lundi 4 février 2013

Musique, Peinture, Poésie, Penser * 41 * Bach, 5 : Suites pour violoncelle




Cette page est dédiée à Nadine Deleury ainsi qu'à Jean-Pierre,
tous deux lecteurs de ce blog
tous deux amoureux du violoncelle
et bien sûr à vous tous qui suivez fidèlement ce petit chemin d'histoire

 


0110vela.jpg

 

Il coule dans la sonorité du violoncelle une eau que l'on voudrait garder pour soi tout seul. Impartageable. Claire ou sombre, violente ou caressante, charnue ou désertée.

" Voluptueusement mélancolique " comme l'écrivait Berlioz.

Plus qu'en tout autre instrument, la voix humaine y résonne en filigrane, dont les inflexions  travaillent l'âme comme un soc le ferait d'une terre.
Plus qu'en tout autre instrument, elle s'adresse au cheminement intime de l'être. Et comment  s'étonner alors de l'étroite complicité qui semble unir l'interprète à son instrument, ce corps à corps qui trouve, dans ce duo-là plus qu'en tout autre, son intensité la plus haute?
Poser en préambule que ce n'est donc pas la part de l'oeuvre  de Bach la plus immédiatement accessible au néophyte, tant elle peut être ascétique. mélancolique, non descriptive. Musique pure en deux mots. Mais c'est celle qui, avec le temps, nous récompense le mieux de notre attention et notre modestie.

Le son puissant, rugueux parfois, mais toujours proche du dire, ne touche pourtant les mélomanes que depuis environ un siècle. C'est en effet à Pablo Casals que l'on doit d'avoir sorti les Suites pour violoncelle seul de Bach de l'oubli dans lequel l'affection pour la musique brillante, légère ou orchestrale les avaient cantonnées.

Et je pense, regardant cette toile de Velasquez, à la solitude  de Casals au milieu de ceux qui ne le reconnurent pas immédiatement. A l'étonnement de la découverte. Au monologue intérieur que semble se tenir le Christ et qui est, je crois, au commencement de la relation si singulière au violoncelle.  On ne peut faire chanter cet instrument que si on est apte à cette rentrée en soi, cette quête de sa propre voix, ce dépliement de l'âme qui donneront par suite tant de générosité  à l'écoute des autres dans la musique de chambre: 





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De ces suites nous sont parvenues, non point des originaux, mais des copies, dont celle d'Anna Magdalena, sa seconde épouse.  Elles sont au nombre de six, écrites toutes selon un plan identique comportant une ouverture (ou Prélude) suivie de  quatre danses obligées ( Allemande,  Courante, Sarabande, Gigue ) auxquelles Bach, soit par curiosité soit pour sacrifier à la mode du style galant naissant, ajouta des menuets, gavottes  et  bourrées. De ces danses  " à danser " Bach ne retient que la mesure et l'allure, très codifiées. Elles sont en fait prétexte à explorer la tessiture de l'instrument et ses possibilités polyphoniques grâce au jeu sur deux cordes.

De difficulté croissante, et à ce titre faisant partie du programme d'études de tout violoncelliste, les trois premières se nichent dans des tonalités naturelles et " faciles " à l'instrument, la quatrième dans une tonalité plus malaisée, la cinquième  modifie l'accord du violoncelle, le faisant passer de  Do-Sol-Ré-La à Do-Sol-Ré-Sol.  Ce redoublement de la note Sol donne une profondeur particulière à l'oeuvre, une couleur plus sombre dont nous entendrons bel exemple. Enfin la sixième est sans doute la plus virtuose de toutes, écrite pour violoncelle à cinq et non plus quatre cordes.

