lundi 4 février 2013

Musique, Peinture, Poésie, Penser * 39 * Bach, 3 : les partitas pour violon




" Les mots devraient être immaculés comme du marbre poli, purs comme les notes d'une Partita de Bach, qui changent en silence parfait tout ce qui n'est pas elles-mêmes. "  Pascal Mercier





samuel-van-Hoogstraten.jpg



Samuel van Hoogstraten,
Vestibule en trompe-l'oeil.


Est-il envisageable en matière de musique de parler de " trompe-l'oreille  " comme on évoque en peinture le terme de " trompe-l'oei
l " ? C'est une des oeuvres musicales que je proposerai à votre écoute qui répondra, et avec quelle clarté, à cette question. Mais nous n'y sommes pas encore... Pour l'heure nous nous trouvons en l'an 1717. Cette année-là...  D'Alembert vient au monde. Voltaire est emprisonné à la Bastille. Couperin est devenu claveciniste de Louis XIV. Le dernier bûcher pour sorcellerie a été enflammé en Slovénie et le néo-druidisme prend son essor en Angleterre. L'histoire foisonne d'évènements, petits ou grands, légers ou lourds de conséquences. Et pendant ce temps, Bach se consacre à une oeuvre qui à elle seule raconte les péripéties de cette Europe (déjà) en pleine effervescence et construction. Le monde entier semble habité d'une énergie sans fin et cette énergie, nous la retrouvons dans les Sonates et Partitas pour violon seul.  Totalement vitaminées, éblouissantes, sombres, orageuses , sévères, enjouées, pleines de reliefs, de profondeurs, de niveaux de lectures à l'infini comme cette toile de Nicolas Poussin :




Poussin-L-Orage-Rouen.jpg



A l'époque, la technique du violon est déjà très aboutie, même s'il reste à accomplir de considérables évolutions du côté de l'archet. Tartini a cependant réduit sa convexité, allégé son poids, amélioré son équilibre et sa tenue en demandant que l'on grave des canelures afin d'empêcher qu'il ne glisse dans la main.


Bach avait été formé au violon par son père, bon violoniste professionnel.  A-t-il créé lui-même ces sonates?  Le plus probable est que c'est un ami concertiste,  le
premier violon de l'orchestre de Cöthen, Joseph Speiss, qui donna vie à  ces oeuvres.  Leur virtuosité, leur  difficulté transcendante en font encore aujourd'hui un mêt de choix pour les violonistes. Mais si leur très haute technicité parle l'époque où elles sont écrites, ces sonates n'ont de sonate que le nom, du moins au sens où nous l'entendons aujourd'hui. Trois d'entre elles sont des Partitas  constituées, comme les Suites de danses,  d'un enchaînement de cinq ou six danses telles la Gigue, la Bourrée, l'Allemande, la Loure ou la Chaconne. Toute l'Europe musicale se donne rendez-vous dans ces partitions de haut vol. Et même si les danses n'ont gardé de leur origine payse que les tempi et cellules rythmiques constitutives, l'esprit y est : la Loure reste un chant mélancolique qui raconte les froides terres du Nord, la Gigue une ovation à la joie solaire Italienne.

Les trois autres numéros de cet opus répondent aux critères de la sonate d'Eglise. Sévères dans leur forme, semblables aux sonates primitives de Corelli, elles alternent mouvements lents et rapides, dont une fugue. obligée qui en accentue le caractère sérieux.  Bach y exprime le génie allemand tout entier contenu dans la forme fuguée dont il se rend d'emblée le maître.



BWV1001.jpg


                                 Manuscrit de la première sonate pour violon.

Dans le fond, c'est une Allemagne en reconstruction, imprégnée de l'influence des autres pays, qui est invitée dans ces sonates et Partitas. Et ce qui est formidable, c'est que Bach dépasse à travers elles la tentation exotique ou narrative si fréquente à son époque, que l'on songe à Lully ou Vivaldi. Sa musique se donne dans toute sa pureté. Le chemin qu'elle emprunte va de la note au coeur et à l'esprit. Elle se passe de ces carnets explicatifs qui souvent encombrent la lisière des oeuvres d'art. Faisant fi de ce qui s'effondre, s'élevant vers d'indicibles cîmes, elle transforme nos pauvres mots en sliences. Elle est de son temps et déjà au-delà, car puisée dans l'histoire, scellant pour l'histoire un moment des hommes qui ne reviendra jamais. Et cela Bach en avait pleinement conscience.


Tiepolo_Allegory.jpg

           Tiepolo: Allégorie du Mérite accompagné de la Noblesse et de la Vertu


Passons à l'écoute et je limiterai au strict minimum nécessaire mes " carnets explicatifs "...
J'ai choisi pour commencer deux extraits de la sonate N° 2 en La mineur.

