mercredi 13 février 2013

La dixième planète * 8 *





Au fur et à mesure que la petite troupe avançait, Merlin ralentissait son pas. Il devinait l'épuisement des voyageurs au bruit de plus en plus sourd  de leurs chaussures dans le sable des sous-bois.

Bientôt le chemin s’élargit et leur découvrit une forêt aux essences bleutées recouvertes de fruits d’or minuscules, réplique métallique et sylvestre des vêtements du Mage.

Ukraine luttait contre cette fatigue dont elle sentait l’ivresse la gagner depuis la sortie du trou de vers.
Son organisme récupérerait-il intégralement ses aptitudes à chaque fois ? Vieillirait-elle d’une façon accélérée ? Cette quête dont elle avait pris quasiment seule la décision, il fallait à tout prix qu’elle reste légère en son cœur, que nul  regret ne vienne en dessécher le cours.


- Nous sommes loin encore ?
- Loin ?  Loin de quoi ? Avez-vous idée seulement de l’espace que nous avons parcouru ?
- Non, c’est bien pour cela que je vous le demande…

Le Magicien se retourna et la fixa d’un regard gris  dont elle sentit le froid courir sur son visage comme ces brises du petit matin qui vous mordent la peau et figent l’expression.

- Jeune femme, les dimensions de ce monde ne sont pas les mêmes que celles de cette planète en faillite d’où vous provenez, si vous ne laissez pas derrière ce tronc d’arbre vos préjugés, je ne peux jurer de rien.

Ukraine se retourna, un frôlement aussi obscur et léger que du papier de soie avait atteint ses récepteurs très aiguisés. Ses compagnons, les yeux emplis de désarroi  se serraient les uns contre les autres.
C’est alors qu’elle vit. Les arbres avançaient vers eux, resserrant leur corbeille d’écorce et de feuilles autour de leur petit groupe, puis l’un après l’autre s’en déshabillaient, laissant apparaître figures qui n’avaient rien d’humain, à la fois transparentes et colorées, grimaçantes ou accueillantes, mais dont l’objectif évident était de les palper.

L’un deux, au tronc épais et au plafond silencieux et vaste tendit vers elle une branche à huit mains. Elle ne ressentait aucune hostilité, juste la curiosité paisible de qui a attendu des siècles avant de voir ce qui était prédit. Il promena ses doigts sur son visage puis se mit à chanter une mélodie aussi verte et douce que les images de l’enfance. Elle lui tendit alors la main.

- Comment se nomme ce prodige ?

Merlin s’était tenu à l’écart de la scène, visiblement agacé du retard qu’ils prenaient.

- L’arbre de communion. Bien... maintenant que vous avez fait connaissance, abandonnez vos préjugés comme je vous l’ai demandé, abandonnez les aux arbres. Ils sauront quoi en faire.

Il attendit quelques secondes puis devant leur absence de réaction, fit un mouvement de la main vers les voyageurs. Des ombres se détachèrent de leurs corps, à la fois minces et opaques, glissèrent sans demander leur reste sur le sol et disparurent dans la nuit comme des belettes effarouchées.

- Vous serez plus légers les uns et les autres pour  traverser le miroir aux fées.
Nous arrivons…

Ukraine et ses compagnons furent saisis d’un soudain vertige. Serti dans un cadre de schistes rouges et bruns, un étang de taille modeste se dressait à la verticale au cœur d’une clairière de pins bleutés et d’ormes simplement vêtus de leur incroyable beauté d’automne.
L’étang ne reflétait qu’un ciel tranquille dans lequel s’étirait un vol de cygnes.
   

Deux petits personnages aux oreilles effilées  et aux pieds semblables à ceux d’un cochon, guère plus hauts qu’un enfant , gardaient l’accès à cet étang miroir, tenant en laisse une oie sauvage.

Ils virent tous cinq leur reflet trembloter comme les feuilles des peupliers argentés au printemps puis se disperser dans les profondeurs cette eau.

Merlin leva le bras, chassant la brume légère qui entourait le lieu. Un claquement aussi bref qu’un coup d’orage sec l’été se produisit alors…

Six jeunes femmes, si belles qu’Ukraine et ses compagnons en eurent le cœur et l’âme douloureusement changés, sortirent une à une de ce miroir et se dirigèrent vers eux...




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