Elles sont uniques en ce sens qu'elles font " époque ", n'ayant aucun précédent hors les oeuvres pour viole de gambe. On retrouve bien trace de pièces pour violoncelle solo chez Domenico Gabrielli ( Ricercari, 1675) ou Domenico Galli ( Trattenimento, 1691). Mais en vérité rien de l'ampleur de ce que crée Bach ici, sans nul doute pour faire écho au travail précédent des partitas pour violon seul mais également en hommage à l'art français de la viole de gambe ( pourtant déjà sur le déclin ) ainsi qu'au Prince de Köthen,  lui même fort bon gambiste.



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Comme dans nombre de ses autres oeuvres, Bach y marie les styles allemand, italien, français.  Mais l'exemple sonore vaudra tous les discours.

Les Courantes y sont écrites à trois noires par mesure comme les courantes italiennes et non plus trois blanches comme dans les courantes françaises, d'où leur nature plus vive, plus enlevée.  Cette danse dans sa version italienne était rappelons-le pour la petite histoire la danse préférée de Louis XIV.  Les courantes à la mode française étaient parcourues de grandes subtilités rythmiques et cédaient souvent à la tentation du contrepoint, qu'évite Bach ici. Ecoutons la Courante de la Première suite en Sol majeur.





Les gigues, danses d'origine anglaise et écossaise,  sont composées dans soit dans un style très français, remarquable par son tempo modéré, soit dans le  style italien plus rapide et proche de la danse originelle.
Ici la Gigue de la Quatrième suite, dans le style italien avec ses motifs en écho aux nuances contrastées et sa mélodie en ruban sans fin pleine d'accents du terroir:



Puis la Gigue qui clot la Cinquième suite, à la française et dont les rythmes pointés accentuent le caractère sautillant:





Quant aux Allemandes, elles portent bien leur nom avec leur style contrapuntique.



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Le Prélude de la première Suite fait partie du parcours obligé de tout violoncelliste et il vous est sans doute arrivé tout comme à moi de vous laisser happer dans le métro parisien par un violoncelliste aux yeux tournés vers l'intérieur, cherchant la meilleure résonance possible pour lui et son instrument à travers ces notes sublimes... Modigliani représente ici magnifiquement ce qui pouvait se lire sur le visage des artistes offrant au passant sans retour quelques échappées dans l'intime.

De cette Première suite, successivement le Prélude, l'Allemande et la Gigue
.

Le Prélude est tout en arpèges s'enroulant sur eux mêmes en de subtiles modulations progressives. Leur caractère répétitif jusqu'à l'obsession participe de ce sentiment de quête sans fin, d'exploration, de déploiement réfléchi.



L'Allemande




La Gigue

 
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Et pour finir, en harmonie avec l'ambiance sombre et méditative de cette toile contemporaine de Ginette Bertrand, la très belle sarabande de la Cinquième suite en ut mineur.

J'ai choisi pour illustrer toute cette page la merveilleuse interprétation de Mistlav Rostropovitch. Pour la présence de l'instrument, l'engagement total de l'interprète dans un climat à la fois passionné et dénué de pathos, la rigueur, la proximité, la profondeur aussi vaste que cette mer sur laquelle flotte un violoncelliste.




Pour réécouter sans l'interruption du texte:


Première suite pour violoncelle seul BWV 1007  en Sol majeur, successivement:

Prélude, Allemande, Courante, Gigue

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/01_Suite_for_Cello_Solo_No_1_in_G_Major_BWV_1007__I_Prelude_1.mp3


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/02_Suite_for_Cello_Solo_No_1_in_G_Major_BWV_1007__II_Allemande.mp3



http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/Suite_for_Cello_Solo_No_1_in_G_Major_BWV_1007__III_Courante.mp3




http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/07_Suite_for_Cello_Solo_No_1_in_G_Major_BWV_1007__VI_Gigue.mp3
 


4 commentaires:

Viviane Lamarlère a dit…



superbes toiles de Fragonard j'avais déjà entendu la "Badinerie" mais j'ignorais que c'était de Bach , merci pour tout Viviane et bises
Commentaire n°1 posté par aimela le 06/09/2010 à 11h02

Contente que tu aies aimé cette badinerie, elle est fort connue il faut dire et j'admire le travail des flutistes dans cette pièce : comment ne s'emmêlent-ils pas les doigts et les lèvres (sourire)
Fragonard m'est quasi inconnu, je le découvre avec grand plaisir.
Bisous Aimela et merci de ta visite!
Réponse de Russalka le 06/09/2010 à 11h23

Je ne sais pas si je t'ai déjà dit que j'avais une très belle reproduction de "La jeune fille lisant" de Fragonard. Elle est restée longtemps dans notre chambre et à présent elle se repose dans un placard car ses yeux sont un peu las de lire...