L'Andante est un authentique duo entre le violon et ... lui-même, jouant une mélodie pleine d'arabesques soutenue par des accords à la déclamation obstinée. Que l'on imagine l'extrême difficulté qu'il y a là à maintenir une ligne du chant qui n'autorise  aucune rupture tout en marquant la ponctuation quasi " orchestrale " du continuo. Nous sommes bien ici dans le " trompe-l'oreille " puisque un seul violon nous permet d'entendre deux voix distinctes:

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/1-15_Bach__Sonata_2_In_A_Minor_For_Solo_Violin_BWV_1003_-_3_Andante.mp3

L'Allegro est remarquable par ses difficultés rythmiques, sa gaieté, et je vous en offre deux versions, la première pour violon, la seconde pour clavier, sachant que Bach lui-même avait transcrit pour clavecin l'intégrale de cette sonate.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/1-16_Bach__Sonata_2_In_A_Minor_For_Solo_Violin_BWV_1003_-_4_Allegro.mp3

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/1-04_Sonata_in_D_Minor_BWV__964___IV_Allegro.mp3


 Puis 
la Partita n° 3 en Mi majeur. Dans cette oeuvre Bach fait de son instrument,  par le jeu des questions réponses et des contrastes forte/piano ( fort/ doucement), un orchestre tout entier qui dialogue avec le soliste. D'aucuns ont pu dire que ces partitas , qui d'un violon solitaire font un orchestre, un orgue, une cornemuse, une voix... répondaient en musique à la théorie des monades de Leibniz  selon laquelle le monde se réfléchit en chaque chose. Bach, qui était féru de mathématiques et de philosophie aura peut-être été sensible à ce qui se dessinait là en son temps dans le monde de la pensée. De là à avancer qu'il aura tenté de le traduire... je ne m'y risquerai pas.

Pour commencer,
la Loure, danse traditionnelle Normande aux accents mélancoliques et graves.  Comme ce saut d'octave qui entame la première phrase est déchirant et comme cette mélodie suspendue dans le haut médium sonne vocale. Jamais de notes aigues pour la facilité et l'orgueil, mais une plainte humaine, dans la stridence retenue du cri.


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/2-11_Bach__Violin_Partita_3_In_E_BWV_1006_-_Loure.mp3



Puis
la Gigue qui termine l'oeuvre. Les deux notes qui entament le morceau disent très bien le léger élan du danseur pour s'élever puis retomber avant la course ininterrompue des pas. On l'entend, la gigue originelle est ici transfigurée et si elle perd de son caractère dansant, elle conserve sa syntaxe et son esprit:

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/2-16_Bach__Violin_Partita_3_In_E_BWV_1006_-_Gigue.mp3


Bonne écoute!




4 commentaires:

Viviane Lamarlère a dit…



j'attends tes chroniques musicales avec autant d'impatience que ma revue d'art, je suis si ignorante que je ne sais faire de commentaire pertinent, mais j'écoute avec délices et j'apprends - merci Viviane

Emma
Commentaire n°1 posté par emma le 07/08/2010 à 18h48

Tu es adorable Emma... Cette page-là, je la redoutais, n'étant pas fan de violon solo
alors si tu as aimé et si bien reçu,
c'est pur cadeau pour moi
Bises et merci à toi!
Réponse de Russalka le 10/08/2010 à 16h51

C'est magnifique. J'écoute en boucle cette Loure. Et le mot " seul " prend tout son sens. Une solitude dans laquelle le dialogue de soi à soi suffit à vaincre une idée de néant.

D'où vient le mot " Partita "?

Merci encore de ce travail qui résonne.

Amitiés,

Joubert
Commentaire n°2 posté par Joubert le 07/08/2010 à 21h27

Elle est magnifique cette Loure, très profonde.Je comprends ce choix de la réécouter encore et encore. Et votre commentaire sur la solitude me fait penser à tous les êtres en souffrance qui n'ont survécu à l'appel du néant que grâce à ce dialogue intérieur.
Partita vient de l'italien qui signifie " partie " ou peut-être division ( en plusieurs pièces) Merci à vous d'avoir écouté.
Réponse de Russalka le 10/08/2010 à 16h55

Viviane Lamarlère a dit…



Viviane merci pour ces extraits de la sonate n°2 et de la partita n°3 je trouve fort pertinente ton expression de trompe l'oreille pour l'andante
Commentaire n°3 posté par ulysse le 07/08/2010 à 23h56

Ah, cela me fait plaisir que tu aies aimé cette accroche (sourire)
l'andante est pure merveille, je me demande encore comment on peut à la fois tenir une ligne mélodique et ce continuo à la basse sans chuter... Contente que tout cela t'ait plu, en tous cas. Mille merci Ulysse et toutes mes excuses pour mon peu de présence, je suis très très préoccupée par ... les soucis de la Vie.

