lundi 4 février 2013

Musique, Peinture, Poésie, Penser * 38 * Bach, 2, Toccata et fugue en ré Mineur





" Dans la musique de Bach, ce n'est pas le caractère de la mélodie qui émeut,
c'est sa courbe." Claude Debussy



782px-Adriaen Van Ostade - Intérieur de chaumière

                                          Adrian Van Ostade:  Intérieur d'une chaumière


Cette lumière qui semble se courber du ciel vers une pauvre demeure humaine serait-elle celle du Dieu auquel Bach a consacré quasiment toute son oeuvre ? Nul autre que le peintre ne pourrait le dire mais une chose est certaine: Bach aura travaillé toute sa vie  à traduire en sons les idées ou images d'une lumière qui se répand sur les hommes, celles d'une pensée qui s'élève vers Dieu ou s'enfonce dans les ténèbres, celle de la joie, de la peur, de la course vers l'enfer ou la rédemption.

Héritier en cela du figuralisme musical de la Renaissance dont nous avions déjà parlé avec Monteverdi, Bach avait été profondément formé aux recettes expressives qui constituaient la majeure partie des traités de composition du XVIIème et XVIII ème siècles. Son oeuvre est parsemée de figures sonores hautement signifiantes. Il n'est point besoin d'ailleurs d'en connaître immédiatement le sens pour apprécier sa musique. Mais aller à leur rencontre nourrit la tendresse et l'admiration pour ce compositeur...



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L'instrument de prédilection de Bach fut l'orgue. Compagnon de jeunesse, refuge dans les moments douloureux dont sa foi profonde ne parvenait pas à apaiser totalement les déchirures, c'est pour lui qu'il a composé certaines de ses oeuvres les plus connues. Il se raconte que les facteurs d'orgues tremblaient à la foie de joie et de crainte à l'idée que " ce diable de Bach en personne " vienne expertiser l'un de leurs instruments. Bach aimait savoir " ce que la bête avait dans le ventre " selon les mots de ses contemporains, et, à l'instar de cette tour de Babel que l'on devine prête à exploser, faisait sortir à la puissance maximum tout ce qu'il contenait de sons, de voix, de langues étrangères et  nouvelles. Les fabricants craignaient sans doute ( ce qui était insensé, un orgue ne risque rien même à pleins tuyaux comme on dit...) devant sa puissance de jeu que leur enfant ne tombe en miettes sous leurs yeux et sous les doigts exigeants du maître...


L'orgue de Bach tenait une place très importante dans les offices luthériens. Place méconnue d'ailleurs et largement sous-estimée car -hors les Chorals dont nous reparlerons- on a longtemps classé les grandes oeuvres pour orgue de Bach (telles les toccatas et fugues) parmi les pièces libres.

La plus célèbre d'entre elles, celle que nous connaissons tous sans jamais avoir cherché à l'écouter peut-être, est la Toccata et fugue en Ré mineur. Songez... sa célébrité lui a valu d'être transcrite pour orchestre par le chef d'orchestre américain Léopold Stokowsky.

Mais revenons aux offices religieux. Ils sont divisés en deux moments: la première partie de l'office fait référence à l'Ancien Testament, la seconde partie au Nouveau Testament. Les Toccatas étaient jouées en début de l'office. Elles accompagnaient donc la lecture de Psaumes extraits de l'Ancien Testament. Allons plus loin... Pourquoi cette musique puissante, dans laquelle alternent passages orageux et apaisés, ombre et lumière intense nous touche-t-elle universellement? Le langage musical dans lequel elle est écrite est-il parlant à ce point là?


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Les grands organistes du Nord de l'Europe antérieurs ou contemporains de  Bach aimaient à paraphraser à l'orgue les textes de la Bible et en particulier les Psaumes de David.  Les figures sonores utilisées étaient assez systématiques, connues de tous car faisant partie de la culture de tout bon musicien. Elles frappaient l'esprit de l'auditeur par leur analogie avec des sentiments et situations évoquées dans le texte biblique. En d'autres termes, elles racontaient en musique le texte biblique qui serait lu à sa suite. Cela était même une obligation selon les maîtres de composition d'alors que de coller au plus près du texte avec les notes.