Encore une très belle page sur Bach ! Merci.
Commentaire n°2 posté par Merlin le 06/09/2010 à 11h35

Coucou! Ah non, je ne savais pas que vous possédiez une copie de cette toile magique. Et tu as raison, même les personnages de tableaux ont besoin de repos ;o)) J'en adore les teintes à la fois acidulées et douces, et la pose de recueillement de la liseuse. Du grand art!! Merci d'avoir apprécié cette page, la suite sera consacrée aux suites pour violoncelle, je me régale à l'avance...
Réponse de Russalka le 07/09/2010 à 09h04

Viviane Lamarlère a dit…



Encore une belle page qui accompagne mon retour de vacances. Quoique ayant dans l'oreille une version très ancienne - Ristenpart - je confesse un réel plaisir à ces sonorités éclatantes et aux tempos plus rapides.

Merci encore de nous découvrir ces trésors. Ma préférence allant à la suite numéro deux.

Amitiés,

Joubert
Commentaire n°3 posté par Joubert le 06/09/2010 à 16h37

J'aime infiniment la version de Ristenpart, quoique la trouvant un peu lente sur les danses. Par contre, dans l'Aria de la troisième suite et dans l'art de la fugue, c'est du pain béni...Pour vous cet aria et la badinerie par Ristenpart ;o))) Merci Joubert!







Réponse de Russalka le 07/09/2010 à 09h20

Viviane, merci une nouvelle fois pour l'étude et les extraits - c'est drôle, je n'aurais pas spontanément associé fragonard sucré comme un bonbon à bach... mais sans doute suis je vitime des clichés - est ce vraiment une bourrée (suite 2) ? j'imaginais le tempo plus lourd dans la bourrée... est ce iconoclaste que d'avoir aimé il y a bien longtemps les arias de Bach à la clarinette de JC Michel ? http://www.jean-christian-michel.com/disques.html . Le souffle dans les instruments à vent donne parfois un tel "ssupplément d'âme"....Emma
Commentaire n°4 posté par Emma le 07/09/2010 à 09h40

Bach était très bon vivant, loin de l'image du Monsieur sévère parfois représenté en portrait. Oui, c'est bien une bourrée, mais accommodée à la sauce danse d'orchestre et non plus danse à danser. Une bourrée dont seule a été conservée la pulsation et la mesure originelle, mais qui est très ornementée. Une version plus longue ( et ancienne) celle de Ristenpart, te donnera peut être mieux idée de ces " deux croches/noire " qui tout du long sous tendent la ligne mélodique.




Non pas du tout iconoclaste d'aimer JC Michel, j'ai découvert Bach grâce à lui et à Jacques Loussier, en passant donc par le jazz et la variété, alors tu vois ;o)) Tout est permis, quand la musique est belle et bien jouée.
Réponse de Russalka le 08/09/2010 à 09h35

Viviane Lamarlère a dit…



Tout est agréable dans cet article : les toiles, le texte et les extraits musicaux... dont l'Aria qui ne peut que susciter de l'émotion chez moi car c'est une des musiques de fond lors de mon mariage... J'ai également écouté l'ouverture de la cantate 110...et je partage ton avis, elle est sublime !
Commentaire n°5 posté par Corinne le 07/09/2010 à 14h09

