mercredi 13 février 2013

La dixième planète * 6 *


Premier épisode



La pièce leur sembla tout  à coup trop exigüe pour contenir leur émotion. Ukraine regarda ses compagnons. Les jointures saillantes de leurs mains disaient une anxiété que démentait le calme parfait de leur visage. Un parfum de sueur et de peur montait le long des murs.


Les Trois se mirent en cercle, leur robe chatoyante passant du violet le plus foncé à une lumière aveuglante comme l’eau d’une fontaine un jour d’été. Puis leurs bras s’allongèrent, s’étirèrent jusqu’à les entourer et former autour d’eux une sorte de cordon protecteur.


- Vous allez vous concentrer sur vos sensations pures, uniquement vos sensations, gommez ce qui vous vient de l’extérieur et laissez vous aller.


Ukraine se sentait devenir bulle, bulle multiple, son corps vibrait de fourmillements liquides, un peu comme si le moindre composant de ses cellules était un de ces pépiements d’eau pétillante qui en coulant dans la gorge accroche les aspérités de la chair, s’y calfeutre, en découvre les interstices cachés dans les muqueuses avant de subir sa chute vers l’inconnu.


Elle tenta de tourner la tête vers ses compagnons mais ce fut impossible. En un temps qu’elle n’aurait pu définir, leurs structures moléculaires s’étaient fondues les unes  aux  autres pour ne former qu’une onde lumineuse.

Soudain, leur onde fut aspirée, comme une eau fraîche est bue par petites goulées précautionneuses, dans une fente dont les lèvres se refermèrent sur eux sans un bruit.
Ils se coulèrent le long de parois d’un noir aussi profond que le vide et douces comme un vieux velours dont on aurait pris grand soin.

Ils étaient dans le trou de ver.
La chose remuait à une périodicité légèrement supérieure à la leur, mais elle sembla sentir leur gène et s’adapta à leur propre modulation corpusculaire, comme s’accordent deux instruments qui vont s’aimer le temps d’un concert.

« Bienvenue à bord du trou de ver SDF 0033. Nous allons en un temps indéfini rejoindre notre première halte et vous souhaitons une bonne traversée des différentes couches de l’espace temps. Pas de turbulences prévues, détendez vous.


- Ben mince alors !! parvinrent à penser ces grains de lumière pure. Voilà que les phénomènes physiques parlent..

- Bien sûr que nous parlons. Est-ce étonnant ? Vos voix étaient ondes, vos regards étaient ondes, vos gestes étaient ondes, en quoi serions-nous si différents ?

L’univers est à la fois multiple et si cohérent.
Nous sommes les vers
Mis en orbite, endroit envers
N’ont pas de sens dans l’univers
Nous sommes chaos construit déconstruit
Ondes sans bruits…
Les étoiles ont des enfants
A chaque mort naît l’entropie.

- Où nous emmenez -vous ?

- Où êtes -vous arrivés, voulez -vous dire. Nous vous débarquons sur la planète OGM.


- O-G-M ???


- Oui, Onirique Géante Manipulée.

Une planète pas de bonne composition nous préférons vous prévenir. Elle risque de vous donner quelques coups de pieds dans les photons si vous lui adressez la parole sur un ton non homologué. Allez, ouste, dehors tout le monde, nous reviendrons vous chercher quand vous aurez fini vos explorations.

L’onde se sentit expulsée par un puit de lumière sans ménagement aucun, autant dire une renaissance au forceps.
A peine avait elle posé son ventre lumineux sur le sol étonnant de cette planète qu’elle fit un bond en arrière. On les avait déposés dans l’eau.

- Nous allons subir des difractions préjudiciables à notre composition, cherchons un endroit sec où nous poser.


Tout bien observé, il n’y avait que quelques cailloux émergeant avec mélancolie mais cela leur suffirait. A peine l’onde fut elle assise sur le rocher qu’elle se transforma en petite sirène , mais une sirène de chair et de vie, au long regard bleu un peu rêveur et à la queue toute sage enroulée sur elle- même.


Lentement la sirène caressa la roche qui frémit sous ses doigts. Elle se sentit alors soulevée par une sorte de langue énorme tandis qu’à quelques mètres à peine d’énormes cônes sortaient de l’eau.

Ukraine et ses compagnons de métamorphose n’avaient pas peur. Les cônes semblaient davantage intéressés par cet évènement qu’était leur présence qu’animés d’intentions belliqueuses .

- Qui êtes -vous ?


- Nous venons de la planète Terre, ce sont les..