Réponse de Russalka le 10/08/2010 à 17h03

Encore un article super. Si je ne finis pas fan de musique, elle me sera au moins tolérable . J'ai préféré l'allégro au clavier, le son plus grave que le violon qui me scie les oreilles.

J'ai très apprécié la gigue, c'est gai, virevoltant, ça c'est super . Si toutes les musiques étaient comme elle, je me ruerai dans les salles de concerts . Bises Viviane
Commentaire n°4 posté par aimela le 08/08/2010 à 11h03

Tu finiras fan de musique, Aimela, mais si mais si, j'en suis quasi certaine (sourire)
c'est parce que le violon me fait souvent le même effet ( tu vois, je ne suis pas fan de tout en musique classique) que j'ai donné en écoute la version transcrite pour clavier. Contente que tu aies été touchée par elle, mes élèvesl'ont si souvent jouée qu'elle fait aprtie de la famille ;o)
Et puis, tu as vraiment bon goût, car cette gigue est magnifique. Bisous Aimela et mille merci de ton écoute enthousiaste. J'espère que tu vas travailler sur l'accordeur de cigales (sourire) pense à toutes des amies de Provence!
Réponse de Russalka le 10/08/2010 à 17h14

Viviane Lamarlère a dit…



Ahhh ! On arrive à Bach ! Désolée, mais pour moi la musique "aboutie" commence avec Bach ; ce qui précède n'est que préhistoire et archaïsme.

Merci pour ces merveilleuses pages pour violon seul (si bien interprétées), ainsi que pour les lumières que tu nous apportes encore sur la période et ses acteurs.

J'aime beaucoup le premier tableau, "vestibule en trompe-l'oeil" (en quoi trompe-t-il l'oeil ?), mais je n'aurais pas pensé que l'on puisse parler de "trrompe l'oreille" ( plus que de "trompe-goût" ou de "trompe-toucher"), mais enfin tout est envisageable !
Commentaire n°5 posté par Valentine le 08/08/2010 à 15h50

Ne sois pas désolée, si je te disais que hors quelques escapades chez Couperin, Rameau, Vivaldi, Lully etc j'attendais avec impatience d'en arriver à Bach, Bach sans lequel je ne saurais vivre?
Le vestibule est en trompe-l'oeil car peint sur un mur de palais vénitien, il donne le sentiment que le mur est percé et mène à d'autres pièces. C'est moi qui ai inventé cette expression de trompe-l'oreille, après tout, chacun de nos sens ne peut-il être trompé? Bises Valentine et merci de ton écoute.
Réponse de Russalka le 10/08/2010 à 17h24

Et l'archet arrache à chaque passage
un peu de la substance de la corde
qui fait don
d'une plainte
Commentaire n°6 posté par lélio le 09/08/2010 à 19h17

C'est très précisément ce que j'ai éprouvé
en écoutant la Loure
alors mille merci à toi Lélio
de ton empathie à cette musique si profonde
si nostalgique aussi
Humaine en un mot.
Réponse de Russalka le 10/08/2010 à 17h25

Viviane Lamarlère a dit…



Précieuses informations pour le plaisir de l'âme...Merci.
Commentaire n°7 posté par marlou le 10/08/2010 à 06h07

Merci Marlou, c'est super gentil ;o)
Réponse de Russalka le 10/08/2010 à 17h27

Viviane c'est toujours un plaisir de venir te rendre visite et ne sois pas soucieuse si tu n'as pas le temps de passer chez moi . je te souhaite de pouvoir retrouver très vite ta sérénité
Commentaire n°8 posté par ulysse le 10/08/2010 à 23h23

Merci Ulysse de ta compréhension, bien des choses me mâchent en ces temps, cela passera...
Réponse de Russalka le 12/08/2010 à 09h50

Je me surprend d'écouter et lire presque ... religieusement, moi qui..... ! C'est vous qui gérez Partage? Merci de m'accepter. Je vais beaucoup recevoir ici, et me demande, avec quelque soucis, ce que je pourrais jamais apporter!
Commentaire n°9 posté par Binh An le 13/08/2010 à 15h09

Oui, je gère Partage et suis très heureuse de cette communauté tranquille et pleine de vie pourtant, où chacun va sa route en poésie et humanité. Contente de vous avoir accueilli... Ici est un bateau en aprtance qui laisse parler l'âme, les émotions, la Vie.Merci beaucoup de la visite Binh An...
Réponse de Russalka le 14/08/2010 à 09h25