lundi 4 février 2013

Musique, Peinture, Poésie, Penser * 37 * : Bach, 1




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                                                                  Johann Sebastian Bach
                            (Eisenach, 31 mars 1685 – Leipzig, 28 juillet 1750)



Qu'est-ce qui constitue le génie d'un homme? Son appartenance à un milieu, à une époque, à une famille le marquent-elles autant que ses dispositions naturelles? Les accidents de la vie infléchissent-ils sa psychologie vers des formes de résilience toutes dévouées à la créativité? On peut se poser ces questions et mille autres concernant Jean-Sébastien Bach.

Ce compositeur unique dans l'histoire, qui même parmi sa propre descendance familiale n'aura eu aucun héritier stylistique, se trouve l'année de sa naissance à la croisée de tant de chemins... En d'autres lieux naissent cette année là des compositeurs dont il appréciera de rencontrer leurs oeuvres: Scarlatti et Haendel. En d'autres lieux vivent et composent des musiciens qui l'influenceront profondément tels Couperin, Vivaldi et Buxtehude.
Mais revenons à l'Allemagne dont il ne sortira jamais et pour cause: c'est l'Europe entière qu'il porte en lui à travers les oeuvres qu'il retranscrit inlassablement, c'est l'Europe qui viendra jusqu'à lui, le créditant de son vivant d'une reconnaissance que bien des musiciens de son temps lui envièrent.



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L'Allemagne où il vient au monde est un pays écartelé par des forces contradictoires.

Ravagée par la guerre de Trente ans elle peine à retrouver une unité. D'un côté la myriade de cours souveraines avec leurs lois propres, leurs moeurs et traditions qui empêchent l'unification de l'état. Les princes y imposent à leurs sujets la suprématie de cultures étrangères comme celle de l'Italie ou de la France. Et la musique française y sera bientôt d'autant plus vivante que le roi Louis XIV révoque cette année-là l'édit de Nantes, forçant à l'exil vers ces principautés nombre d'artistes et intellectuels protestants.
De l'autre la société des petites villes et villages, baignés de tradition et surtout de  religion luthérienne. Les paroisses y régissent le moindre mouvement de la vie quotidienne.
Et puis les cénacles d'intellectuels qui dénoncent à la fois le train de vie cosmopolite des cours et la trop grande prégnance de la religion. C'est d'eux que partira l'idée d'une unité allemande.
Bach se meuvra (parfois en bougonnant) entre ces quatre pôles que sont les cours princières, la bourgeoisie locale, les paroisses militantes, les groupes de réflexion en tous genres.



739px-Jacob Isaacksz. van Ruisdael - Le Moulin de Wijk-bij-



Descendant d'une longue lignée de musiciens dont le premier ancêtre connu était meunier et jouait de la cithare, le jeune Jean-Sébastien Bach ( dont le nom signifie " ruisseau " ) perd ses deux parents successivement alors qu'il n'a pas encore dix ans. Il a vécu jusqu'alors entouré de musique. Tout le monde joue chez les Bach, tout le monde compose ou improvise. Son père l'a initié aux instruments à cordes et son oncle, Jean-Christophe,  à l'orgue.

C'est son frère aîné, organiste professionnel lui aussi,  qui recueille l'enfant à la mort de leurs parents et complète son éducation musicale par l'étude du clavecin, la composition et le chant choral. A quinze ans, la pauvreté de sa condition le fait admettre à la maîtrise de Saint-Michel de Lunebourg où il reçoit une éducation soignée en logique, rhétorique, latin, grec, mathématiques, musique, danse et français. A dix-huit ans, après avoir occupé une fonction de violoniste laquais à Weimar ( on se souvient que les musiciens et en particulier les violonistes étaient tenus pour des domestiques et non pour des artistes) il est engagé -sans même passer le concours tant sa prestation est éblouissante- pour un poste vacant aux grandes orgues d'Arnstadt. Sa carrière commence, soutenue par son immense tribu familiale sans laquelle peut-être il n'aurait pu survivre...

Le jeune homme est habité par une faim insatiable d'apprendre et une conscience aigue de ses lacunes culturelles. Mûri avant l'heure par les deuils il restera toute sa vie cet infatigable marcheur capable de revenir sans cesse sur des oeuvres passées pour les perfectionner avec une exigence intime hors du commun.
Tout comme il fut assez exigeant à dix huit ans pour parcourir à pied les trois cent cinquante kilomètres qui le séparent de la ville où exerce le grand organiste Buxtehude. Ce sera la rencontre décisive de sa vie. Il reste quatre mois auprès des plus grands maîtres de l'orgue de ce temps et acquiert une renommée telle que bientôt, le voilà nommé organiste, violoniste et compositeur de la chapelle ducale de Weimar. Quelle ascension derrière laquelle se devine un travailleur acharné!



