur qui lui donna soudain envie d’une épaule où reposer quelques instants son immense fatigue.
Ton début d’empathie est ce qui te perdra se dit-elle en lui renvoyant un sourire timide. Ce qui vous perdra tous…





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