Alors doublement contente que tu aies apprécié cette page pleine de réminiscences pour toi. Oui, les cantates de Bach sont trop peu connues et c'est grand dommage car ce sont des mini opéras à chaque fois. Bises Corinne et mille merci!
Réponse de Russalka le 08/09/2010 à 09h27

Un cadeau royal, on peut le dire en t'en remerciant.
Commentaire n°6 posté par marlou le 08/09/2010 à 07h12

C'est vraiment gentil, Marlou, merci d'avoir accueilli ce cadeau ainsi ;o))
Réponse de Russalka le 10/09/2010 à 10h26

Bonjour Viviane,

Ici la cousine américaine/canadienne/violoncelliste d'Eliane! Quel magnifique travail vous faites, je dis travail, mais je sais que c'est du plaisir! si tous les profs d'histoire de la musique avaient cette approche on aurait des étudiants plus instruits!

Me voici abonnée donc j'attends le prochain article, sans passer par Eliane!

Encore bravo et merci! Nadine
Commentaire n°7 posté par Nadine Deleury le 09/09/2010 à 17h12

Votre commentaire Nadine, est absolument adorable et me fait rosir jusqu'aux deux oreilles... oui, plaisir que ce travail, difficultés aussi quand il s'agit de trouver l'iconographie qui " collera " au mieux. Vraiment heureuse si cette série vous apporte plaisir de votre côté, et puis que vous êtes violoncelliste, la prochaine page sur Bach vous sera dédiée (sourire)
merci encore mille fois!
Réponse de Russalka le 10/09/2010 à 10h38

Viviane Lamarlère a dit…



Quel bonheur que ces suites, dont la deuxième était la passion d'un oncle flûtiste, et la 4e mon délice pour sa complicité avec cette cantate - dont tu nous offres même la fameuse ouverture ! -, et l'aria de la 3e , un morceau de choix à jouer sous le métro pour un violoncelliste de mes amis... !

Mais par contre, l'interprétation trop rapide et trop sautillante me hérisse... Je reviendrais volontiers au style de Mendelssohn pour les interpréter.

Ca me rappelle une réflexion de mon prof de piano le jour où je lui ai joué un imprompu de Fauré "comme du Chopin"... Oui, mais à toute vitesse c'est moins joli !!
Commentaire n°8 posté par Valentine le 14/09/2010 à 19h04

Je me doutais que l'interprétation ne te plairait pas, pourtant elle tient compte de ces fameux silences d'articulation qui étaient très importants à l'époque baroque, et pas forcément aprce que les instruments n'autorisaient autre chose, mais parce qu'ils étaient de précieux indicateurs aux danseurs...Contente d'avoir fait revenir des souvenirs ;o))
Réponse de Russalka le 15/09/2010 à 09h12

Ah, voici dans tes commentaires la version de Ristenpart, beaucoup plus classique et rassurante... Mais il pèche par excès inverse dans le sort excessif accordé à l'apoggiature, à la fin de la première phrase de l'aria. Dommage.
Commentaire n°9 posté par Valentine le 14/09/2010 à 19h08

Mais on ne peut pas lui en vouloirpour un seul excès, je trouve que la qualité du son et de l'esprit est telle que je lui pardonne cette appogiature (sourire) Bisous et merci Valentine.
Réponse de Russalka le 15/09/2010 à 09h13

Quand même, dans ton interprétation de "Unser Mund sei voll Lachens", on dirait qu'ils sont asthmatiques, les "padam, padam" sont outrés comme si c'était Monsieur Jourdain qui dansait ; et derrière on entend des tambours dignes d'une musique militaire...

Je ne connais pas du tout ce "Ristenpart", j'avais avec Robert collectionné les enregistrements des cantates chez Erato, on les trouvait aux puces dans les années 70, ça devait donc dater des années 60. Des pochettes blanches avec des reproductions de peintures baroques représentant des anges musiciens, entourées tantôt de bleu, tantôt de vert, de rouge, d'orangé ou de jaune.

Ah ! voilà, j'ai trouvé enfin sur le net, il s'agit de Fritz Werner.