- D’accord, d’accord, Un  deux et Trois viennent à peine de nous faire parvenir un transmespace. Jamais pressés ces trois zèbres. Vous voulez comprendre ce qu’il ne faut pas faire ? Regardez nous. Nous sommes ce qu’il reste de ces concrétions posées habituellement sur les huîtres.


- Mais..


- Oui, les huitres sont énormes. Plongez !


Nous ne saurons jamais coordonner nos quatre énergies pour nager et en outre Serge  ne sait pas nager, damned... pensa Ukraine

-Plongez, concentrez vous sur vos sensations pures, réapprenez l’instinct, plongez et venez voir les dégâts.


La sirène plongea. L’eau était savoureuse, d’un goût de coquillage à peine un peu salé.
A perte de vue, accrochées à des piles de béton, pendaient des huîtres géantes, dont certaines commençaient à se détacher en émettant  leur laitance par longs jets lascifs.

Quelques restes de plies tout aussi disproportionnées et des ossements de baleines de plusieurs kilomètres de long encombraient un fond marin dans lequel perçaient par endroit des vestiges d’immeubles.

- Et voilà le travail ! Voilà les conséquences d’un usage abusif d’Hormones de croissance et autres produits destinés à faire du toujours plus de la même chose, toujours plus gros toujours plus lourd, toujours plus productif. Résultat, tout le monde est mort. Nous les coquillages nous avons de quoi rentrer dans notre abri, mais entre la pollution, les lisiers divers et variés, l’abandon en pleine nature des produits technologiques, voilà… pas bien jojo, hein ?


La sirène était effrayée.

Sur la planète Terre, à des fins soit-disant humanitaires, on mettait des OGM à toutes les sauces. Dans les bananes pour vacciner les enfants du tiers-monde contre l’envie de se reproduire, dans les tomates afin qu’elles ne s’écrabouillent pas durant leur transport , dans les embryons humains afin qu’ils résistent davantage à leurs pulsions créatrices.
Un animal étrange, une sorte de cheval au front orné d’une corne d’ivoire torsadée vint à leur rencontre accompagné d’hippocampes à pois rouges et verts.

- Bonjour, je suis ce qui reste de mythologie sur cette planète dévastée par le souci de l’information immédiate. Heureuse de rencontrer une sirène, cela faisait longtemps que j’en rêvais...


Les quatre compagnons étaient abasourdis par la beauté inédite et tranquille de la bête, la courbe sensuelle de son dos, sa croupe musclée et ses attaches fines et transparentes comme du cristal.


- Que pouvons-nous voir des dégats produits sur cette planète par les Organismes Gouvernementaux Méthodiques ?
- Parce que cela ne vous suffit pas ?? Des cadavres de villes entières, des cadavres de poissons et de mammifères, des huîtres immangeables, et juste une licorne alors qu’elles pullulaient, ela ne vous suffit donc pas ?

La sirène sentit l’agacement de l’huître à des petits jets plus rapides de laitance un peu grise déjà. Ele remonta à la surface, cherchant en vain dans cet air qui pourtant semblait pur une odeur fraîche et végétale.

- Il n’y a donc jamais eu de plantes ici ?
- Bien sûr que si. Où croyez vous que vivaient les licornes ? Dans de belles forêts. Elles y mangeaient à leur faim. Mais quand on aide au développement de plantes prédatrices il ne faut s’étonner de rien. Il faut dire que ces plantes là, ce sont les poissons d’eau de mer qui ont fini par les bouffer, et voyez.. ah il est beau le résultat !!

Quelle cata, pensa la sirène, mais quelle cata.
La licorne s’était rapprochée d’eux, nageant à la surface de l’eau, et de son muffle très doux elle caressait la joue des quatre compagnons de métamorphose.
- Je crois qu’il est temps pour vous de repartir en emportant avec vous ceci : on a tout à perdre à modifer les desseins de la nature. Tout.

Ukraine sentit soudain sa peau trémuler à une vitesse de plus en plus rapide, la queue de la sirène fut la première à retrouver sa forme lumineuse.
Ils n’étaient plus qu’une sorte de halo flottant au-dessus de la mer, quand ils furent de nouveau happés par le trou de ver.

Au moment où les lèvres de velours se refermaient sur elle l’onde entendit :

- Essuyez vos grains de lumière. Il reste encore trace de l’eau, je suis un ver tout neuf. Et nous avons du trajet.


Il semble de mauvaise humeur..
- Que se passe-t-il ? demanda prudemment l’onde ?

- J’ai failli rentrer dans un trou noir qui m’a grillé la priorité temporelle. Vous étiez bons pour rester bavarder avec ces huîtres le restant de vos photons si je n’avais pas freiné à temps.. allez, en route ! Direction la planète des personnages oubliés.







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