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                  Une allée dans Weimar par le peintre allemand Hermann Linde


C'est à Weimar que sera composée la quasi intégralité de son oeuvre pour orgue. Période conjugale heureuse aussi: il a épousé une cousine orpheline comme lui qui lui donne sept enfants. Ce père de famille responsable sait que l'ascension sociale nécessaire à l'entretien de sa nombreuse famille passe par des pérégrinations et changements d'affectation sans fin. Nommé maître de concerts à la cour ducale, il y fait jouer les concertos de Vivaldi dont la musique l'enthousiasme et se lance dans la composition de ses cantates. Son talent et sa gentillesse conquièrent le Prince de Coethen qui l'engage à son tour avec des conditions qui le ravissent: un concert chaque soir avec un orchestre formé des meilleurs musiciens de toute l'Allemagne, composition hebdomadaire de musiques de fêtes, de chambre, d'orchestre, de solistes, la direction totale et libre des affaires musicales de la principauté.

Hélas un autre deuil le frappe bientôt. La mort de sa jeune épouse laissera des traces dans la suite de son oeuvre qui se retourne quelques temps vers la religion et le monde de l'orgue.

Une jeune chanteuse de vingt ans, Anna Magdalena, s'éprend de lui et accepte de porter à ses côtés ce foyer où restent quatre enfants. Elle lui en donnera treize autres... Sur la totalité des vingt enfants nés de ses deux mariages,  dix seulement ont franchi le cap des cinq ans. Terrible époque où la mortalité maternelle et infantile le disputait aux guerres en matière d'hécatombe.


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                                        Eglise Saint-Thomas de Leipzig

Cette période féconde sur le plan musical se poursuit dans la ville de Leipzig où, pour un salaire et des avantages bien moindres, Bach renoue avec le modèle social et sacerdotal qui fut celui de toute sa famille. Les débuts sont d'une intense activité: composition de cantates pour les quatre églises de Leipzig, direction des choeurs, direction de l'orchestre, enseignement du latin. Hélas le monde change à toute vitesse et ceux qui l'ont engagé veulent " des écoles modernes ". Bach demande davantage de moyens et de temps pour former convenablement ses étudiants à la musique, on lui rétorque que l'important est le grec et le latin et qu'il faut aller plus vite. Surtout il lui est strictement interdit de s'absenter sans permission écrite.

Bach a connu des lieux plus cléments et comprend bien que son art et ses exigences sont déjà d'un autre temps. Et même s'il connait le grand bonheur d'être nommé maître de chapelle de l'électeur de Saxe, période durant laquelle viendront au monde la Messe en Si, les Variations Goldberg, le second livre du Clavier bien tempéré, l'Offrande musicale et l'Art de la fugue, il prend conscience d'être le dernier maillon d'une grande chaîne tenue depuis les débuts de la polyphonie moyen-âgeuse.


Sa production se ralentit alors, quoique à chaque fois d'une altitude, d'une austérité, d'une exigence plus grande encore si cela est possible...

Il consacre le plus clair de son temps à remanier son oeuvre, aller écouter son fils Carl-Philipp_Emmanuel en concert de clavecin, et apprécie l'amitié que lui témoigne Frédéric II de Prusse. La reconnaissance de son génie est toute au rendez-vous, tant de la part de ses collègues que des élèves et des grands de ce monde, mais l'homme a trop porté de soufrance, trop jugulé de peines et de chagrins. Sa sérénité qui n'était que d'apparence, toute construite par sa force de caractère et son élégance morale trouve une nouvelle faille dans la cécité qui l'atteint. Il mourra en 1750 des suites de l'intervention chirurgicale pratiquée sur ses yeux par le charlatan qui, avec le même scalpel et pour les mêmes causes conduira Haendel au tombeau...


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Que dire de plus avant d'aborder une oeuvre immense, prolifique, d'une variété exceptionnelle,  page après page?
Une vie bien remplie, marquée du sceau indélébile des pertes répétées.  Une vie transcendée par le travail, d'une élégance qui se refusait à éclabousser autrui de ses propres peines.
Nous découvrirons plus tard et plus tranquillement les relations étonnantes que Bach entretint avec les nombres, son humilité à recopier les oeuvres d'autres compositeurs et les re-créer, sa curiosité insatiable et ses connaissances encyclopédiques en bien des domaines comme l'acoustique, la facture d'instrument, la théologie, sa maîtrise du clavier et de tant d'autres instruments qu'il pratiquait avec brio.
Sa grammaire, en un mot, qui est unique et par là même étonnante: Bach ne pensait pas comme le commun des hommes. Bach pensait en forme de contrepoint et,  chose qui ne laisse pas d'intriguer depuis sa redécouverte par Félix Mendelssohn après une période d'oubli relatif,  son oeuvre allie une extraordinaire complexité de structure à une très grande expressivité jamais écrasée par la forme. La perfection doublée d'une très grande humanité. Nous y reviendrons...