Cette toccata est sans nul doute une oeuvre de la grande jeunesse de Bach, datée entre 1705-1708. Et ceci est confirmé par sa facture pleine de contrastes et d'impétuosité, bouillonnante de vie, de désordre et de spiritualité,  bien plus proche des oeuvres de Buxtehude et des compositeurs du Stylus Phatasticus que ne le seront ses fugues ultérieures plus italianisantes.
Nous devons au grand organiste et musicologue Pierre Vidal d'avoir démontré d'une manière indiscutable dans des ouvrages lumineux que cette pièce inclassable était en vérité la transcription sonore d'un psaume de David.
Partant d'une étude approfondie des pièces écrites sur des textes religieux ( les cantates en particulier ) Pierre Vidal a commencé par recenser de manière systématique dans toutes les oeuvres vocales de Bach les procédés d'écriture musicale associés à tel mot, telle phrase lourde de sens, telle idée, tel personnage évoqué, tel sentiment, telle péripétie etc...

Ce dictionnaire très dense de formules musicales lui a permis de mettre en correspondance sur la partition de la Toccata étudiée, mesure après mesure, les sentiments humains ou idées que Bach traduisait ainsi habituellement. Son  travail de collage a abouti à une sorte de Synopsis, un plan général. Il lui a suffi ensuite de chercher dans les Psaumes le texte qui collait parfaitement à ce plan dynamique. Et il l'a trouvé. De manière tout à fait indiscutable cette Toccata en ré Mineur paraphrase presque mesure par mesure le Psaume 35 dit " Appel au Seigneur contre les persécuteurs ".  Pour preuve il recopia le texte du psaume sous la partition : le contenu du texte collait parfaitement, mesure après mesure, dans une rigoureuse métrique, à l'esprit qui animait les notes. Il appliqua ensuite avec succès cette méthode aux autres oeuvres pour orgue qui se révélèrent au final être un grand livre sonore à l'usage des offices protestants. Ses travaux permettent encore aujourd'hui aux musicologues de lire l'oeuvre de Bach, quelle que soit la pièce choisie, avec une densité qui dépasse la simple analyse harmonique ou thématique.
Vous pourrez télécharger ici en document PDF l'analyse que Pierre Vidal fit, sur le même principe,  du prélude et fugue en la majeur de Bach


Venons en à la musique et suivons ce travail titanesque qui éclaire le génie du compositeur, son empathie profonde avec les textes religieux. Ici la partition intégrale de l'oeuvre


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L'oeuvre débute par un triple cri dans l'aigu. Trois fois répété ( et l'on sait que  ce nombre représentait la Divinité) ce cri s'adresse à Dieu. Cela correspond au début du psaume: "  Eternel, défends moi contre mes adversaires!".
S'ensuivent de très rapides gammes descendantes qui exhortent Dieu à descendre sur Terre mais avaient également, dans la symbolique musicale, sens de naissance ou  de mort. De la venue de ce Dieu appelé à grands cris, dépendait donc le sort du psaltiste.

Puis un accord lentement déroulé, comme des bras pleins d'espoir se tendraient vers le ciel. La note qui scelle l'accord de cette première exhortation appartient à la tonalité de  ré majeur, tonalité encore optimiste...
Ecoutons ce début ( avec mes excuses pour la mauvaise qualité de l'enregistrement)

         http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/toccata_1.mp3


David encourage son Dieu à pourchasser ces adversaires démoniaques et de fait, les figures évoquées tournoient autour de ce La répété qui évoque la statique divine. 

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La course poursuite décrite par le psaume est ici transcrite en double-croches furibondes  en arpèges brisés, gammes virtuoses:
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Soudain après quelques silences, l'instrument s'enfonce dans le grave. L'orgue bouillonnant qui s'égarait un peu a retrouvé la tonalité de ré sur laquelle il se pose: L'ennemi est enfin défait... mais quelle différence de climat entre cet accord mineur et celui que nous avons entendu précédemment, tout plein d'optimisme:




http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/tocata_3.mp3


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C'est que si la fugue qui suit immédiatement exprime d'emblée et toujours autour de cette note pivot qu'est le La répété, la joie d'une âme apaisée car son appel fut entendu, rien n'est définitivement joué dans cette histoire et ce en dépit de l'affirmation du  verset: "
Et mon âme jubilera en l'Éternel, de son salut elle aura allégresse ! "

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/debut_toccata.mp3


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Les modulations multiples, changement de voix, errances dans les hauteurs ou le grave de l'instrument traduisent en effet ce que narre le Psaume de l'alternance de joie ou d'inquiétude métaphysique, la fièvre, le jeûne, la maladie.


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/accord_mineur.mp3 

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Le croyant se sent perdu, Dieu l'aurait il oublié, Dieu ne l'entendrait-il plus?  C'est ce que nous dit le psaume:
 " Seigneur, tu vois tout cela. Ne reste pas sourd à mes cris, ne m'abandonne pas ! Réveille-toi, lève-toi pour défendre mon droit, mon Dieu, ma cause. ".
Mais la musique n'est pas en reste: après une course échevelée quatre accords se succèdent sur une basse qui plonge vers l'abîme! Rappelons que pour Bach le choix de tel ou tel accord avait pour objet de décrire ou de symboliser. Ici le quatrième accord de septième donne un sentiment de tristesse et d'incomplétude. Le sort semble en être jeté...


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/vers_abime.mp3

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Après quelques hésitations tonales le calme revient enfin, annoncé par les arpèges en triples croches qui symbolisent la présence de l'Esprit saint. L'oeuvre se termine dans la simplicité d'une langue musicale qui, selon le psaume " Redira ta justice et ta gloire tout le jour "


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/resolution.mp3


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Place à l'écoute dans la belle interprétation de Lionel Rogg qui sonnera mieux que les découpages que j'en ai fait... Tout d'abord la Toccata


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/1-01_Toccata_Et_Fugue_en_Re_Mineur_BWV_565__Toccata.mp3


Et pour ceux qui aimeraient écouter la belle toccata en sol mineur, dite " La grande"
un petit bonus:


http://www.extropygroup.com/MP3/Bach%20Great%20Fugue%20G%20Minor%20Organ%20.mp3






2 commentaires:

Viviane Lamarlère a dit…



Ah ! Bach et ses sublimes cantates !
Commentaire n°1 posté par ulysse le 26/07/2010 à 14h49

Nous y viendrons (sourire) pour l'heure c'est la toccata... j'espère que tu as aimé l'article ?
Réponse de Russalka le 28/07/2010 à 08h58

Il est vrai que l'on n'entend - et n'écoute plus - cette oeuvre de manière identique après avoir lu cette page. Quelle somme. Combien de temps vous faut - il pour composer une telle page?

Je ne vous remercierai jamais assez de combler un manque devenu chronique. Réparer de si mauvaises rencontres. La frustration devenait pesante.


Amitiés et grand merci de ces choix et travaux,

Joubert
Commentaire n°2 posté par Joubert le 26/07/2010 à 15h32

Il m'a fallu à peu près dix heures de travail... mais quand on aime on ne compte pas ;o)
Mille merci Joubert de votre écoute
Réponse de Russalka le 28/07/2010 à 08h59

Bach est le lien naturel entre les mathématiques, la musique et la poésie. Cette page que tu nous donnes est un véritable trésor pour tous ceux qu'un de ces domaines touche ... quant à ceux qui sont sensibles aux trois.
Commentaire n°3 posté par lelio le 26/07/2010 à 22h14

Bach m'émerveille
plus je découvre sa passion pour cette poésie particulière qui est celle du nombre
et d'une certaine forme de géométrie qui s'appelle " équilibre formel" .
Je vais demander à Bruno de me ramener un livre que je lui avais offert, " Les brins d'une guirlande éternelle"
je me sens prête à l'entamer (sourire)
Alors merci Lélio d'avoir aimé, en mathématicien, musicien et Poète.
Réponse de Russalka le 28/07/2010 à 09h05

Viviane Lamarlère a dit…



Splendide comme toujours...
Commentaire n°4 posté par marlou le 27/07/2010 à 09h08

Merci Marlou! C'est gentil.
Réponse de Russalka le 28/07/2010 à 09h07

Très intéressant comme d'habitude, je suis plus attentive à tes explications qu'à cette musique qui me déplaît totalement, désolée Viviane mais je suis sûre que tu trouveras preneur . Bises
Commentaire n°5 posté par aimela le 27/07/2010 à 10h06

Tu as raison de dire avec sincérité ce que tu ressens, Aimela
j'ai moi aussi beaucoup de mal avec l'orgue ( sauf quand il s'agit d'oeuvres de bach ;o)
mais cette oeuvre, je l'ai tellement souvent jouée et faite jouer à mes élèves qu'elle m'est chère.
Bises en retour!
Réponse de Russalka le 28/07/2010 à 09h10