Avant de le quitter ( temporairement car je ne vais pas abandonner ainsi un homme avec lequel je vis au quotidien depuis cinquante années...) une Invention pour clavier. Les inventions ne sont pas seulement des pièces réservées aux élèves du clavier. ce sont des bijoux tout à fait achevés et souvent d'une grande complexité. Nous y reviendrons aussi. La partition est celle que vos pouvez voir ci-dessus. Deux versions de cette même oeuvre. Deux thèmes s'y croisent sans cesse: un mordant joyeux qui se promène tout du long de la pièce et s'entrelace à une guirlande de notes rapides. Ils parlent de la gaieté qui souvent habitait ce grand homme.

                                 Invention n° 5 à deux voix BWV 776


3 commentaires:

Viviane Lamarlère a dit…



Que de tendresse pour lui dans chacune de vos phrases... Il y eut en effet mille controverses relatives aux relations entre Bach et les nombres, Bach et certaines sociétés dites ésotériques ( rosicruciens ) .

J'espère que vous nous en parlerez?

Merci encore de cette entame qui promet. Et d'une version piano tout à fait belle et simple. J'ai un instant cru que le clavecin était une guitare. C'est très surprenant et agréable.

Amitiés,

Joubert
Commentaire n°1 posté par Joubert le 23/07/2010 à 09h01

Oui, une infinie tendresse... Je passe un peu plus de temps à mon piano en ce moment et Bach me resource en des moments où coup sur coup deux mauvaises nouvelles nous accablent. Par ailleurs, a littérature que je suis en train de défricher pour la suite de mes articles est tellement abondante, variée, controversée comme vous dites que cela me bouffe beaucoup de temps et d'énergie. Mais que c'est passionnant! J'essaierai de coller au plus près de ce que je pense être la vérité historique compte tenu de la psychologie de Bach. mais chut ;o))
Merci beaucoup Joubert
Réponse de Russalka le 26/07/2010 à 08h34

Viviane Lamarlère a dit…

uelle drôle de vie a eu Bach, quelles tragédies il a du se sortir.Dans les 2 morceaux que tu as mis à la fin de ton article, je préfère la seconde plus légère et "enjouée" Désolée pour la première, je n'aime pas du tout .
Commentaire n°2 posté par aimela le 23/07/2010 à 13h30

Bach fait partie de ces enfants dont on se demande comment ils ont pu survivre à tant de vicissitudes. Sa tribu familiale devait le tenir debout. Mais son frère , celui qui l'a pris en charge après la mort de ses parents était d'une grande jalousie envers son talent précoce et bien plus grand que le sien. C'est lui qui s'en est plus ou moins débarrassé en le faisant entreer dans cette institution pour jeunes gens pauvres. Alors il a fallu à cet homme beaucoup beaucoup de maturité, d'humanité, pour surmonter tout cela. Je suis contente que la version piano t'ait parlé, elle est très belle... bisous et merci Aimela..
Réponse de Russalka le 26/07/2010 à 08h43

"La vie est une rose dont chaque pétale est une illusion et chaque épine est une réalité" Alfred de Musset.

Bach a su cueillir, non pas les pétales flétris de son existence, mais les boutons fraîchement éclos et nous offrir ses oeuvres musicales en brassée...

La version piano est celle que je préfère également car plus douce et agréable à l'écoute...
Commentaire n°3 posté par Corinne le 03/08/2010 à 11h01

Bach a su transcender les aléas de l'existence et la sienne en fut plus que largement pourvue. Sans doute est ce cela , devenir humain: surmonter. Merci Corinne du beau commentaire poétique.
Réponse de Russalka le 05/08/2010 à 15h08

Viviane Lamarlère a dit…

e n'ai jamais lu quelqu'un parler de Bach avec autant d'amour. C'est vrai que 50 ans de vie commune, d'une parfaite entente journalière... Vous êtes bénie d'avoir cette relation priviliégée avec lui.
Commentaire n°4 posté par Binh An le 16/08/2010 à 18h33

Bach est une figure qui m'apaise... L'un des nombreux hommes de ma vie (sourire) qui ne fait aucun tort à mon mari car comme les autres, il appartient à un monde révolu. Merci d'avoir aimé cette page.
Réponse de Russalka le 18/08/2010 à 09h12